Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en
Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et
belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante; mais
sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les
médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné
l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la
conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques
distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. La plus
intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa
maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirés par des
scrupules délicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y
mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l'on
est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la
conscience.
A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout
d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du
coeur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour
ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait
un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait
sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait
expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout
égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne
lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents
jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de
charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur
des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était
presque affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui
rendre.
Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; il
réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même; mais le
malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destinée; il
croyait la désarmer en n'exigeant rien d'elle. Il espérait trouver dans
le triste attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux
jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l'âme:
ce qu'il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait
valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable
de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l'abri?
Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il y
restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste
imagination des âmes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui
l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l'habitation
de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places
dont il ne pouvait approcher sans frémir; et cependant, quand il se
résolut à s'en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose
d'aride s'empara de son coeur; il n'était plus le maître de verser des
larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces petites
circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; ses souvenirs
n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient plus en relation avec les
objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins à celui qu'il
regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa
présence.
Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où son père
avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent
suivre partout les objets de leurs affections? Peut-être ne leur est-il
permis d'errer qu'autour des lieux où leurs cendres reposent! Peut-être
que dans ce moment mon père aussi me regrette; mais la force lui manque
pour me rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours
d'événements inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi sa
tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à
tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs causaient à lord
Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu
les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir.
Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal
irréparable!
Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la
mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan
marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière
vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs,
le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est
l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel
sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les
regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et
sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même
à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient
intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer
animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de
mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret
amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de
plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font
sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un
événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point
précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée,
cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez
de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous
oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette
mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour
l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se
briser contre la nécessité.
Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui
caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la
jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les
idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie,
et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions
mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait
cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce
contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de
l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait
du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures
avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse,
loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de
condescendance et de bonté pour les autres.
Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça
d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les
passagers; et quand il servait lui-même à la manoeuvre, quand il prenait
pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait
une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le
simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle
à tout.
Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald
pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits
services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se
souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé
longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas,
quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne
s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en
prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par
mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent
tous en même temps: _Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus
heureux!_ Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine,
et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui,
ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs
supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments
autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez,
quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée
est sans mélange de blâme ou de conseil.