CHAPITRE VII

Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour

y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau

l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald,

amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez

donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de

rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel

fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta

non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore

qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné

ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne

à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir

de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se

jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon

père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui

fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus

fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant

je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne

le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui

vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout

appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent

être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous

en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les

réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le

devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.

--Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous

d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous

croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de

votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même

plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment?

dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre

anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le

rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne

jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet

anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme;

des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est

douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais

déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées.

Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot

adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur

mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet

instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans

la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse,

l'écrit qu'on va lire.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 94 / 167 题