Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à
Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition
mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine
indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions
fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les
intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination,
concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux
merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts.
Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la
main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout
voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on
connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald;
il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre
l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce
pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par
cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans
l'éducation anglaise.
Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce
qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui
environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble
dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour
qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald,
accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité
publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les
plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine
du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord
Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en
homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté,
n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur
l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des
beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays
un charme indéfinissable.
Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de
Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture,
rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle
tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec
transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les
Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil
des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!»
s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que
juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de
cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans
Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir
obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils
traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la
porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de
la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité,
puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.
La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans
formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute
l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui.
Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait
que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une
ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui
votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec
vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore
plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se
mêlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste
caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent
habiter là, non comme des possesseurs, _mais comme des pèlerins qui se
reposent auprès des ruines_. Oswald, oppressé par des sentiments
pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la
ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait
avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour
lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles.