Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome,
Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés
dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se
parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et
Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de
conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels.
Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de
goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses
mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant
et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et
qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait
sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire,
après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence,
et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc
calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son
secours.
Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand
sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce
fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ,
comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une
troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune
en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de
parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit
suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile
pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette
troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée
d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité
des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande
ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces
de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en
chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux
dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre
pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours
entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de
sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.
Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la
colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de
Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces
édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec
l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la
ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe
des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle
voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce
n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de
jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de
fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les
ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une
partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé
derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et
croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la
nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule
avec la nature.
L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que l'autre; ainsi
deux contemporains luttent inégalement contre le temps: il abat le plus
faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. «Lieux
solennels, s'écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n'existe
avec moi, où ma voix seule répond à ma voix! comment les orages des
passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse
si tranquillement passer les générations devant elle? L'univers n'a-t-il
pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles là
seulement pour se réfléchir dans notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi
donc vous aimer avec tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces
sentiments d'un jour, en comparaison des espérances infinies qui nous
unissent à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois,
qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir,
faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du
coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer
de mon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi! Mais il y a
là, parmi ces étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à
l'immensité de nos voeux.» Corinne resta longtemps plongée dans ses
rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas lents.
Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre
le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la
ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut
de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il
deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle
s'imagina ces colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre,
ce portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même l'obélisque
des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles: ce peuple a
travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet
de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jetée dans la campagne inculte
comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation
l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles,
d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant
Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute
merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel.
On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines sont des amis
auxquels on dit adieu.
Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa château
Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé
les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre des souvenirs,
s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni
des événements, où l'enthousiasme se ranime par les regards et par
l'union intime de l'âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais
suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je
préfère à l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si
heureux! Je reviendrai peut-être ici, mais le coeur blessé, l'âme
flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai
tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais
exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi.»
Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais elle ne pensa
pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui
viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les
juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant
hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse
d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de
l'action, et, pour égarer l'une, elle n'a pas besoin de troubler
l'autre.
Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le
vent, donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu'au
sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à
sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur
enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les
impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.
Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût mise à
l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des
fêtes pour la retenir encore quelques jours; ils composèrent des vers,
pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter; et
quand enfin elle partit, ils l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à
vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie; Oswald baissait
les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de
jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été
plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne
de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la crainte de l'affliger en
partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu'il
goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien
au delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l'un des amis de son père
pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la
guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet
d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu'il
la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec lui dans ce
pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir
l'amertume de la séparation, l'épouser secrètement avant de partir, et
l'instant d'après il repoussait cette idée. «Y a-t-il des secrets pour
les morts? se disait-il; et que gagnerais-je à faire un mystère d'une
union qui n'est empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était
bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait
au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires.
Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée, elle s'exaltait
à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et
par la généreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable
du sort d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans
acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son
amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par
leurs combats.
Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d'elle, ils
recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le
félicitèrent d'être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut
encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient
contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces
témoignages d'amitié, tout aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses
amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore,
furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots:
«Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! comme dans ce moment il
se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son époux! Il fut près de
le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance
empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis
irrévocables font trembler, alors même que le coeur les appelle. Corinne
crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; et, par un
sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l'entretien sur la
contrée qu'ils parcouraient ensemble.