Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le
comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon
de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter
quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de
cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le
devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des
costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui
donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend
sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque
en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les
différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent
entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel
est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la
diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de
sentir et de juger.
Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent
simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de
ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même
sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de
douleur, un même besoin d'appui.
L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la
mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église
est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez
mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime
à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le
spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut
imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont
coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter
ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes,
la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la
mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.
Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il
entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de
sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui
partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la
ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui
augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et
les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits
sanglants d'un feu sombre.
Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se
hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à
travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver
la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que
leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de
leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes,
perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune
troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et
n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des
ressources.
[1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.
Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de
prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les
mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote
rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le
visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes.
Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes
de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne
pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la
moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une
résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les
moyens et les forces.
Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et
ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut
chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher
ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui
criaient: «_Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter
notre malheureuse ville._--Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le
crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de
la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de
celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa
vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les
domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants
d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers
voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.
Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des
processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques
images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours
naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand
les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald,
quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons
seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils
se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un
empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour
écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des
ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde
s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites
comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le
courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être
jaloux.
Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus
horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre
extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit
qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait
coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie
gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à
cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais
quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour
le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _ô
notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que
nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur,
et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas
les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs,
avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un
acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des
imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur.
Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges
prières.
Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les
barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à
l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des
flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien
sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans
l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de
la vie.
Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes
entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus
impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si
peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant
point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald
lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient
à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était
communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès.
Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme
enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute
son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses
matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et
c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils
étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs
marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il
n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: _C'est une bénédiction du
ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent
ainsi sans que ce soit la faute de personne._
Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il
marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le
suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald,
arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas
entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de
l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou
l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de
l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un
frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait
senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison
était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie
lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une
échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au
milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les
malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.
Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison,
tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même
chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais
n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu
de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la
souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et
d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur
ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que
les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces
malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de
lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut
résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment
de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le
retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette
situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en
retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien
avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà
sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald
détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes
moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé
tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de
chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette
joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la
fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de
plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé
à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du
malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir
où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta
les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait
encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de
lui.
Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars,
le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la
foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette
imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent
de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à
genoux devant lui, et s'écriaient: _Vous êtes sûrement saint Michel, le
patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas;
allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la
ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une;
_guérissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _où est mon mari, qui est
absent depuis plusieurs années._ Oswald cherchait une manière de
s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la
main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses
amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les
périls.--Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment
d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent
prendre des chevaux à la poste.
Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne
action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir,
maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins!
les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la
solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection
née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié
préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer;
mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.