Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de
la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère,
c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des
pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine,
voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre
avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans
dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne
vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous
inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets
nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques
doux liens de sentiment et d'habitude.
Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant
l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la
guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi
s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette
nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre
chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était
tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer,
l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver,
ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins
qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même
avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour
défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous
quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il
ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander
au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y
a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait
d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le
sort.»
Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets
extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles;
mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut,
après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous
entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on
demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces
efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un
voyage.
Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol
sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les
chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait
de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les
paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur
le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son
adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du
danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment
avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.