Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel
s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà
fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein
des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques
pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire
plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des
lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «_Ah! le pauvre homme, il
ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra._--Que
dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui
parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, répondirent-ils, _qui se baignait
là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas
assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._» Le
premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais,
réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle
approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en
promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le
vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: _Nous avons trop peur, il
y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard
disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer,
malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant
heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un
instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de
l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent
tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il
tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on
devait croire qu'il n'existait plus.
Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait
d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier:
_Il est mort!_ elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui
inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui
l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas
pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut
l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans
l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il
ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin
lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé
avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur,
elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur
d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit!
s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un
courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous
les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald
évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle
agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses
soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu
mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens.
Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui,
l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un
accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix.
Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.
Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les
angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons
l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie,
il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on
aime.
«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, répondit
Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis
cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.»
Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux
moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces
délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour,
sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout
pardonner.