Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous

quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne

pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ.

À vous bien tendrement.

[1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud.

[2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille.

CDXXXIII

A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 5 juin 1858.

Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre,

et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je

vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié

pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de

l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui

nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous

défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété

que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne

pas _toujours_, même aux plus grands coupables.

Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les

croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si

sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe

chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne

sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.»

Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous

jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui

vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée

pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur.

Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous

lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de

liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette

idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas

qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe

était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul,

vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire

de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous

ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de

perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les

actions de votre vie ni les élans de votre coeur.

Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est

devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer

du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de

régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en

temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts,

la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la

vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de

vous-même qu'il vous faut.

Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de

votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée.

GEORGE SAND.

CDXXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 10 juin 1858.

Mon enfant,

J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières

lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur

et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,

numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,

j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une

espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2]

sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu

devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour

davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que

je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce

piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,

lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez

pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il

faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il

puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu

de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_

Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce

n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule

pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de

plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que

l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien.

C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,

si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal

accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée,

et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour

sortir de mon genre.

Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,

et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à

reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que

je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,

et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de

mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui

feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury

vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un

album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame

Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que

_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les

masques!»

J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que

j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète

et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose

faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour

l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès.

Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile.

Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui

vaudrait encore mieux.

J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur

chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup

de bruit pour rien_, c'est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois

gouttes d'eau.

Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.

[1] Les _Légendes rustiques_.

[2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.

[3] Ceux de _Masques et Bouffons_.

CDXXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 19 juin 1858.

J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse

rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de

l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard,

mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer

cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient

imposer, par toute sorte de considérations de position et de

camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur

direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si

courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant.

Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher

enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au

point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve

la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop

de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle

comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand

esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec

plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur

m'en dit.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous

avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a

encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_

apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin

et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que

les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les

choses se sont passées de même.

Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable;

car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est

à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à

Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer

le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous

engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il

rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son

honnêteté et sa connaissance des affaires.

Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis

contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.

[1] Pièce de Charles Poncy.

[2] Alphonse Royer et Gustave Waëz.

[3] _L'Homme de neige_.

CDXXXVI

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

Nohant, 28 juin 1858.

Monsieur,

Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous

parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui

et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation.

C'est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume,

est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince

comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales

de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en

entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces

vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi.

Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des

importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite,

sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a

déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un

sévère examen.

Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à

ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense

inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des

intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission

qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur

cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe

beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande

d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la

connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est

un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri

de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est

un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une

enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le

redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de

l'Algérie.

Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir

obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent

pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui

leur appartient par leur importance.

Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de

vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire

l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous.

GEORGE SAND.

CDXXXVII

A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS

Nohant, 4 septembre 1858.

Cher monsieur,

On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle

note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me

paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et

j'espère que le grand événement administratif de la suppression du

gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.

Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation

nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis

littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,

de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche

ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un

climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à

gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de

faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence,

que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute

opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille.

On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le

plus rigoureux exil, à Guelma.

J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à

l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami

dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire

libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et

faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact

et si bon pour moi, ne m'a pas répondu.

Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de

l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais

l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais,

des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité,

avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du

chagrin.

Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je

n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand

je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand

service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma

personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon

devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés:

c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs

familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce

que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime

d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai

su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue

Montaigne.

Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il

n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce

que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est

vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir

de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous

voyez, je compte toujours.

GEORGE SAND.

CDXXXVIII

AU MÊME

Nohant, 12 septembre 1858.

Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,

par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je

vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre

précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore

forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée

pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais

éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La

note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans

l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut

les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants

du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les

renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres

disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander

de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas

encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je

dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je

vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à

faire et une réponse à transmettre.

Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir

s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une

grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une

véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon

très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de

me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et

toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas

volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la

gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut

dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,

malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne

sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout

le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour

votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me

plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit

chemin.

[1] Oscar Cazamajou.

CDXXXIX

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 13 octobre 1858.

Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec

nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.

Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort

abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne

renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il

voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.

J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume

qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là

fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour

une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune

autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir

et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de

Landry. Dis à Emile de te le solder.

Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis

à les regarder.

Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas

pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand

on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à-dire dans quinze

jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement

de bleus!_

Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi

aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ,

mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me

redonner de tes nouvelles.

G. SAND.

[1] Pour les _Masques et Bouffons_.

[2] Charles-Edmond.

CDXL

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

Nohant, 21 octobre 1858.

Cher monsieur,

Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu

sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un

tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec

les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commencé ce

travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il

lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:

autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,

en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des

fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le

meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un

tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant

soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant

agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant

à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes.

Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez

bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt

possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de

_considération_ de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse

au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus

respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il

eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le

faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié

en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur

un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes

des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa

demande en règle?

Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement

et simplement un _très bon choix_ aux autorités locales compétentes,

suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau

qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez

incidemment ce détail), une _masse_ de colons espagnols écartaient

à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait

sérieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc reculé devant la

lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin

de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des

Arabes.

A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au

ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet

d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez

bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est

chargé de la faire tenir au ministre.

Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis

à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On

m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu

par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si

cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous

auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les

cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère

et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince

pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi

qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,

avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intérêt de cinq pour

cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables

de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de

bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la

garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux.

Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation

de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations

qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif

comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance

auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir

d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.

Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette

concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne

voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne

peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle

soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non.

Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle _d'ennuyeuse_ et que celui

_d'ennuyé_ soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier,

s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance

pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais

épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande,

ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des

questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans

tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une

demi-heure.

Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à _longueurs_; mais ma

reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_

avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes

sentiments bien affectueux.

Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions

de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand,

plus heureux que nous, vous la verrez.

GEORGE SAND.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 8 / 19 段