Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait
que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la
familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance,
et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter
sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de
notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mêler leur fil noir, et
brouiller l'oeuvre de nos mains.
C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de
jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier
acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient
être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif
désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa
noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement
gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée.
Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé.
Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à
s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre,
elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle
l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa
joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole
par l'enthousiasme.
Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de
manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à
Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle
chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec
une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique,
étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser
d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et
les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.
Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce
bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si
triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs!
Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais,
que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte
d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de
l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un
moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu
Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se
flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une
joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale
pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à
cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore
quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du
bonheur.
A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine
amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par
cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand
elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la
nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette
couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une
façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au
désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la
destinée autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trône,
elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce
arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme
la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la
crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup
elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans
ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la
toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà
funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.
Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut
saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la
muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon
Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,»
lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas
exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle
s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne
se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la
mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette
foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le
suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard,
chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par
quelque mal subit.