Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut

pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le

voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et

pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est

de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses

insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la

tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons

fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase,

et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces

fantastiques.

Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le

mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le

gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros

tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que

pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.

Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros

ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il

s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai

qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits,

merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les

portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout

étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui

s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle

plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux

alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais

il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse

nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands

n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas

la grâce des types.

Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière

insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant

distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on

s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous

attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que

c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour

nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre

côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre

que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis

mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos

cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière

leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant.

Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de

tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous

et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse

en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.

DI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

Nohant, 1er décembre 1861.

Mon ami,

Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous

savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai

vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat

douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous

verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous

êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le

premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais,

ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil

que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,

serait ici pour vous.

Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,

en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et

calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de

vous.

A vous bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

DII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 7 décembre 1861.

Mon cher ami,

J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve

bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire

sans fatigue.

Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien

d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf

la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors

de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages

rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par

exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui

l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras,

mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à

sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique

et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,»

etc., etc.

Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas

nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser

trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses

boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une

plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de

ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à

faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.

Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette

partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le

fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement

terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont

bons.

As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui

dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé,

je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui

proposer.

Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur.

G. SAND.

DIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 28 décembre 1861.

Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de

lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps

pour les meilleures.

J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le

chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour

pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela

n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo

qui se fasse écouter.

Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne

peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes,

et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent

encore à la poésie.

Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre

position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très

jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au

poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.»

Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre

fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère,

par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant

la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours

d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.

Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit.

A SOLANGE PONCY

Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous

êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman

d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de

l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère

et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme.

A ANAIS

Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre

bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de

l'aimer. Voilà tout.

Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé,

bonne chance à vous tous!

DIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS

Nohant, 7 janvier 1862.

Cher prince,

Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle

annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire

des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir

de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque

Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une

petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout

le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur!

nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes

lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous

avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une

lettre, mais que vous devinez bien.

J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne

traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans

intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera

envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est

accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous

enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il

n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me

faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous

écouterai avec tout mon coeur.

Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité,

c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si

plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et

je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que

j'aimerais beaucoup moins.

Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte,

on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le

faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres

envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils.

_Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur

chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république

impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de

_trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un

travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas

à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis

bornée à dire en deux mots que je vous aimais.

Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai

pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à

vous_. Ce sera pour un autre jour.

Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et

comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père!

G. SAND.

DV

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 8 janvier 1862.

Mon ami,

J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les

autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous

aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de

vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était

altérée!

Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la

première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux!

Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous.

Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va

mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à

des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette

fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a

oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses

stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_

l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en

laissent assez deviner.

Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît,

encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct

militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes

causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit

retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les

préjugés et les moeurs.

Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et

cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même

cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner,

pour _nous_.

Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous

dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une

amitié comme la vôtre.

GEORGE SAND.

DVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 22 février 1862.

Chère cousine,

Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui

veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes.

Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré

dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la

cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par

l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur,

nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus

qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi

tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de

mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.

Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre

appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si

profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de

mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si

je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa

tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est

invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous

quelque forme qu'il existe.

Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là.

Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,

et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père

souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre

courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que

vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un

coeur avec vous dans cette mortelle douleur!

Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout

le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.

Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète.

Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric,

de vous, et de Georges.

Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec

nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez

que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.

G. SAND.

[1] Lucien Villot.

DVII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 21 février 1862.

Cher ami,

Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant;

mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous

le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était

vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous

pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous

l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.

Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se

faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme

il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne

savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_

des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne

songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une

mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce

de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres

parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.

Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns

aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,

du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant

mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous

nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et

profondément senti à Nohant.

Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du

Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse,

et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire

entend-il de cette oreille? voilà la question!

Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il

pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son

enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à

l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et,

en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se

perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc

pas.

Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta

chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas

de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous

quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.

G. SAND.

DVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS

Nohant, 25 février 1862.

Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.

Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher

prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous

tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà

marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les

ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit.

GEORGE SAND.

DIX

AU MÊME

Nohant, 26 février 1862.

Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de

m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux,

quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore

mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il

est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en

retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.

_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y

suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril

modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!

L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il

nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde

inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait

pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout

et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de

cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne

sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous

lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir,

quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque

village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne

serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas

perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en

ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre

les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses,

quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit.

L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait

le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé,

sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien

autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit

de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois

plus de contrepoids dans la bourgeoisie.

Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme

prépondérance.

Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa

vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble,

dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les

titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous

voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec

les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait

l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans

les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on

s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont

précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien

à demi.

Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les

provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en

échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui

ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de

Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme,

elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même

dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont

pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du

cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, _je le sais_.

Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être

trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la

conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce

prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on

recule, elle le croit, et on est perdu.

Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher

prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns

croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,

ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont

droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière:

l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants

traités de 1815!

Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera,

j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les

parfums de la sacristie.

Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est

abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez

dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être

entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des

tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous.

GEORGE SAND.

DX

MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 27 février 1862.

Chère bonne amie,

Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter

de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.

L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous

aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre

vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas

brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous

devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret

tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas

faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher

cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle

désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez

la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce

digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où

l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours

au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous

avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et

dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense.

Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines

de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que

ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que

ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je

vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent

qu'ils vous aiment.

G. SAND.

DXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS

Nohant, 5 mars 1862.

Cher prince,

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 15 / 19 段