CHAPITRE VI

Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le coeur d'Oswald; mais,

comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé

lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût

disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait.

Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets

étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait

leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans

leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si

profondément dans l'âme.

Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec

Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui

annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour

quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le coeur de Corinne:

d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte

d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de

mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne

voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil,

quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait

assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme

qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se

flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout

ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air

de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus

honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa

un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui

avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé,

ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans

effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est

ce qu'il y a au monde de plus inflexible?

Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait

dans le coeur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en

écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel.

Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil,

et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se

disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je

l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si

pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il

moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait

trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa

parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père

avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer.

Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait,

depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel

mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son

père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier

ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de

Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce

qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas

la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice

toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.

Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il

s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à

recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement

son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par

cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance

succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait

pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le

rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se

promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir.

L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais,

pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité

naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.

Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau

clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il

semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres.

Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la

douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de

la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade

au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour.

Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que

Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a

besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de

cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à

l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans

cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de

l'_eau virginale_. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de

moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait

dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait

pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître

l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de

son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres

traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le

reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le

bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à

peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit,

en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si

vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait

Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.

«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue

malheureuse?--Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi

donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?--Non, s'écria

lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je

sens que je n'ai dans le coeur que des inquiétudes et des regrets,

pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de

craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il

n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.--Vous,

de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si

brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?--Arrêtez, dit

Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus

puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur;

mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine

excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison

ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté,

la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des

abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant

de l'amour.»

Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald.

«Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas,

Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle

s'efforçait en vain de cacher.--Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil;

et il disparut.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 36 / 167 题