de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les
existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt
ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la
propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la
spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par
excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et
qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs
érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations
religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans
cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit
rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est
pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme
l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme
chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les
plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de
travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de
tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les
chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
devenu l'âme de la société moderne.
Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui
n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette
lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la
marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les
politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir
le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme
effréné.
On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de
l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie
des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le
soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus
intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et
devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes
d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie
qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions
actuelles et futures.
Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté
individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement
les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des
existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est
acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux
d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils
s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue
de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y
trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus
éclatant.
En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres;
je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir
ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous
et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me
semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme
qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots
troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout
au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.
Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le
musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?
[1] Titre primitif de _Maître Favilla_.
CCCXCVIII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 21 novembre 1855.
Ma belle mignonne,
J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il
ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent
littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La
pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour
la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose
de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture
moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout
de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère,
au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est
cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au
moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect
comme sous tous les autres.
Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du
mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve
à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si
besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en
suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir
communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut
que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit?
M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.
Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire?
Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
sais rien.
Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et
tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne
jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
aiment le champagne.
La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et
le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à
toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop
sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera
plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y
sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme,
est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le
montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je
le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour
ne rien compromettre.
A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus
goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non
d'avance.
Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle
est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir
été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
à moi, que vous êtes.
GEORGE SAND.
[1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_.
CCCXCIX
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 26 novembre 1855.
Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles
à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je
ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à
lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand,
petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un
grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon?
Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit?
Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité?
Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la
pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation.
C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant
j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je
pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme,
je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si
bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien
jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après
avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le
revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces
contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père
est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je
fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces
sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de
ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et
que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici
que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y
travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez
donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie
de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les
maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles
_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute?
GEORGE SAND.
[1] Bâche le comédien.
CD
A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
Paris, 9 janvier 1856.
M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis,
monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould,
chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est
une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne
ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
bien en être dupe, et de me dire _oui_.
GEORGE SAND.
De chez M. de Girardin.
CDI
AU MÊME
Paris,
Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous
remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la
_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous
comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.
Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas
d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les
caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.
Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;
Bien à vous,
GEORGE SAND.
[1] Sur _Françoise_.
CDII
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY
Paris, 13 avril 1856.
Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je
n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce
n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je
mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris
à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là.
C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me
grogner comme tu fais.
Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti
et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
réjouis pour les deux familles.
Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
énormément parlé de toi.
Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon
_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare.
La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors
et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les
ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé
sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et
froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de
première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.
_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours.
Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.
Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.
CDIII
A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
Nohant, 1er mai 1856.
Chère mignonne,
Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent,
elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand
elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le
remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.
Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
soucieux plus ou moins.
J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions
tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et
dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui,
ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce
jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements
continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à
elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard.
On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je
ne suis pas en peine de cela.
Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme
vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les
autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
qu'on le comprend mieux que le vulgaire.
Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et
puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3]
quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et
aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.
Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les
vétérans, vous baise humblement les sandales.
Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes.
[1] De _Comme il vous plaira_.
[2] Cicéri, le peintre décorateur.
[3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.
CDIV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 23 juillet 1856.
Cher enfant,
Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle
est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si
ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose
plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours
là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou,
pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus
fixer de but à mes courses.
Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours
d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du
monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela
une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour
moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout
souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé,
l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia
pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver
pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
suite sans se laisser attraper.
Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si
les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il
serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en
possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère.
J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du
bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête
de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis.
Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et
de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions.
CDV
A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.
Nohant, novembre 1856.
L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il
soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y
voir:
Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte.
Écusson dextre:
D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un
écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une
_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal
sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en
armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très
insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.
L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.
Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent,
accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un
meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
haut et au milieu de l'écu.
La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle,
tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun
titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il
fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_.
Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas
d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.
Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros
besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de
Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un
besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
sur le tout dû tout.
J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et
ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.
Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.
CDVI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
Nohant, 20 décembre 1856.
Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour
faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent,
les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne
pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.
Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée;
demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.
C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et
de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
Angèle quand il fera un rayon de soleil.
A vous de coeur, mes chers enfants.
GEORGE SAND.
CDVII
A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
Nohant, 29 février 1857.
Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi
de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma
dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez
qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant
pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au
contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela
vaut mieux que tout.
J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de
fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles
et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
grain de sable. Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose
qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la
partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même
ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.
CDVIII
A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
Nohant, 6 avril 1857.
Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand
peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de
vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme
je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de
ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
thèse contraire.
Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
blagueur qui ne viens jamais les chercher.