LES «TROIS ANS» ET LE PARTI SOCIALISTE

La mise à l'étude du projet de loi rétablissant le service militaire de

trois ans, la décision prise par le gouvernement, conscient de ses

responsabilités et soucieux de ses devoirs, de maintenir sous les

drapeaux la classe libérable à l'automne, tout cela, que la masse du

pays--et de l'armée--acceptait sagement, a produit parmi les partis

avancés une effervescence qui n'a rien d'ailleurs d'inattendu, et fourni

le prétexte de protestations, de propagandes qui ont eu, par malheur,

une regrettable répercussion dans certains régiments.

Des manifestations, demeurées heureusement isolées, se sont produites,

la plus grave à Rodez, où un commencement de sédition fut arrêté, dès le

début, par l'attitude énergique, résolue, du commandant Angelby.

Ces mouvements d'indiscipline ont été réprimés et punis sans faiblesse

comme sans retard. Des enquêtes, conduites notamment par le général Pau,

le général Goetschy ont rapidement établi les culpabilités et déterminé

les nécessaires sanctions.

Mais, de prime abord, les renseignements recueillis par les enquêteurs

révélaient clairement que les vraies responsabilités remontaient plus

haut, et que les soldats insubordonnés, avec cette légèreté, cette

spontanéité qui caractérisent la jeunesse, n'avaient été que trop

dociles à des suggestions venues du dehors.

«Nous ne sommes pas en présence d'une mutinerie militaire, aurait

déclaré en rentrant à Paris le général Pau, mais d'un mouvement

d'origine politique.»

Les socialistes, les membres de la C. G. T. et autres anarchistes

allaient bien vite fournir eux-mêmes des arguments probants pour

justifier cette impression,-sans parler des faits précis qui allaient

être révélés par diverses opérations de police.

Le dimanche 24 mai devait avoir lieu la traditionnelle manifestation au

«mur des Fédérés», au cimetière du Père-Lachaise. Les socialistes

décidaient brutalement d'en faire le prétexte d'une manifestation

hostile au maintien de la classe sous les drapeaux, hostile aux «trois

ans»,--pour tout dire, nettement antimilitariste. Le gouvernement ne le

pouvait permettre. Il décida d'interdire cette démonstration, et la

Chambre l'approuva.

Cependant, respectueux du droit de réunion, il ne songea non plus à

empêcher les adversaires des mesures militaires de s'assembler,

dimanche, au Pré-Saint-Gervais, en un meeting de protestation. Il n'eut

pas à regretter cette tolérance. Tout se passa dans un ordre parfait.

Le temps, d'abord, était radieux et chaud et incitait à la douceur. Une

foule, que les organisateurs ont évaluée à 120.000 personnes, mais qui

en comptait 30.000 à 35.000 suivant la préfecture de police, se rendit

par cette tiède journée au lieu indiqué par des affiches et les journaux

intransigeants.

Des femmes, des enfants s'étaient mêlés aux manifestants. Des filets

bourrés de victuailles et de «litres» se voyaient dans les groupes,

derrière les drapeaux rouges ou noirs roulés dans leurs gaines. On

saucissonna sur l'herbe, et ce fut une partie de campagne autant qu'un

meeting. Après quoi, on se réunit autour des tribunes, pour y entendre,

tour à tour, les quatre-vingt-seize orateurs inscrits! Que d'éloquence

en une journée!

Il y avait là tous les orateurs écoutés du parti,--ou plutôt des partis,

M. Jaurès en tête, qui ne fut ni le plus violent ni, partant, le plus

applaudi. Il y avait encore M. Vaillant, véhément toujours, malgré les

ans, M. Marcel Sembat, M. Albert Willm. Ils distribuaient la bonne

parole par petites tables, si l'on peut dire, du haut de sept tribunes,

sept camions dont le plus entouré était certes celui qu'ombrageait le

drapeau noir des communistes anarchistes.

Aucun conflit, grâce aux mesures d'ordre habilement prévues par le

préfet de police, M. Hennion, ne troubla la réunion.

Le lendemain, bien résolu à rechercher toutes les responsabilités dans

les regrettables incidents dont les casernes ont été le théâtre, le

gouvernement faisait procéder à une centaine de perquisitions, à

Paris--notamment à la Confédération Générale du Travail, et à la Bourse

du Travail--et en province, afin de rechercher les preuves des

excitations politiques.

[Illustration: Le commandant Mongrand.--_Phot. Grémion._]

L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913 · 第 13 / 33 题