Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil
employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains
d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines: c'est une
des beautés originales de Rome que ces monts enfermés dans son enceinte;
et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à
célébrer cette singularité.
Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent
leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le
_Palais d'or_, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les
débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les
quatre côtés, et des pierres recouvertes par des plantes fécondes sont
tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur
les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des
palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait
seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers
étaient très-petites et très-simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques,
habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence
de Rome, à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la
nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de
son maître: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés
devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des
beaux-arts cultivés par la paix; tous deux ont disparu.
Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de
Livie; on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait
alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des
peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la
fragilité même des couleurs ajoute à l'étonnement de les voir
conservées, et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que
Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que
fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans
ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l'un de
ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que
pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se
rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-il un
monde à venir? et la dernière pensée, qui révèle tout à l'homme, la
dernière pensée d'un maître de l'univers, erre-t-elle encore sous ces
voûtes?
Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps
de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par
Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des
Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune
virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né
esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les
débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque
Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule,
sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont
qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à
Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords
du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action
qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur
d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de
gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent
pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne
voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché.
On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses
quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne
consentît à s'en emparer.
C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur
patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le
temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les
inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les
débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de
piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que
Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre
pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les
souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est
beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle
rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette
colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du
Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples
citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante
éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs
armées.
[10] _Vidimus flavum Tiberim._
La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont
Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur
histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont
orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on
aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire
revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout
faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le
mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des
prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette
inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces
soldats: _Au génie saint des camps étrangers_: saint, en effet, pour
ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques
casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres,
ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
Le mont Esquilin était appelé le _mont des Poëtes_, parce que, Mécène
ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y
avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des
Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de
ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est
aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau
donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se
plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de
l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y
faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture.
C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît,
par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais,
et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants
dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent
que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire,
en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la
chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours.
C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse,
la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les
bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant
cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux?
Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés
aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point
d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent
encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de
marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que
peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides
qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à
consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient
eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps
sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme
les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne
fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et
la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de
l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe
gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de
dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la
puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des
provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers
établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le
Cirque appelé _Circus maximus_, dont on voit encore les débris, touchait
de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais,
pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour
contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière
était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être
considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous
les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la
gloire.
Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est
difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de
Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant
fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le
présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à
se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle
mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de
s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage
de leurs prédécesseurs.
A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on
voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne
Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que
Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui
domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé
par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville
aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique
d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils
traversèrent la _route Scélérate_, par laquelle l'infâme Tullie a passé,
foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de
loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait
empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont
l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil,
quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir
qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et
poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans
Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de
découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais
point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si
je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est
bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que
l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la
poussière qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un
vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans
un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les
actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel
enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est
plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et
d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les
honorables traces.»