Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à
retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient
triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que
de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie
rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie
n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme
une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait
pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence
était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le
regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression
de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que
le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître.
Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de
l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui
s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés
avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays,
où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le
bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à
l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison
humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les
institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que
la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les
impressions poétiques faisaient place dans son coeur au profond
sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours
Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une
contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un
pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous
ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie;
mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre
l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il
rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but.
La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et
résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et
l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa
destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit
parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de
sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies
sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes
triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire
des découvertes dans les coeurs qui se révèlent par degrés aux regards
observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont
jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère.
Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des
impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à
l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de
nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser
Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque
l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment
faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre
ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle,
qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation
rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être
séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires
pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à
Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il
pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était
obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours
d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond,
et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la
fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement
répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis
des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se
sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui
lui étaient dus.