peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de
suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce
ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?
Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il
avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes.
Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses
affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout.
Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre
qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
elle pourra sortir et se montrer un peu.
Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui
je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux
pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens
comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif
certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai
mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que
je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!
CCCLXXXVII
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 24 février 1855.
Cher enfant,
Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien
pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la
Méditerranée.
Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il
y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on
ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Démon
du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres
sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées
des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé
malgré tout.
Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les
directeurs de théâtre.
J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses
projets d'_amélioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis
lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où
l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en
veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes
propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé
d'avaler au coin de son feu.
Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés
pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant,
surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux
aperçus de _tes sciences_.
Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
amitiés. Émile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.
CCCLXXXVIII
A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 27 février 1855.
Mademoiselle,
Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de
compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous
souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles
distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts
et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux
sauront vite créer.
Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement
un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette
maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs.
Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud,
envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous
connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
frivole inquiétude.
Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt
dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des
contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours
trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre
jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel!
Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous
entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans
qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a
fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé
dernièrement!
J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille.
Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et,
maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils,
m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures
nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller
demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai.
Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais _je
crois_. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre
avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature.
Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous
sentirez qu'elle a son reflet en vous-même.
N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop.
À vous de coeur toujours, chère âme en peine.
GEORGE SAND.
CCCLXXXIX
A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS
Frascati, mars 1855.
Mon cher Lambruche,
Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause
de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir.
Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent
homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu
de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
triste.
D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie _balançoire_; il faut
être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce
qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur
et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des
ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c'est l'infini; car il
y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-à-dire voulant vivre
de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures,
on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort;
même ce que l'on suppose encore vivant.
C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est
trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
ce fameux livre de _Rome au siècle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là-dedans,
l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte.
Il fut un temps, _sous l'Empire_, où l'on s'asseyait _sur le tronçon
d'une colonne_, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la
mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort
_embêtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs
journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature.
Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que,
tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La
ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en
grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui
vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce
qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et
misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
hideux.
La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière,
mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de
pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu
de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des
montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice,
encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée
sur ses jambes.
Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime
et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te
raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes
enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu
peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés;
mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas
une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée
dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai
pensé à toi, mon petit Lambert.
Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux
vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles,
de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et
des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama
de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau.
Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de
nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
mienne. Au revoir au mois de mai.
Pense à nous.
G. SAND.
CCCXC
A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE
Frascati, 14 avril 1855
Cher ami,
Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre
installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir.
Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se
lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer
affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que
l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une
vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.
C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de
montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les
collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion
avec la scène qui les continue.
Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de
courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le
pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou
au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain.
Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
et beaucoup de froid _à la maison_; car la température extérieure,
quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne
ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
avons couru par tous les temps.
Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons
passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction _urbi et orbi_. C'est
une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le
goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les
narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes.
Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis _a_
jusqu'à _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées,
besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop
de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir;
mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer
davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes
qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.
Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir,
votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à
voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent
que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de
la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son
monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on
s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
ménagerie...
Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos
amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas
trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je
me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en
trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper.
Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue
et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je
remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer
la présence.
Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez;
car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A
vous de coeur.
[1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée.
CCCXCI
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
La Spezzia, 9 mai 1855.
Cher ami,
Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle
m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de
nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle
de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois!
C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes
pour ceux qui restent!
J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des
rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté
jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à
quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à
ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour
mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre
ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à
lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien,
dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir
l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
reverrai plus!
Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes
ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie,
d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais
que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mémoires_.
Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse
philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation
prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des
années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque
plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez
moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et
je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui
parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant
ami possible.
Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans
mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où
nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de
la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés!
Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas!
je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous
épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre!
Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté
pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et
pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu
m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux
endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est
venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ.
Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il
partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de
spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et
m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.
Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là
tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je
n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
j'espère être chez nous le 20.
Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur.
[1] La mort de Jules Néraud (le Malgache).
[2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud.
CCCXCII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 12 juillet 1855.
Chère Altesse impériale,
On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix
Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous
intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un
défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être
dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant
d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens,
c'est du luxe.
Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et
excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de
sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet,
et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre
équité, et à cette bonté que je connais si bien.
À vous de coeur, vous le permettez toujours.
GEORGE SAND.
Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
CCCXCIII
A M. ***
Nohant, 23 juillet 1855.
Monsieur,
Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre
lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne
donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais
être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un
poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute,
monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant
ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire,
il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous
les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais
suffire à en prendre connaissance.
Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et
que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de
l'amitié.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.