Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte
Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit
de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un
certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome
singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de
séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on
éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même,
dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de
l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le
mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion
s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les
inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les
visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.
En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui
demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la
contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les
chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières
latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en
était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans
tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a
rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin
est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du
cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que
je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce
besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être
satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en
association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit
offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour
les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant
tous les deux.
Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller
chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord
Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir
empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il
effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même,
mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les
chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et
il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se
promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia
Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui
faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant
sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère
encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la
nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une
inquiétude positive nous domine.
Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une
contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car,
dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur
oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler;
c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour
échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur
inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir,
en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un
regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne
vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire.
Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance
divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur
elle.
Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se
développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses
amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec
elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait
passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de
blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on
dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont
placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette
seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants
s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est
plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné
du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique
sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus
sentir.
Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord
Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il
apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et
prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps
en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint
aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et
vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre
ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous
menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la
nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A
l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald
au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y
refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller
ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne
qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles
forces.
Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord
Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses
amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire
indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle
irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer
par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui
semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et
calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de
Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre
contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir
encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve
fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que
tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un
mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince
Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement
qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude
s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir
l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu
quelque ordre de sa part.
Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de
son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en
étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver
personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité
qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à
côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle
Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit:
«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de
moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait
de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il
s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima
cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à
coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de
s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.
Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque
Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne
maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes
soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui
éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se
jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun
moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le
repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre
Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner;
et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes
et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras
pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins,
grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit
Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut
pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière
périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les
forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le
plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse:
_Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache
où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait,
elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans
la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un
effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au
secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de
dévouement très-rare de ne point la quitter.
Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne;
il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin,
c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de
son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement
passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle
se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir
qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à
cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort?
Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien
soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que
jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait
témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour
lui.