CHAPITRE II

Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait

que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la

familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance,

et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter

sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de

notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mêler leur fil noir, et

brouiller l'oeuvre de nos mains.

C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de

jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier

acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient

être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif

désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa

noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement

gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée.

Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé.

Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à

s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre,

elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle

l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa

joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole

par l'enthousiasme.

Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de

manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à

Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle

chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec

une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique,

étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser

d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et

les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.

Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce

bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si

triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs!

Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais,

que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte

d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de

l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un

moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu

Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se

flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une

joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale

pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à

cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore

quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du

bonheur.

A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine

amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par

cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand

elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la

nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette

couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une

façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au

désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la

destinée autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trône,

elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce

arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme

la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la

crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup

elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans

ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la

toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà

funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.

Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut

saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la

muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon

Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,»

lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas

exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle

s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne

se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la

mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette

foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le

suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard,

chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par

quelque mal subit.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 117 / 167 题