CHAPITRE III

Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte

Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit

de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un

certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome

singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de

séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on

éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même,

dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de

l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le

mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion

s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les

inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les

visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.

En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui

demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la

contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les

chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières

latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en

était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans

tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a

rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin

est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du

cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que

je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce

besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être

satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en

association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit

offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour

les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant

tous les deux.

Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller

chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord

Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir

empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il

effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même,

mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les

chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et

il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se

promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia

Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui

faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant

sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère

encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la

nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une

inquiétude positive nous domine.

Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une

contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car,

dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur

oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler;

c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour

échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur

inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir,

en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un

regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne

vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire.

Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance

divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur

elle.

Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se

développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses

amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec

elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait

passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de

blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on

dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont

placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette

seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants

s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est

plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné

du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique

sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus

sentir.

Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord

Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il

apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et

prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps

en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint

aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et

vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre

ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous

menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la

nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A

l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald

au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y

refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller

ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne

qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles

forces.

Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord

Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses

amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire

indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle

irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer

par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui

semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et

calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de

Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre

contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir

encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve

fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que

tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un

mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince

Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement

qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude

s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir

l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu

quelque ordre de sa part.

Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de

son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en

étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver

personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité

qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à

côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle

Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit:

«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de

moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait

de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il

s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima

cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à

coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de

s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.

Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque

Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne

maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes

soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui

éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se

jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun

moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le

repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre

Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner;

et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes

et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras

pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins,

grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit

Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut

pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière

périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les

forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le

plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse:

_Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache

où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait,

elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans

la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un

effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au

secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de

dévouement très-rare de ne point la quitter.

Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne;

il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin,

c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de

son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement

passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle

se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir

qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à

cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort?

Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien

soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que

jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait

témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour

lui.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 106 / 167 题