mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc
que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au
dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de
Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait
son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le
royaume de la mort!
Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé,
invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à
rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent:
«Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère,
c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire
la pierre, on oublie les hommes.»
Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans
le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi,
Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai
fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que
d'autres s'exposent à ma place.
Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si
laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas.
Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher
des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver.
[1] _La Daniella_.
CDIX
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 16 avril, 1857.
Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez
pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
mangé aux vers.
Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
méritez que je ne pense plus jamais à vous.
Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à
M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif
errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son
activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire
l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le
prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.
Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai
l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.
GEORGE SAND.
[1] Pataud.
CDX
A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 13 juin 1857.
Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque
et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses.
Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_,
promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène.
Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie,
retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans
l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir
du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point
historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
Que devenez-vous? Et la petite fillette?
Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères
est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
Bonsoir, cher; à vous de coeur.
G. SAND.
[1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._
[2] Madame Arnould-Plessy.
CDXI
A M.
Gargilesse, juillet 1857.
Cher monsieur,
Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous?
Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris.
Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus
adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en
cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de
gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation
perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée,
bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète
comme un miroir.
De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la
vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend
au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
Marche.
Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là
juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le
ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à
l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait
courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts.
Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans,
étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de
ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages,
qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus
en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez
semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui
constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du
soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de
la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith;
tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous
de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement
décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés.
Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même
à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des
lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.
L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé
plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que
je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre
du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois
considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant,
sur les différentes couches de nuages qui l'environnent.
À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation
a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était
pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce
qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de
_parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.
Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues
de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se
fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui
était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et
unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les
rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année.
Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les
points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe
d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le
soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la
terre s'en ressente beaucoup.
Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous
commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des
distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons
rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui
est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des
prévisions tant soit peu certaines.
M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le
ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de
quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats
immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que
ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines
bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque
jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
plus long que nous à mille égards?
A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux,
même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par
l'instinct du peu de durée du phénomène.
CDXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 15 août 1857.
Cher enfant,
Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela
cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme
les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de
vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires,
réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la
mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas
toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a
pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela
n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui
cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes
à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous
en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
à des tracasseries judiciaires fort désagréables.
Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces
pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il
était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la
conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait
donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position;
mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien,
et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si
jeune, avait un bien autre coeur!
Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous
travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la
consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça.
Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été
heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur.
CDXIII
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Nohant, 18 août 1857.
Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre
gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez
remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère
de sa jeune individualité.
Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre
historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si
vive et votre raison si saine et si droite.
Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui
aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà
fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec
ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir
l'expression de mes sentiments distingués et affectueux.
G. SAND.
CDXIV
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
Nohant, 6 octobre 1857.
Madame,
La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux
artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité,
pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est
digne.
Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie
pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est
lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a
daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants,
et nulle autre ressource que son travail quotidien.
Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un
aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une
vie de gloire et de fatigue.
Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille
francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé
plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le
patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la
pauvre femme ne put survivre.
Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une
belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de
ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
meilleurs fruits.
C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le
Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond
respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être,
de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
GEORGE SAND.
CDXV
A LA MÊME
Nohant, 30 octobre 1857.
Madame,
La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son
intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous
disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
douce protectrice de ses enfants.
Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle
a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule
récompense dont elle se préoccupe.
C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
famille Luguet et au mien.
J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très
reconnaissante servante.
GEORGE SAND.
CDXVI
A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
Nohant, 29 novembre 1857.
Cher ami,
Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans
aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur
d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une
comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de
Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les
banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt,
c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style
et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et
écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de
Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément,
j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien,
cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie,
où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son
histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de
Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi
quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin
faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la
mémoire.
Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous
avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une
facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une
mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière,
d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une
mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très
belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant
de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus
vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le
vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a
pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes.
Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il
vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.
Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement
l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous
voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas
qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant:
_le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui
d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des
choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une
peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins
étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
surtout un roman romanesque que je fais cette fois.
Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans
l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la
faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à-dire
méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père
est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de
grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
sûre, vaudra plus que la première.
Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je
_crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite
force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à
la bonne roue. Amitiés de mes enfants.
G. SAND.
CDXVII
AU MÊME
Nohant, 8 décembre 1857.
Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est
un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des
suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
Bellevue[2] a dans l'affaire.
Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez
pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par
hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait
une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.
Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué,
dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de
_la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent
être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.
Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu
d'en perdre?
Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins
en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des
ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe
_siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je
ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le
détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.