de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous.
Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et
retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse
de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans
une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget
annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une
méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force
majeure dans mes affaires personnelles.
Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que
vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances,
venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.
Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme
il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra.
[1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce
journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de
M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette
feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme
de procès.
[2] Le prince Napoléon (Jérôme).
[3] Caissier du journal _la Presse_.
CDXVIII
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
Nohant, 9 décembre 1857.
Madame,
Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le
savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et
sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la
Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les
accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie
matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis?
Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des
lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment
au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de
l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas
un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
Votre Majesté.
Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est
encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à
ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté
d'intérêts aussi minimes que les miens.
Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait
incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les
frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée
et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur
et le bienfait de la clémence.
En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et
légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient
généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les
subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous
innocents à coup sur.
Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive
reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux
avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très
humble et très obéissante servante.
GEORGE SAND.
CDXIX
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME),
A PARIS
Nohant, 17 décembre 1857
Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que
l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé
qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été
bon; que Dieu se charge du reste!
Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé.
Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force,
à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les
circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de
philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous
savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science
n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les
plus malheureux.
Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire
pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à
tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont
vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre
situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard
intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des
connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les
soucis de la vie réelle.
Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être
frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges
poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une
sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je
crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est
d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue
de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que,
quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne
pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le
sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité,
puisque c'est pour elle qu'on travaille.
J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela
comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure.
Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous
traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant
dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car
notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
imagination était cependant très _allumée_.
Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances
de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il,
avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et
impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière
charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration
et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter
contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.
Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les
princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
le passage.
Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île
de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre,
mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si
vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne
reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles,
comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des
voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant
d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner,
_à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies
sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout
le monde?
Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie
du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme
d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même
la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard,
en jouant leur âme à pile ou face.
Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur
sérieusement et sincèrement.
GEORGE SAND.
CDXX
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 9 janvier 1858.
Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à
l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les
formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.
Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché
la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais
toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre:
derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse,
elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent
bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
de lui garder un bon souvenir.
Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il
m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être
utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne
reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de
l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle
que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible;
car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.
Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être
autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident
de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les
avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout,
même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
ressente et s'en aperçoive autour de moi.
Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué
pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir
d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
de laine en guise de ouate et de soie.
Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire
_le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires,
des tempêtes et des banquises.
Bonsoir.
GEORGE SAND.
[1] Premier titre de _l'Homme de neige_.
CDXXI
A MAURICE SAND A PARIS
Nohant, 14 janvier 1858.
Cher Bouli,
Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel
Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois
heures chez Vergne à Beauregard.
J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre
charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de
te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes
qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras.
Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt.
Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous
sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire.
Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits,
cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au
milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est
montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous
n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit,
de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.
Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière,
on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça
donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que
j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison
chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi
propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.
Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison
et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps,
promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi
toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions
fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a
mangé le chemin.
Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver,
plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
glacées sont très amusantes.
Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à
compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je
me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont
_sibériens_, mais on n'y reste pas.
Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.
[1] Le baromètre.
[2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
[3] Peintre décorateur, alors à Nohant.
[4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.
CDXXII
AU MÊME
Nohant, 15 janvier 1858.
J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où
étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça
n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris
encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le
chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui
veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
son côté.
Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de
lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous
voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des
excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si
bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait
la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose
_émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois,
de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense,
disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose
qu'on voit pas souvent!»
Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi:
«C'est-il _émaginant, c'te chouse-là!_ ça s'est jamais vu! j'compte
qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la
veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions
donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour.
Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est
tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau
aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses
superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même.
C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres
traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui
résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les
écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite
couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel
n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens
n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de
sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu
du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
une parole, ou un claquement de fouet.
CDXXIII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Nohant, 10 janvier 1858.
Cher ami,
J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais
d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours
passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une
bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état
général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
partiel se produise.
Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des
tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque
chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le
comprennent, et le tien est de ceux-là. J'ai vu comme Eugénie et tes
enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si
un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et
tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des
liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que
tu ne l'étais auparavant.
Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que,
si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour
croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste
au repos.
Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!
Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours
pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je
les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
industrie.
Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie,
celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa
bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle,
c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la
langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par
moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même
temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et
comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart
d'heure.
Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la
pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos
jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
de la queue.
Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît
que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car
il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes.
Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises
politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
et féroce _attentat_ a produit son inévitable effet. On a serré la
mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à
une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême
dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes
chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis.
Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un
de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
recevaient une aussi cruelle leçon.
D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui
sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes
et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
chanson berrichonne:
Y va voir qui veut,
En revient qui peut.
Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au
coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.