Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour
y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau
l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald,
amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez
donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de
rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel
fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta
non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore
qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné
ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne
à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir
de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se
jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon
père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui
fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus
fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant
je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne
le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui
vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout
appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent
être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous
en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les
réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le
devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.
--Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous
d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous
croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de
votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même
plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment?
dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre
anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le
rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne
jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet
anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme;
des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est
douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais
déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées.
Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot
adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur
mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet
instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans
la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse,
l'écrit qu'on va lire.