CHAPITRE PREMIER

Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut la plus

grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait dans un café de la

place Saint-Marc, l'on se pressait en foule sous les galeries de cette

place pour l'apercevoir un moment, et la société tout entière la

recherchait avec l'empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois

à produire cet effet brillant partout où elle se montrait, et elle

avouait naturellement que l'admiration avait un grand charme pour elle.

Le génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun

bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les moyens de

l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout

ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si

chères à lord Nelvil.

Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un homme qui

devait contrarier son existence naturelle, et réprimer plutôt qu'exciter

ses talents; mais il est aisé de comprendre comment une femme qui s'est

beaucoup occupée des lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme

des qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est si

souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par ce qui nous

ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition

dans les caractères, pour que l'amour naisse tout à la fois de la

sympathie et de la diversité. Lord Nelvil possédait au suprême degré ce

double charme. On était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la

douceur et la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait

d'irritable et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de se blaser

sur la grâce et la complaisance de ses manières. Quoique la profondeur

et l'étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions

politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour

la carrière des actions que pour celle des lettres; il pensait que les

actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se

montrait supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, sous ce

rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour lui plaire,

cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à dédaigner ses propres

succès littéraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et

retirées dont la patrie d'Oswald offrait le modèle.

Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord

Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans

l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de

vivacité le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne,

qu'Oswald jouissait vivement d'être aimé par une femme d'un charme si

séducteur et si généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire

de Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son

amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire d'elle. Il

oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance

des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son

coeur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours.

L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes différents

aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans

chacun de ces dialectes, qui s'écartent plus ou moins de l'italien

classique; mais, parmi les différents langages des divers États de

l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vénitien

qui aient l'honneur d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour

le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec

une douceur charmante; et la manière dont elle chantait quelques

_barcarolles_, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la

comédie aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour

prendre un rôle dans un opéra comique qu'on devait représenter en

société la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald,

n'avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne

s'était pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, et

quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de gaieté pouvait

porter malheur; mais cette fois par une singularité de confiance, elle y

consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle

jouerait _la Fille de l'air_; c'est ainsi que s'appelait la pièce que

l'on choisit.

Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de

féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. Truffaldin et

Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus

grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais

le comique y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais

avoir rien de vulgaire ni de bas. _La Fille de l'air_ ou _Sémiramis dans

sa jeunesse_ est la coquette douée par l'enfer et le ciel pour subjuguer

le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une

enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité

naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité

d'une femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une verve

d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du moment peut

donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s'en charger.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 116 / 167 题