DANTE.

[5] A la manière du lion quand il se repose.

Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les

Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le

plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni

pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés

antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à

ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux

colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la

statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers

souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les

Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par

Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle.

En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux

églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de

Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par

deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne

prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est

un des plaisirs de Rome que de dire: _Conduisez-moi sur les bords du

Tibre; traversons le Tibre_. Il semble qu'en prononçant ces paroles on

invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du

côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons

furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux

criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de

beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels

n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir

de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de

Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et

saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche

Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital

appelé l'_Hôpital de la Consolation_. Il semble que l'esprit sévère de

l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans

Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la

réflexion.

Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole,

Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord

au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient

les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore

aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela

les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles

commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut

à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais

des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte

du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: _Rome ne sera

bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce

palais n'occupe pas déjà Véies même._

[6]

Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;

Si non et Veios occupat ista domus.

Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient

autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de _monts escarpés_. Rome

moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les

vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le

temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier

encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et

c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt

ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les

vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles

inégalités produites par la nature.

[7] Le monte Citorio et Testacio.

Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent

à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être

la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les

plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de

ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler

Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la

perspective opposée.

[8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.

Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome

du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de

l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme

que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations

nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les

ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu

de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les

souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et

plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi

dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de

tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris;

mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre

lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau

servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel

mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de

découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est

prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et

Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la

misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un

bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible

des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une

puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se

laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.

Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses

étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme.

Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des

maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut

à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre

d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient

autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les

souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps?

Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres,

puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité!

Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que

très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux

construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe

de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle

que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands

hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement

après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la

première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir

les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une

émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit

attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en

tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et

de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce

qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est

resté.

On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où

le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore

trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter

Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de

triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses

exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits

sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il

fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées.

Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de

Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était

consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au

Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux

d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé

les proportions de son édifice.

De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments

consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un

temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui

empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne,

débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de

l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les

uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les

peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il

ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A

l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à

Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont

à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin

qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour

l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs

ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.

Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs

enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le

monument consacré au _fondateur du repos_: c'est ainsi que Constantin

fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et

l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes

triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes

le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs

sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour

que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique

et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les

plus exaltées.

En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix,

bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans

l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux

brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus

belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute

l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de

l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs

combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et

trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les

sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par

deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs,

l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour

l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme

au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs,

dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec

elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté

de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux

chefs-d'oeuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments

consacrés à des institutions généreuses.

[9] _Sana vivaria, sandapilaria_.

Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en

contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns

sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois

inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que

le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre

les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs

dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre

cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur

de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des

monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit,

plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que

l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas

quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe

gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de

ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le

monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler

l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains

immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés

orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre

avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces

arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles

paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà

quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur

orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines

pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de

statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés

comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le

génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme

extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence,

et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.»

L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le

convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie

des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que,

dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes

de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en

l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les

pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine,

elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son

coeur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de

l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice,

quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de

l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles

du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses

sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une

puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles

et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis

elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la

serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait

immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou

des devoirs dont il aurait fait choix.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 34 / 167 题