Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous
le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour
simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.
CCCXCIV
A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
Nohant, 20 août 1855.
Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de
Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain,
j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je
viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_.
N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière.
Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
pourquoi sont-ils tous si laids?
C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes.
Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.»
Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce
qu'on me dira par vous.
Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre
jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été
satisfaite, s'en aillent franchement.
Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.
Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à
vous de coeur et d'esprit.
GEORGE SAND.
_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.
Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait.
CCCXCV
A LA MÊME
Nohant, 4 septembre 1855.
Ma chère belle et bonne,
Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y
introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et
puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une
autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
de ceux que je connais au Théâtre-Français.
Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être
_cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon
coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre
que je lui ferais de la peine.
D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et
m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait
pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où
madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle
restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir.
J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne
sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car,
du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui
doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio,
autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait
afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas
comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des
gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour.
Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas
faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr
dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire
pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux
qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je
m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère
commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est
ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime
et comme je vous comprends.
GEORGE SAND.
CCCXCVI
A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
Nohant, septembre 1855.
Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile
d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle
qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être
impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est
un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un
ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes
bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre
travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance
d'un bout à l'autre.
En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher,
dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère
particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon
ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous
raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra
d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits
de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne
prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma
théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le
coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était
incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut
bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
résultats.
Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme
une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi,
que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une
révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a
révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a
inspiré l'amour.»
Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
(qui a les oreilles coupées). Voici les vers:
Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
La cause étant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer.
Close nonain, ou bien dévot ermite.
C'est là une digression. Revenons à notre histoire.
Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à
moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à
mettre en ordre ou en relief!
Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont
des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des
millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la
besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra
donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne
vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin.
Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne
dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me
l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre
chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des
extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.
Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans
l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
vaut la peine d'être honorablement cité.
Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous
avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les
plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car
nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que
j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines
biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous
permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître,
pour leur donner du pied au derrière.
Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous
supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce
travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et
je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance
en moi.
[1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George
Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre
général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque
toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde,
le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et
Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul
écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation.
CCCXCVII
A M. JULES JANIN, A PASSY
Paris, 1er octobre 1855.
Mon cher confrère,
Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être
critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître
Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le
conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de
mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas
équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.
Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de
l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le
bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un
bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort:
_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais
pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez
les artistes, et votre critique le proclame.
Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la
libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute
l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par
ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la
fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.
Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer
celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin
j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.
_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine
bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à
cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.
Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop
vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de
_Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
«Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
des noms grecs de Minerve.»
Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là, il n'y a ni
bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de
votre éloquence indignée.
Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une
première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique.
Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et
publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni
représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous
n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir
la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de
Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près
entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé
au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce
caractère, essentiellement.
Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans
_Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils
Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première
ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.
Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de
l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché
de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi
ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse
eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût
présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de
montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les
vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la
vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous
ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
forcer d'embrasser sa défense.
J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du
bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une
figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général
doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que
ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne
pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités
seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille
qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une _condamnation_ du
bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique!
La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher
confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de
l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous
à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre
paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous
votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre?
Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter
contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous
dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne
commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma
morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts
irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
pour toutes, que je vous la dise.
C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci
n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très
profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un
théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui
éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire
les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou
du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à
cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que
le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent
un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous
avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans
prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à
être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de
poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le
jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à
chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et
de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la
logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»
Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs,
en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes
ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude.
Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations
politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
joueur qui est le progrès.
Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble
qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.
Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées.
Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne
voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune
aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune
main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous
abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là,
en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue,
l'audace, la _chance_, qui seules décident des destinées du riche. Le
bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut
faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir,
les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue
pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations
de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un
peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il
n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est.
Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme
l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.
Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce
sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se
méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez
eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
et pourquoi voulez-vous qu'un poète _haïsse_ celui-ci ou celui-là, parmi
ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou
dans l'avenir?