Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes

plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à

votre service pour une autre édition.

A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez,

souvenez-vous de l'auberge de Nohant.

G. SAND.

Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a

passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin!

CDLXXXIX

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_

Nohant, 11 août 1861.

Cher enfant,

J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que

votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée

à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où?

elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire

au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant

pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par

madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites,

en recevras-tu au moins une!

Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien

fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte

bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que

tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes

lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras

vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards

où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait

de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui

s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les

retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis

sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me

tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de

temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à

Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,

nous grelottions dans nos habits d'été.

A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la

rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons

nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).

Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé;

car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au

personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est

propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai

le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il

y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te

conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.

Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une

de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la

semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et

te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de

toute mon âme.

CDXC

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 11 août 1861.

Chère cousine,

Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi

demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement

et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.

J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien

reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.

Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit

que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une,

espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me

portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards

et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.

Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse

tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des

plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à

Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les

allures d'un projectile!

Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je

ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la

richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant,

nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des

deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y

a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il

suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a

sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une

si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de

voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera

calme et patience pour attendre mon absent.

A vous de coeur, chère cousine.

G. SAND.

CDXCI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 11 août 1861.

Mon enfant,

Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec

soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas

jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de

si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez

vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela

ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être

aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque

chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne,

sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a

de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas

d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera

fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas

le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant

plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.

Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour

quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous

oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.

Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment

heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le

mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est

pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du

renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos

imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de

sûr.

Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument

rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher

le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au

cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence

sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie

pendant que vous tenez l'original.

En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous

nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une

belle révérence.

G. SAND.

CDXCII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_

Nohant, 1er septembre 1861.

Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu

éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande

question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas

beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette

terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton

retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant

un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute

l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain

unitariste Channing.

Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable

pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il

a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots:

1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme;

2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de

l'homme.

Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu

liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité

extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les

qualités d'un véritable apôtre.

Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en

concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or

un coeur qui se trompe.

Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une

admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa

communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple

unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son

culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon

prochain, dans l'esprit du Christ.»

Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y

refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette

divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un

l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se

contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est

possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce

temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi?

Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y

amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de

la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,

l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît

possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen.

C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur

donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions

qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral

des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été

très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et

enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié.

D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne

fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller

droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.»

Et tu vas voir qu'il le dit:

«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et

se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le

protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les

droits de l'individu.»

Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et,

dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_

de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que

poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de

l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour

tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être

pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards

de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards

d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,

Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en

ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa

lumière.

Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche

à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,

sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté

possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses

principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il

s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de

Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il

ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous

laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace

limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous

laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons

tous parfaits.

«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.»

Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de

l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient

dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la

ville sainte.»

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la

première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de

saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons

les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous

n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques.

Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;

personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle

de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.

Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas

dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut

aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons

la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser

presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs

travaux et leurs conquêtes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et

grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par

la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,

de tout mon coeur et de toute ma foi.

Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de

ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance

religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.

CDXCIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 8 septembre 1861.

Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir

seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a

toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle

t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de

dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans

repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées

et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai

ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant,

où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus

au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait

de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle

encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache

dès à présent.

Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se

porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous

n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi;

ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut

bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu

vois, un appartement à ta disposition.

A toi de coeur.

G. SAND.

CDXCIV

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_

Nohant, 22 septembre 1861.

On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles

depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je

commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant,

si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais

pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande

traversée dont on ne peut rien savoir!

Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on

serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été

bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de

faire naufrage au port.

Je te _bige_ mille fois.

CDXCV

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 4 octobre 1861.

Mon ami,

On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus

mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très

pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à

cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous

feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant

mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous

les deux.

Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur

comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait

sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais

amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la

force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces

voix_ d'en haut font des miracles!

A vous de toute mon âme.

GEORGE SAND.

CDXCVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, 10 octobre 1861.

Chère cousine,

Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah!

pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous

porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous

ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!

La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.

Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite

possible; je deviens un peu folle.

G. SAND.

Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous

savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est

_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que

nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de

toutes façons!

CDXCVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_

Nohant, 10 octobre 1861.

Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui

10! que tu seras probablement à Paris le 11.

Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te

voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou

trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un

mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu

sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du

but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de

moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.

Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au

retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir

écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus

tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras

qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_;

après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le

caprice des directeurs.

Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans

les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas

trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas

cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits

d'été.

Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte

d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.

Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la

nuit que tu étais arrivé.

Enfin! enfin!

CDXCVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 20 octobre 1861.

Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!

Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a

vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les

aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins

du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux

armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,

mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de

son voyage.

Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats

et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.

Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de

courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon

travail.

Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi

une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et

encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que

j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et

un ciel aussi bleu que le vôtre.

J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de

Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait

porter le deuil je ne sais pas pourquoi.

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde

en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les

absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file

et on reprend les occupations raisonnables.

CDXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,

Nohant, 7 novembre 1861.

Mon cher fils,

Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce

fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un

gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je

ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,

et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma

_supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce

que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On

ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les

autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans

les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute

d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car

celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot.

S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il

se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de

rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de

nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que

commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu,

non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur

intérieur.

Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et

meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les

illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire

la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant.

Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule

qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra.

A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral

et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un

beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce

que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la

peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses

vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont

précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais

j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,

je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.»

Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais

ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue

très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,

oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain,

vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui

malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas

changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous

me direz que j'ai eu raison de croire en vous.

Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons

la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec

Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez

encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein?

Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.

Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.

[1] La dédicace du _Drac_.

D

AU MÊME

Nohant, 20 novembre 1861.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 14 / 19 段