Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps était
superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils
éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent
souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de
l'air au plaisir causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un
soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, il
s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité profonde les
entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contrées qu'il faut
les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité;
ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion en étant ainsi entraînés
ensemble. «Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout
ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts,
s'élancer dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, qui nous
recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère amie?» Et il la serrait
contre son coeur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie, et
lui dit: «Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave
à ta destinée; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents
qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de même pour
toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu
ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes
yeux.--Je le dois, s'écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir
ou tout sacrifier: il faut que je sois ton époux, ou que je meure
d'amour à tes pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires.
Mais, je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me
glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas
perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? Te crois-tu
moins aimée?» Et en disant cela, son accent était si passionné, qu'il
rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur
et le plus doux les animait tous les deux.
Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier; il
sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne
s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les
côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il respirait ne s'accordait plus
avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi,
l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions
douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son
imagination, ne le devina que trop facilement.
Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur
le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant
que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se
rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du
choeur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez
remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé
par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie
en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur
ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux,
elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste.
Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs.
Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur
suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait
par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que
l'on n'ose élever ses voeux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier
toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir
considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a
souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous
avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop
imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe,
répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des
enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai
souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de
calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette
protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.--Je
vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au
fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre
destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût
vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute,
quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs
avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai
toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne
pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens
qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un
obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa
vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à
une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la
forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique
cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans
cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!»
Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de
ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés,
et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se
disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut
suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.»
Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y
être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin
tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut
éveillée par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui
retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva
précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui
qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec
véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait
encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son
étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie
par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir
d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes
les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son
charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du
peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les
habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant
d'eux: _Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie._ Et quand elle
s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne
et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion
indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant
d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si
enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement,
plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue,
fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette
scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il
l'entraîna loin de la foule avec lui.
En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants
d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald
se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne
à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me
prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne
orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie
tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours
pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers
nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère
profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.--Oui, je le
serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord
Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se
seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.--Hélas! répondit
Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse
pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus
que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit
Oswald.--Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais
ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord
Nelvil de se taire.