En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à
l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé
Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il
était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se
rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même
qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne,
l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait,
lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger,
parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des
situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il
suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à
nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et
l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils
soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on
ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que,
sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de
sa propre pitié.
Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle,
et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître
gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour
retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle
commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis
tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient
sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la
parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait
d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle
voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses
yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine
qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en
évitait avec soin les occasions.
«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour
lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon
talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des
indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me
soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains
plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il
vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au
fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous
rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi
pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous
les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans
commettre beaucoup d'erreurs.»
Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait
vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et
dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait
tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses
avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne
pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont
il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son
côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle
s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu
besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait
assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie
domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait
jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre
lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les
opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il
formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait
point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une
seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son
pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence?
qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts
l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant
plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?
Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer
quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de
s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient
toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque
Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard
mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire:
_Pourquoi voulez-vous renoncer à moi?_ détruisait tous ses projets.
Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution
l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le
voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des
sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les
bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons
harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la
magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts.
L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à
l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai
qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne
pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne
devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le
silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois
quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit
d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses;
elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des
traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble,
touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un
caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que
l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du coeur
étonné d'avoir aimé.
Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière
et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs
opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins,
il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même
source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une
même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent
modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi,
qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant
de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre
l'impression qu'il lui faisait.
Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord
Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en
eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce
qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette
pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât
le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit
pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait
pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait
ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis
dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour
un bonheur presque sans mélange.
En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux
qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices,
Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui
maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa
tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression
riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à
Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait
ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper;
Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme
celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en
allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher
sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle
était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure.
Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce
nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai
qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir,
et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.
«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur
la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je
mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez
facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me
verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous
êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser;
vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand
elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi
qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc
votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un
souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc
pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement
de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne
nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus,
mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?...--Je vous le rendrai,
reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai,
continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous
cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne
croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme,
et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?--Corinne, dit
Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me
connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les
passions profondes, le coeur est tout à coup doué d'un instinct
miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette
palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la
redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»
En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait
de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans
la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais
elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait
repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les
soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première
fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait
dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous
pas mourir?_