montagne, qui paraissait de loin couronnée de nombreuses tours qui se
dessinaient sur le ciel d'une manière pittoresque; c'étaient des
greniers dans lesquels il y avait encore une grande quantité de blé
qu'on n'avait pas eu le tems de brûler, besogne dont le vainqueur
s'acquitta pour eux. Du reste, il n'y avait rien d'entier dans le
village que le cimetière et les tombeaux. L'on pénétra ensuite plus
avant dans le pays, que l'on ravagea pendant dix jours. L'on brûla 3 à
400 mille minots de maïs, et l'on tua un nombre prodigieux d'animaux. On
n'y rencontra pas une âme. Toute la population se retirait chez les
Goyogouins, ou passait au delà des montagnes dans la Virginie. Un grand
nombre de personnes périrent de misère dans les bois. Ce désastre
réduisit de moitié la nation des Tsonnonthouans, et humilia profondément
l'orgueilleuse confédération dont elle faisait partie.
Cependant au lieu de marcher contre les autres cantons, comme tout le
monde s'y attendait, surtout les Sauvages alliés, et d'anéantir la
puissance des Iroquois tandis qu'ils étaient encore terrifiés, le
gouverneur, laissant sa conquête inachevée, se rapprocha de la rivière
Niagara, où il fit élever un fort et laissa pour le garder cent hommes
sous les ordres du chevalier de Troye. La maladie s'étant mise dans
cette petite garnison, elle périt toute entière; de sorte que ce fort ne
fût plus bientôt qu'un grand tombeau au milieu d'une forêt.
Les résultats de cette campagne ne furent point du tout proportionnés
aux préparatifs qu'on avait faits, ni aux espérances qu'on avait
conçues. Un général plus habile eut terminé la guerre avec elle; ses
heureux commencemens le faisaient augurer; mais le gouverneur s'arrêta
trop longtemps dans le canton conquis lorsqu'il en restait d'autres à
vaincre; mais il s'arrêta au milieu de sa conquête pour bâtir un fort
inutile à son plan; mais il n'avait, ni l'activité, ni la célérité
propres à faire valoir ce premier succès. Tandis qu'il réfléchissait
comme si le temps n'eût pas pressé la campagne se trouva finie sans
aucun avantage permanent. Comme on l'a déjà dit, le défaut de vigueur a
caractérisé tout le cours de l'administration de M. Denonville. Peu de
gouverneurs ont tant écrit, tant fait de suggestions que lui, la plupart
très sages sur le Canada, et peu l'ont laissé dans un état aussi
déplorable lorsqu'on a été obligé de le rappeler. L'administrateur, le
gouvernant, doit être essentiellement un homme d'action, s'occupant
plutôt à mettre en pratique des moyens possibles et réalisables, qu'à en
suggérer sans cesse de toutes sortes, sans se donner le temps d'en faire
l'application.
La retraite des Français fut le signal des invasions des Iroquois,
sanglantes représailles qui répandirent un juste effroi dans toute la
colonie. La rage dans le coeur, ces barbares portèrent le fer et le feu
dans tout le Canada occidental. Le colonel Dongan les animait avec art.
Il promit de les soutenir, mais il y mit pour condition qu'ils ne
devaient pas aller à Catarocoui, ni recevoir de missionnaires français.
Il offrit des Jésuites anglais aux Iroquois du Sault-St.-Louis, et leur
promit, s'ils voulaient se rapprocher de lui, de leur donner un
territoire plus avantageux que celui qu'ils occupaient. Il voulut aussi
se porter médiateur entre les parties belligérantes, et à cet effet il
fit des propositions, au nom des cantons, qu'il savait bien que les
Français rejetteraient. Il alla jusqu'à dire au P. Le Vaillant de
Guesles, qu'ils ne devaient point espérer de paix qu'à ces quatre
conditions: 1°. qu'on ferait revenir de France les Sauvages qu'on y
avait envoyés pour servir sur les galères, 2°. qu'on obligerait les
Iroquois chrétiens du Saul-St.-Louis et de la Montagne à retourner dans
les cantons, 3°. qu'on raserait les forts de Niagara et de Catarocoui,
4°. qu'on restituerait aux Tsonnonthouans tout ce qu'on avait enlevé
dans leurs villages. Il invita ensuite les anciens des cantons de le
rencontrer, et leur dit que le gouverneur français demandait la paix; il
leur expliqua les conditions qu'il exigeait, et ajouta; «Je souhaite que
vous mettiez bas la hache, mais je ne veux point que vous l'enterriez,
contentez vous de la cacher sous l'herbe. Le roi mon maître m'a défendu
de vous fournir des armes si vous continuez la guerre; mais si les
Français refusent mes conditions, vous ne manquerez de rien. Je vous
fournirai de tout plutôt à mes dépens, que de vous abandonner dans une
aussi juste cause. Tenez vous sur vos gardes de peur de quelque nouvelle
trahison de la part de l'ennemi, et faites secrètement vos préparatifs
pour fondre sur lui par le lac Champlain et par Catarocoui quand vous
serez obligé de recommencer la guerre.
