Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la
plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu
de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre
de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son
langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés
par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les
beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de
se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses
terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient
pénétrés d'admiration pour elle.
Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés
avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits
animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur;
cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à
ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé
par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine.
Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le
calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être
sur la mer. Goethe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que
l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve
vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir,
et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique
de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire
en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et
se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir
secret du coeur, qui commence doucement et devient irrésistible.
Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme;
elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il
pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus
charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une
autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie
avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie;
mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la
voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix
basse, chère amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en
pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces
paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément
séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant
contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son
regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au
milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par
un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un
noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour
tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie,
s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable.