Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou

de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les

existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt

ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la

propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la

spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et

des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par

excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et

qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs

érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations

religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science

seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans

cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses

nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit

rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est

pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme

l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en

trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme

chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les

plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,

où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de

travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du

négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le

mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de

tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les

chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est

devenu l'âme de la société moderne.

Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui

n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,

si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette

lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la

marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les

politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir

le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme

effréné.

On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de

l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie

des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le

soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de

l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,

délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus

intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,

votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et

devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes

d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie

qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions

actuelles et futures.

Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté

individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni

guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement

les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,

menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des

existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est

acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les

spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux

d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils

s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue

de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y

trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus

éclatant.

En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres;

je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui

me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette

transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir

ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette

lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous

et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me

semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme

qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots

troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout

au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.

Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,

depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,

de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le

musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?

[1] Titre primitif de _Maître Favilla_.

CCCXCVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 21 novembre 1855.

Ma belle mignonne,

J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire

parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il

ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un

_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent

littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La

pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour

la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose

de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture

moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette

méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout

de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère,

au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est

cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au

moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect

comme sous tous les autres.

Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du

mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve

à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si

besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en

suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir

communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut

que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit?

M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.

Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire?

Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en

sais rien.

Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et

tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne

jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui

aiment le champagne.

La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et

le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est

un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à

toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop

sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera

plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y

sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme,

est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,

puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le

montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je

le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux

autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour

ne rien compromettre.

A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais

pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus

goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non

d'avance.

Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle

est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir

été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,

je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille

à moi, que vous êtes.

GEORGE SAND.

[1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_.

CCCXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 26 novembre 1855.

Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je

ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles

à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je

ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas

recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à

lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand,

petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un

grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon?

Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit?

Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité?

Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis

_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la

pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation.

C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant

j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je

pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme,

je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la

jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si

bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien

jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après

avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le

revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces

contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je

fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques

dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père

est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier

ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je

fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces

sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer

la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de

ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je

vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et

que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici

que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y

travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez

donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous

aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie

de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui?

on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les

maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles

_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons

tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute?

GEORGE SAND.

[1] Bâche le comédien.

CD

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

Paris, 9 janvier 1856.

M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis,

monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould,

chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est

une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne

ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un

prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir

bien en être dupe, et de me dire _oui_.

GEORGE SAND.

De chez M. de Girardin.

CDI

AU MÊME

Paris,

Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous

remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un

scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la

_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous

comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.

Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas

d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les

caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me

sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.

Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu

d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;

Bien à vous,

GEORGE SAND.

[1] Sur _Françoise_.

CDII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY

Paris, 13 avril 1856.

Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je

n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce

n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je

mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres

comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris

à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là.

C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me

grogner comme tu fais.

Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti

et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en

réjouis pour les deux familles.

Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils

t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions

énormément parlé de toi.

Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon

_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare.

La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors

et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les

ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé

sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a

triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et

froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de

première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.

_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours.

Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de

trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour

Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.

CDIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 1er mai 1856.

Chère mignonne,

Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma

grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent,

elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est

mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je

vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand

elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans

curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le

remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.

Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou

soucieux plus ou moins.

J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions

tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que

jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et

dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;

mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui,

ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce

jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces

jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements

continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à

elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard.

On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je

ne suis pas en peine de cela.

Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme

vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les

autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce

qu'on le comprend mieux que le vulgaire.

Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et

puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3]

quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et

aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.

Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les

vétérans, vous baise humblement les sandales.

Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de

ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et

tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous.

Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes.

[1] De _Comme il vous plaira_.

[2] Cicéri, le peintre décorateur.

[3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.

CDIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 23 juillet 1856.

Cher enfant,

Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma

fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle

est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si

ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose

plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours

là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou,

pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus

fixer de but à mes courses.

Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours

d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du

monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela

une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour

moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout

souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute

responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé,

l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia

pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver

pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature

pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de

suite sans se laisser attraper.

Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si

les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il

serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours

un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en

possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde

de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère.

J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du

bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans

son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête

de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis.

Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et

de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions.

CDV

A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.

Nohant, novembre 1856.

L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il

soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y

voir:

Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte.

Écusson dextre:

D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un

écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une

_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal

sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en

armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très

insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.

L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.

Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent,

accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un

meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en

haut et au milieu de l'écu.

La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle,

tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun

titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ

d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il

fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_.

Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas

d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.

Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros

besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les

besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de

Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais

beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un

besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant

sur le tout dû tout.

J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et

ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.

Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.

CDVI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE

Nohant, 20 décembre 1856.

Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant

pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour

faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent,

les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne

pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser

de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de

moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman

sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.

Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée;

demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.

C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et

de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une

véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec

Angèle quand il fera un rayon de soleil.

A vous de coeur, mes chers enfants.

GEORGE SAND.

CDVII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

Nohant, 29 février 1857.

Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi

de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma

dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez

qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant

pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au

contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela

vaut mieux que tout.

J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de

fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien

aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car

celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits

illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu

la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien

faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour

consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles

et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand

gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous

renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon

grain de sable. Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose

qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la

partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même

ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.

CDVIII

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

Nohant, 6 avril 1857.

Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand

peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te

passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec

ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de

vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme

je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de

ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la

thèse contraire.

Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux

blagueur qui ne viens jamais les chercher.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 4 / 19 段