Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement,
dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille
fois plus cruel que la mort. Soyez généreux; jetez-moi dans ces flots,
pour que j'y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec
courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.--Si
vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans
le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que nous soyons arrivés chez
vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du
ciel, calmez-vous.» Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald,
que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence,
qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son
appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec
effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si
brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en
fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel!
Corinne, le crois-tu?--Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire.
N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur?
Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se
peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que
je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald!» Et en
achevant ces mots, elle tomba suppliante à ses genoux.
«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me
déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment s'embarque dans un mois;
je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je
resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je
ne survivrai point à ma honte.--Je ne vous demande point de rester,
reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?--Mon
régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier
d'emmener sa femme avec lui.--Au moins laissez-moi vous accompagner
jusqu'en Angleterre.--Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit
Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est répandu en
Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à
soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady
Edgermond, a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi
le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu'elle vous
doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint à vous
quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute
la sévérité de l'opinion sans être là pour vous défendre.--Ainsi vous me
refusez tout?» dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans
connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en
rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine
arriva dans un trouble extrême; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais
quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle
et défait, ses cheveux épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle,
Oswald, ce n'est pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au
Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'espérance et de la
gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; mais il ne
vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m'avez
mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut
avoir pitié de l'amour que vous m'avez inspiré, il le faut.
--Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à
Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je
suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce
que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur,
et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton
sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme
hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces
paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un
abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver.
Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle
resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit
Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle
pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, répondit
Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs
annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à
témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais
si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie
est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon
retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire
retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y
réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes
pieds.--Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous
allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais
si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir
resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon
nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai,
Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aimée._--Ah! laisse-moi,
laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain,
quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je
ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien
heureux!--Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de
ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais
n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous
respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait
plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je
vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et
plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre
charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été
réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné
que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos
promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne
m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper:
mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible,
_adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un
dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde
en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de
cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la
plus à plaindre.
Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de
s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé
pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas
durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et
Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut
dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et
qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle
frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui
aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque
instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de
lui-même, avait le coeur déchiré par le spectacle de ses angoisses.
Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois
plus malheureuse que lui!
«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous
diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne
lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des
Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que
quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui
les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme
que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une
étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais
vous qui avez connu ce coeur dont vous vous êtes rendu le maître, vous
qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser
une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des
hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant
un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce
n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où
trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi?
Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour,
Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui
l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de
l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec
toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut
qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour
toi seule qu'il démentirait sa nature?
--Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une
âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon
désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace
auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse
médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma
vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables
discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses
yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne
comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle
trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec
la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du coeur lui semble
un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est
au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon
caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de
vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles
vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta
bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient
jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et
qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers
n'égale ton esprit ni ton coeur. A la source divine où tes sentiments
sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis
te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je
ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de
t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de
recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre
sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald,
avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce
n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon
être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si
j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui
m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon
dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu
m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est
ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma
pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence,
je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.
«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le
ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du coeur, les
plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer,
ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à
souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus
tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans
quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu!
vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et
que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi
doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui
commande la sienne... mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort
ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et
le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes;
l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les
secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument
perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui
répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le
croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup
plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil.
Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il
lui semblait impossible de s'y décider.
«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant
mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne
tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble
agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son
histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante
sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se
refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de
lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à
cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il
faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la
résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à
l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au
moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau,
ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le
conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le
dédaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez,
interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez
éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de
nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais
presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.»
Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord
Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la
force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans
l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire
s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant
avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà!
les voilà! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô
mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son coeur, il la
couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le
faut.--Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser
seule ainsi.--Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre
retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non,
je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel,
que ses regards et ses voeux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne,
je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais
accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons
encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de
cesser de te voir.»
On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui
appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint
frapper à la porte de Corinne, en annonçant que _tout était prêt_. «Oui,
tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla
prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce
moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra
toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde
divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait
croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à
lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que
dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas,
et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita
encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une
passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au
supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois
peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en
offre pas un second exemple.
Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible,
qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux
étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à
ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de
ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se
balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour
résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit
le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de
son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le
revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était
couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et
dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler;
Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus
violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était
ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit
une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps
affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de
s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la
nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne
marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui
séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa
frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard
des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de
malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne
n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient
redoutables.
Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma
cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa
part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment
encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques
heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les
longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine
qui devait l'occuper désormais.