Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et

dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils

naturel_ de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule

avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un

excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que

tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les

tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même

de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,

le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui

a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire

ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup

de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite.

Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.

A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à

Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe.

[1] Personnage du _Château des Désertes_.

CDXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 25 janvier 1858.

Cher ami,

Je reçois des épreuves du libraire qui imprime _Bois-Doré;_ ce doit être

la partie qui n'a pas été composée par _la Presse_ et corrigée par moi.

Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les

ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez

plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si

la fin de ce que j'ai corrigé pour _la Presse_ il y a deux mois, et le

commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.

Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos

derniers accords sur _le Château des Étoiles?_ Je sais bien que tout ce

qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le

maître?

J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop

vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien

entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous

n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,

quand vous en aurez besoin.

Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.

Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup

autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de

Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez

ici.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

CDXXV

AU MÊME

Nohant, 30 janvier 1858.

Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre

feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous

vos amis en sont contents, moi surtout.

Quant au _Château des Étoiles_, ça ne peut pas s'arranger comme ça.

Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:

il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous

m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas

très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments

de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou

dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans _la Presse_.

J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous

en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon

titre.

Voilà, quant au _Château_ en question, l'ultimatum non de ma volonté,

mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement

intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir

mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication

en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore

onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va

s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le

sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de

n'avoir affaire qu'à vous.

En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître

excessives à _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je

voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc

tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas

possible de ne pas y répondre dans peu de jours.

Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire

redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus

trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son

cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités.

A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas?

GEORGE SAND.

CDXXVI

AU MÊME

Nohant, 18 février 1858.

Cher ami, puisque _la Presse_ a publié le titre du _Château des

Étoiles_, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous

ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne

veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai

donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y

sera plus question d'_étoiles._ Je vais donc en disposer, conformément

à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous

laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le

roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à _la Presse_. La fin

des _Bois-Doré_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils

repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux.

Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.

Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation

qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de

_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui

toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens _bons camarades_.

Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime

plus, car elle ne me donne pas signe de vie.

Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver

pour nos _titres_ de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur.

GEORGE SAND.

CDXXVII

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

Nohant, 3 mars 1858.

Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?

Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses; ils

sont d'ailleurs distraits par tant d'événements non littéraires et ils

ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer

à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans

préoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce

que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à

ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.

Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en

plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des

feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de

choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand

luxe d'épithètes qui en gênait autrefois l'allure, devient incisive,

claire et frappante, sans cesser d'être d'un brillant à éblouir. Le

dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros

livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j'ai

été aussi intéressée à votre démonstration que si j'étais l'auteur ou le

millionnaire.

Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de

_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas

assez le mécanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thèse

qui ne prête en rien à la réplique; mais, telle qu'elle est, elle est

d'une clarté, d'une vigueur qui mérite l'examen des esprits les plus

sérieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire

économique.

Quand vous touchez à l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce

soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand

dessin et la grande couleur. J'espère toujours que vous nous ferez un

livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces

historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient

aussi bien de grands poètes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de très

grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.

Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si

belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien

soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez

aux abonnés.

Ne me répondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre

à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop

sincères pour cela. Prenez que vous m'avez rencontrée dans une allée de

jardin et que nous avons causé cinq minutes.

Tout à vous.

GEORGE SAND.

CDXXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)

Nohant, 12 mars 1858.

Chère Altesse impériale,

J'ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien: je n'aurais pas

voulu que mon pauvre ami s'adressât à vous qui avez tant à faire et qui

faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur à eu

confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n'avez pas

voulu qu'il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien

certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne

homme, vous le sauvez d'une situation où l'a mis son inépuisable

charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme

fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondément

attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je

sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce

moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment

vous êtes un être que l'on doit chérir autant qu'on l'estime, et la

manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque,

vous voulez que ce soit simple absolument.

Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'ôtez un des gros chagrins

de ma pauvreté; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre

vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!

Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est

possible.

GEORGE SAND.

CDXXIX

AU MÊME

Nohant, 25 mars 1858.

Chère Altesse impériale,

Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines

personnelles. Mais, en suivant votre devise: «Faire ce qu'on doit sans

regretter sa peine et sans connaître le dépit d'échouer,» je sentais

bien d'avance qu'il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils

étaient trop nombreux autour de celui dont l'état est d'être abusé. Je

vous ai encore écrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reçu votre

lettre et celle de l'empereur.

Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous

l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà,

puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la

pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux

les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours

d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous

avait porté bonheur.

Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou

quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès

d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je

les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose:

c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de

douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous

nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur

dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils

l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont

purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est

là leur consolation.

Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon

fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les

éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné

que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à

gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que

ce fût.

C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une

époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de

persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la

liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le

chercher au milieu des bois.

Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une

meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous

réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut

encore quelque chose.

Bien à vous de coeur et d'affection.

GEORGE SAND.

CDXXX

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1]

Nohant, 17 avril 1858.

J'ai été bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.

Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvénient pour moi;

il y en aurait, que je m'en soucierais peu.

J'aspire à pouvoir m'en aller; le Piémont est mon Italie de

prédilection, et je vous envie d'être là. Vous vous étonnez sans doute

de mon spleen; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et

que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même;

mais je vieillis, et, pour le peu d'années valides qui me restent, j'ai

soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que

celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne

peuvent l'être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour

davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et généreux.

J'ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l'ai vue ce soir:

elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa _vaillance_ est à la hauteur

des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et résolue.

Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans

se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas à

regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours

ses amis; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en

trouverez dans ce pays de liberté. Vos _fanfants_ auront, certes, un

meilleur climat qu'à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus

beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait

durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si

j'étais à votre place, parce que j'ai gardé du Piémont un si cher

souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en

voudrais plus revenir de sitôt.

J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j'ai fait part de votre

lettre. Charles a toujours l'espérance de guérir, et il semble, aux

prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance

encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous

le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui

l'amusent. Il a pris très vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,

un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire

ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec

beaucoup d'intérêt et d'encouragement.

J'ai reçu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude

voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a écrit, et son

moral n'était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant

encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu

le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon

port.

Courage, mon enfant! Souffrir est notre état, et il faut bien l'accepter

sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre

ne sont pas de notre goût. La vie n'est pas arrangée pour que ceux qui

mettent l'esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas: ce sont les

revenants-bons d'une situation que nous avons acceptée d'avance, le jour

où nous avons cru à l'esprit de Dieu agissant dans l'humanité; et nous

savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en

actes de rigueur, tant que l'humanité repousserait Dieu. C'est là son

mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels; et à ceux

qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond: «Bah! ce

n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr.»

Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous

repentons jamais de n'avoir pas mérité ce que nous souffrons. C'est

dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au

découragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparée de

moi, en me disant à toute heure: «Qui peut m'empêcher d'aimer et de

croire?»

Comptez, cher enfant, que l'éloignement ne changera pas le coeur de vos

amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement.

G. SAND.

[1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après

l'attentat d'Orsini.

[2] Jean Patureau, interné en Algérie.

CDXXXI

AU MÊME

Nohant, 23 avril 1858.

Cher enfant, Angèle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle où

vous exprimez de l'inquiétude et de l'impatience de n'avoir pas de nos

nouvelles. J'espère qu'à présent tout vous est arrivé et que, s'il y a

eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que

la négligence. J'ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre

lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à _Sol_[1]; l'avez-vous

reçue? Quant à Angèle, elle n'a fait, je crois, que vous écrire depuis

votre départ. Mais il fallait s'attendre à cette épreuve des premiers

envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de

politique, on laissera aller ses lettres.

Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprête, je pense,

à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous

aime. _Sol_ s'apprête à partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et

je l'engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si

elle m'écoutera.

Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de

nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là-bas. Vous ne me

parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas

encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je

crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et décrivez-le-moi un peu.

J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,

et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à

Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'épidémie

quitte la ville et sévit à Saint-Martin.

Francoeur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie.

C'est l'adresse qu'il me donne comme définitive. Il a trouvé de

l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette

commune est, dit-il, grande comme tout le département de l'Indre. Le

pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et

résigné avec la force d'âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem

Plat est là aussi, et espère trouver de l'occupation comme médecin. Si

vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir.

Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet.

Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne,

et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.

[1] Abréviatif de Solange.

CDXXXII

AU MÊME

Gargilesse, 30 mai 1858.

Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues

lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de

correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez

à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et

non une fatigue.

C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je

vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté

un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait

de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je

subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite

végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique.

Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le

boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand

je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux

voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon

foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends

pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène,

mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.

Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au

plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce

qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je

me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de

le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du

pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines

situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du

devoir.

Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur

la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus

dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme

je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le

nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique

mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire

parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place

des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me

figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des

séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place

les affaires personnelles, c'est-à-dire les devoirs domestiques. Mais

tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la

nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui

sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en

nous disant: «Restez là! vous n'avez pas mérité de partir....»

Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie

à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais

l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là-bas s'étant un peu

prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir

vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma

lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir

(car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux,

frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la

conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux

petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses

de votre petit jardin.

La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et

élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré

(c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens

plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,

moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.

Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la

commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais

celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas

dans ce monde?

Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois,

décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc,

adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette

d'aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_

et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le

voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de

la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas!

vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver

endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais

que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte

au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans

remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous

appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son

bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 7 / 19 段