flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison.
Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la
gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à
sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir
l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce
que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La
Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des
amphithéâtres romains.
Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges
d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit
délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme
la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant
un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est
l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable
blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces.
Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi!
Heureusement il n'a pas été méchant.
Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
content d'y avoir été.
L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très
aimable et la famille est enchantée.
Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot.
CDLXXVIII
AU MÊME
Tamaris, 22 mai 1861.
Cher enfant,
Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin,
je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la
maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me
faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et
d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était
pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe,
je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé.
J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
mer, on trouve cette atmosphère calme.
Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval
de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon
Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.
J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on
voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un
autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_
en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux
heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés,
etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la
gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard.
Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux
ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot,
songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
mille fois.
CDLXXXIX
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Chambéry, 5 juin 1861.
Mon cher enfant,
Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous
portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les
âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut
prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très
peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout
près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours.
Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les
approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une
vraie prodigalité de la nature.
Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur
étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
serait satisfait.
A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons
notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.
Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps
prochain.
J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez
expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
touché le port.
Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes
filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur
que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la
satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les
patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.
La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la
faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre
souvenir.
Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais.
CDLXXX
A M. MAURICE SAND, A ALGER
Nohant, 8 juin 1861.
Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très
bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée
d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste
en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins.
N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le
père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à
Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
_Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que
j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
récolter.
J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
l'apporter en venant me chercher avec la voiture.
Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je
me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été
assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou
à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris
une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais
c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il
faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien
sous tous les rapports.
Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les
Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de
gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.
Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi
durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et
l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.
Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de
mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création;
on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on
admire leur milieu.
La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute
reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de
travail très gentil.
Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça
me fait grand bien.
CDLXXXI
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE
Nohant, 8 juin 1861.
Cher fils,
Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois.
J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis!
Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme
une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe?
J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête
des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
horizons bleus.
Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la
mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de
ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt.
Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près
Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous
me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute
déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la
lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
mai.
Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_.
Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse,
je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon
coeur.
G. SAND.
Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on
m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi
on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu
de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute
en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu,
en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins
littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.
CDLXXXII
A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
Nohant, 11 juin 1861.
Chère cousine,
Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté
de vous en charger et que vous savez où le prendre.
J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son
succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une
fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement
et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes
qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si
rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour
moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui
et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
libre de parler en toute occasion!
J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien,
si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement
à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la
maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je
travaillerai avec plaisir.
En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes
paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez
vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les
souris.
Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me
chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.
G. SAND.
CDLXXXIII
A M. VICTOR BORIE, A PARIS.
Nohant, 29 juin 1861.
Monsieur et illustre professeur,
Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous
offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos
sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal
des Débats_.
J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai;
veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
l'honneur d'être,
L'AUTEUR _D'André._
Mon cher vieux,
Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est
charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon
consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à
ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur
_crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas
de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et
dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_,
je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
réunira pas cette année.
J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.
[1] Calamatta et sa fille.
CDLXXXIV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 30 juin 1861.
Cher enfant,
Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le
_Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix,
Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur
le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à
vous tous et vous embrasse bien fraternellement.
Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un
peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il
reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
si belle occasion pour voir du pays agréablement.
Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de
la-bas.
Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon
roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique,
et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu,
le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me
cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je
repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat,
la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son
compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours
Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite:
Nicolas, demain ta fête!
Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en
aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si
elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait
bien reçue.
Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour
rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire
l'estomac.
Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de
sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On
dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette
mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour!
Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à
Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une
figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent
s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me
paraît un bien précieux dans la famille.
Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous,
même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à
attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur
Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si
c'est comme ça.
Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux
mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
quatre bien tendrement.
Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui
et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
envoie tous ses compliments et amitiés.
CDLXXXV
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 2 juillet 1861.
Mon cher gros,
Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à
démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé
vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé
l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme
de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander
si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé
de recevoir quoi que ce fût.
Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de
m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de
cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit
jours, à lui en donner avis.
CDLXXXVI
A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
Nohant, 11 juillet 1861.
Mon ami,
J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très
gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous?
ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les
circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes
pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
tout à vous.
J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je
pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je
vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
vous parvenir.
Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne
vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
souvent nous avons parlé de vous!
Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé
vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous
recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
croyez à mon inaltérable affection.
GEORGE SAND.
CDLXXXVII
A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
Nohant, 27 juillet 1861.
Cher enfant,
Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station
que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai
écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai
reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc
loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de
plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me
dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux,
tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a
passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous
parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois.
L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni
pour Lambert, ni pour Manceau.
Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis
raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri.
CDLXXXVIII
A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
Nohant, 6 août 1861.
Cher Monsieur,
J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi
comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études,
je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._
Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu
près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée
de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie.
J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les
environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses
magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention.