Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit
raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté quelque temps,
l'histoire d'un émigré français, appelé le comte d'Erfeuil, qui
l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte
entière d'une très-grande fortune avec une sérénité parfaite; il avait
vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il
avait soigné jusqu'à sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir
les services d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait
montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre,
et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait
d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait
hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec
lui le voyage plus agréablement.
Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la
France; néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux
nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il
avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les
qualités de l'âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta
l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et
malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au
bout d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance.
Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui en coûtait
beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se
trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne
connaissait pas.
Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le remercier. Il
avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et
dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le
voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec
un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation
une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers,
mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à
d'autres sujets.
«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me
retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr.--Vous y êtes
cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré.--J'y ai
des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car
dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais
je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un
peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu
le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand
il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les
vingt-quatre heures me pèsent beaucoup.--La délicatesse avec laquelle
vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil,
inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.--Je n'ai
fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait
comblé de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitté,
eût-il vécu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'être mort: ce le
serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand
espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué;
mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le
peut.--Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si
vous vous trouvez bien à Rome, et si...--O mon Dieu! interrompit le
comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et
gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui
m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des
malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le
hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En
achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure
grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et
s'en alla.
Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après
les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un
mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda
s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, répondit le comte
d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là; je ne m'attends
pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a
dit qu'il n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur
théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette ancienne
capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui
causer, et c'est tout ce que je désire.--Vous n'avez pas été tenté
d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.--Non, du tout, reprit le
comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes études.» Et il
prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que
c'était une résolution fondée sur de graves motifs.
«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je
n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; il faut être
fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de
l'imitation.» Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments après,
recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort
aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une façon
très-ingénieuse; mais ni les objets extérieurs, ni les sentiments
intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait,
pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la
réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en
étaient le sujet.
Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en
Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait à cette
occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce;
mais on eût dit, à l'entendre, que le seul entretien convenable pour un
homme de goût, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commérage de
la bonne compagnie.
Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à
ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur,
si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, si héroïque, s'il ne venait
pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. «Un
Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de
semblables circonstances. D'où vient la force de ce Français? d'où vient
aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment
l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade? Son
existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité
de la vie? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu
d'y livrer toute son âme?» En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes:
nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée,
et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.
Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et rendait
presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car il le détournait
sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son
charme pittoresque. Oswald prêtait l'oreille autant qu'il le pouvait au
bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature
faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au
pied des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.
La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle au plaisir
qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même du comte
d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la
contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la
frivolité, sous quelque forme qu'elle se présente, ôte à l'attention sa
force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des
effets singuliers de cette frivolité était d'inspirer beaucoup de
timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil:
l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus
sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et celui
qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.
Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux
seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait,
c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne
s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie
d'Oswald, et, par bon coeur autant que par goût, il aurait souhaité de
la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous
pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes
malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon
existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la
vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.--Vous avez
un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les
revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du
coeur!--Les chagrins du coeur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est
vrai, ce sont les plus cruels de tous... Mais... mais... encore faut-il
s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne
peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour
être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil,
tenons-nous-en là.»
Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens
ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle
une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les
caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon
de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir
assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour
éviter le mal que lui faisaient ses consolations.
Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa
résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient
une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du
calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait
entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de
l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son
apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la
bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société?
que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y
a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il
ne sait pas assez bien le français?