Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne
n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait
déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachés,
étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord
Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant comme par une apparition
surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point
par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon.
Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car elle ne détournait
point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors
souhaité plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipât les
impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait
comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie
de Corinne fît disparaître cette image légère qui prenait successivement
toutes les formes à ses yeux.
Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin qu'elle
venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de
sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était qu'une rose blanche sur sa
tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. «Vous savez donc peindre?
dit Oswald à Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les
fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître
ici, et le peu que j'ai appris, je le dois à une soeur qui m'a donné des
leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit
beaucoup, et lui dit: «Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit
plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours.» Oswald comprit
que Lucile était trompée comme le reste du monde sur le sort de sa
soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut révéler un
aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer,
s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque
lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité
tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de
ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que Lucile avait fait quelque chose
de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui
quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait
été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre.
Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue
jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en
offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation; et
l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut: cependant, animé par le
désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien.
«Madame, dit-il à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme
qui vous intéresse particulièrement.--Je ne le crois pas, répondit lady
Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse dans ce
pays-là.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de
votre époux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon
époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses
devoirs comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du
mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si
cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur,
était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables
talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours?--Également, reprit
lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une
femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des
artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre
rang, la seule destinée convenable, c'est de se consacrer à son époux et
de bien élever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui
viennent de l'âme et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé,
sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la
plus touchante, au coeur le plus généreux, vous les blâmeriez parce
qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu même un
empire plus vaste, une influence plus générale?--A la vertu? reprit lady
Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez
par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de
la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en
Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages,
pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore
pour les autres que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le
propre nom de son père...--Madame, interrompit Oswald, c'est un
sacrifice généreux qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a
craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint!
s'écria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!--C'en
est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera
bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de
reconnaître en elle la fille de votre époux! Vous confondez dans les
règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l'a jamais
été; un ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins un
caractère sensible et timide; une imagination sublime, une générosité
sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une
supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune,
mais qui possède une âme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes,
et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle
honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le
faire la reine du monde en se désignant un époux.--Vous pourrez
peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur
elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il
n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je
n'entends par moralité que l'exacte observation des règles établies:
hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent
tout au plus de la pitié.--Le monde eût été bien aride, madame, répondit
Oswald, si l'on n'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et
qu'on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone.
Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous
demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille
miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady
Edgermond; car je dois à la mémoire de votre père d'empêcher, si je le
puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon père? dit Oswald, que ce
nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il
refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore
fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité
parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous
savez?...--La lettre de votre père à milord Edgermond sur ce sujet est
entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady
Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne
en Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me
convenait pas de m'en charger.»
Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que je vous
demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez à
vous-même: détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de
votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est,
pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune
manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si
l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui
peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu et votre père me
préservent d'éloigner cet obstacle!--Madame, répondit lord Nelvil, le
malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,»
reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était
jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en
perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, «eh
bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car
elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier à nos
moeurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse
montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si
difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner
en Italie; elle vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie,
celle de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui
vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que
ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce
que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent
que pour leurs époux et leurs enfants.» La violence du mouvement qui
avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la
contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée
aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de
parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, sonna
vivement pour appeler du secours.
Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, et jeta
seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce
vous qui avez fait mal à ma mère?_ Ce regard attendrit profondément lord
Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer
l'intérêt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et
rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de
fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner
lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner et dit:
«Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de
l'espèce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si
jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé, votre
père et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant
changé, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas
mariée.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle,
à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je
n'abandonnerai jamais.--Vous en êtes le maître,» répondit lady Edgermond
avec une voix étouffée; et lord Nelvil partit.
En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois,
l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la
voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que
lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant
un pavillon à l'extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait
dans ce pavillon: il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la
découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et
remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le
grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un des arbres
placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y
aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien deviné, il
partit; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de
l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors
il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile
baissa son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne
réfléchissant pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui
l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si vif ni de si
coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de
voir passer lord Nelvil; et loin de penser à le saluer tout simplement,
elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald
comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatté par cet
innocent intérêt, si timidement et sincèrement exprimé. «Personne,
pensait-il, ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne aussi
ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait apprendre à
Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et celui qu'elle inspirerait.
Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la vie? Et puisque cette
aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer
dans son âme, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette
découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède?»
Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile mais cette
comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple
amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais
l'occuper davantage.