Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais

que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,

comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils

représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de

protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.

Cela nous laisse un peu d'espoir.

Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_

un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et

on semble fermer volontairement les yeux!

Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à

trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres

travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est

aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui

s'ensuit.

Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance?

Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple

intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se

suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!

G. SAND.

Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne

parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.

DXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 10 mars 1862.

Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui

l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de

moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite

comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le

frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans

les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie

progressiste?

Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de

milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus

que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce

mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous

reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que

des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.

Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre

romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme

étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre,

puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la

mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas

été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et

_le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à

rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est

assez curieux et peut vous servir.

Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle

avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou

moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes,

reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions

des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?»

et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en

mille et un cas minéralogiques.

Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est

retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu

bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre

serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de

lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et

puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé

vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous

n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans

une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin

avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs

pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux

romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines

encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.

Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et

dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A

présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à

fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait

refléter en s'arrêtant.

Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez _le Régent Mutstel_,

et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous

vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme

changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre

y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se

relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un

supplice et une cause de stérilité.

Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à

la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne

fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un

monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures,

lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne

l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler

sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et

vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne.

La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que

voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte

envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre

_moi_ s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne

peut pas vous suivre.

C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père

de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous

avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous

dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu

peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont

beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en

puissance vraie et en repos intérieur.

Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout

passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose

reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,

le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand

on le laisse faire.

Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou

d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où

je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon

enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier

rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.

Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons

souvenirs pour les châtelaines.

G. SAND.

DXIII

A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN

Paris, 31 mars 1862.

Ma Lina chérie,

Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a

qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui

n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te

gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et

tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le

retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a

trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous

confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous

chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct;

homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,

il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.

Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai

besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur

des amis.

Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur.

Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans

ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous

l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en

fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que

tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras

que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause

auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur.

Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant

toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par

l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous

rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille,

et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit

au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire,

et je veux.

Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te

remercie d'avoir confiance en nous.

G. SAND.

DXIV

A M. MARGOLLÉ, A TOULON

Paris, 6 avril 1862.

Cher monsieur,

J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en

chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est

une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un

instant.

J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me

renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et

jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en

quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans!

Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous

lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de

réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur

et de pensée.

Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute

cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages

et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens

perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns

avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il?

que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va

sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage

sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même.

Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il

ne sait pas pourquoi il le fait?

Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est

peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est

inutile.

Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de

Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre

famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.

G. SAND.

DXV

A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE

Nohant, 3 mai 1862.

Mon ami bien cher,

Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous

m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore?

Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me

l'annonçait?

Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille

de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un

esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.

Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer

à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon

pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous

aime, y aura égard!

GEORGE SAND.

DXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS

Nohant, 11 mai 1862.

Cher prince,

Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme

pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.

A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de

famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans

quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait

si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre

heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté

de conscience?--pas de prêtre!

Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,

ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;

nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à

la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle

croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous

serions hypocrites d'y aller.

Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer

Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des

transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une

grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous

vous aimons d'autant plus.

Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez

être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que

vous avez ce bonheur!

GEORGE SAND.

DXVII

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

Nohant, 7 juin 1862.

Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous

de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un

souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement

aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on

croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé.

La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle

aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver

qui vous afflige et vous inquiète.

Donc à vous toujours!

GEORGE.

DXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS

Nohant, 20 juillet 1862.

Mon cher prince,

J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en

suis enchantée, vous le savez d'avance.

La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en

faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre

père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais

occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit

être pour un homme de l'avenir et non du passé.

Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire

combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes

content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au

nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.

Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends

_l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac.

Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me

revenir.

Je vous aime de tout mon coeur, toujours.

GEORGE SAND.

DXIX

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nohant, 7 août 1862.

Ma chère mignonne,

Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une

charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu

ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous

concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie!

Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire

bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons

dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père

de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez

nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela

ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations

continuelles pour ses travaux.»

Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine

aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris

quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour

_centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous,

le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous

auriez chez nous le _home_ et la famille.

Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité

que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette

adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous

ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux

morts.

Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de

nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette

_géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les

lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin

cherchons:

Avant nous.

L'oeuvre avant l'ouvrier.

Les formes primitives.

La science avant les savants.

L'artiste éternel.

Histoire de la forme.

La loi des formes naturelles.

Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui

était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le

conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,

il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer

naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un

excellent recueil, très répandu et très goûté.

Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.

TA MARRAINE.

[1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor

et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de

l'âge d'or_.

DXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

Nohant, 23 octobre 1862.

Chère Marie,

J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le

ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux

que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront

toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que

l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de

tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous

me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en

perdez une accomplie[1].

Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre

de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu

nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si

élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la

pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant

d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler

que vous ne sachiez mieux que moi.

Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une

grande tendresse pour vos déchirements.

GEORGE.

[1] Madame Emile Ollivier.

DXXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS

Nohant, 14 décembre 1862.

Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me

faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la

lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la

plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de

réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins

longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la

France.

Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France

est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur

pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle

de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre

peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que

l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires.

Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette

année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps

et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la

princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre

fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique.

Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la

vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les

masses que sur les trônes.

Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de

dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la

brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez

son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite

femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un

peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur

et qu'il me tarde bien de vous revoir.

GEORGE SAND.

DXXII

A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS

Nohant, 29 janvier 1863.

Mon cher enfant,

Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville

de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et,

tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant

dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la

_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni

fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi

que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient

de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se

réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre

propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette

collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en

principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient

en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui

précède, puisque c'est la vérité.

La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et

gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant

de faire autorité.

A vous de coeur.

G. SAND.

DXXIII

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 2 février 1863,

«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas

du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre

autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce

que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut

se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner

tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer

avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son

cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand

vous aurez le temps.

DXXIV

A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS

Nohant, 6 février 1863.

Cher enfant,

J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a

été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait

pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec

tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne

doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de

la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce.

N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien

qui rappelle Nohant.

Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès,

que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main.

Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la

pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur.

Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien

que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout.

Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace

les y fasse penser.

Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon

conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux

éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur

marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et

marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y

et ne craignez rien.

Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous

toujours quand vous avez le temps.

G. SAND.

DXXV

AU MÊME

Nohant, 7 février 1863.

Cher enfant,

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 16 / 19 段