Les Indiens des lacs s'étaient de leur côté beaucoup refroidis pour les
Français; les Hurons de Michilimackinac surtout entretenaient des
correspondances secrètes avec les cantons, quoiqu'ils se fussent battus
contre eux dans la dernière campagne. Ces nouvelles jointes à l'épidémie
qui éclata dans le Canada après le retour de l'armée, et qui y causa de
si grands ravages, firent abandonner au gouverneur le projet de porter
une seconde fois la guerre chez les Iroquois, dont les bandes avaient
déjà insulté le fort de Frontenac, et celui de Chambly qui, assiégé tout
à coup par les Agniers et les Mahingans, n'avait dû son salut qu'à la
promptitude avec laquelle les habitans étaient accourus à son secours.
Cela n'était que les signes avant-coureurs des terribles irruptions des
années suivantes.
Le tableau que le gouverneur fait de cette lutte indienne[138], peint
vivement la situation de nos ancêtres, les dangers qu'ils ont courus et
le courage avec lequel ils les bravaient. «Les Sauvages, dit-il, sont
comme des bêtes farouches répandues dans une vaste forêt, d'où ils
ravagent tous les pays circonvoisins. On s'assemble pour leur donner la
chasse, on s'informe où est leur retraite, et elle est partout; il faut
les attendre à l'affut, et on les attend longtemps. On ne peut aller les
chercher qu'avec des chiens de chasse, et les Sauvages sont les seuls
lévriers dont on puisse se servir pour cela; mais ils nous manquent, et
le peu que nous en avons ne sont pas gens sur lesquels on puisse
compter; ils craignent d'approcher l'ennemi, et ont peur de l'irriter.
Le parti qu'on a pris, a été de bâtir des forts dans chaque seigneurie,
pour y réfugier les peuples et les bestiaux; avec cela les terres
labourables sont écartées les unes des autres, et tellement environnées
de bois, qu'à chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir
tes travailleurs».
[Note 138: Lettre à M. de Seignelay du 10 août 1688.]
L'hiver (1687-8) se passa en allées et venues et en conférences inutiles
pour la paix, qui se prolongèrent dans l'été. Les cantons envoyèrent des
députés à Montréal, qui furent escortés jusqu'au lac St.-François par
douze cents guerriers de la confédération. Une escorte aussi redoutable
porta l'épouvante dans l'île de Montréal, et semblait autoriser la
hauteur avec laquelle ils parlèrent au gouverneur. Cependant, contre
toute attente, on crut un instant que la paix allait se faire; les
députés d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin acceptèrent les
conditions que Denonville leur proposa: 1º. que tous ses alliés y
seraient compris, 2º. que les cantons d'Agnier et de Tsounonthouan lui
enverraient aussi des députés pour signer la paix, 3º. que toute
hostilité cesserait de part et d'autre, 4º. qu'il pourrait en toute
liberté ravitailler le fort de Catarocoui. Une trêve fut conclue sur le
champ. Cinq Iroquois restèrent en otages jusqu'à la fin de la
négociation. Pendant que ces conférences avaient lieu, diverses troupes
de barbares erraient sur différens points du pays et commettaient des
assassinats et des brigandages; mais elles disparurent insensiblement de
la colonie.
Tous les alliés du Canada ne voyaient pas cependant cette paix du même
oeil. Les Abénaquis firent une irruption dans le canton des Agniers et
jusque dans les habitations anglaises où ils levèrent des chevelures.
Les Iroquois du Sault et de la Montagne les imitèrent; mais les Hurons
de Michilimackinac que l'on avait cru opposés à la guerre, furent
ceux-là même qui mirent le plus d'obstacles à la paix et qui la
traversèrent avec le plus de succès.
Pendant qu'on négociait, un Machiavel né dans les forêts, dit l'auteur
de l'histoire philosophique des deux Indes, Kondiaronk, nommé le Rat par
les Français, qui était le Sauvage le plus intrépide, le plus ferme, et
du plus grand génie, qu'on ait jamais trouvé dans l'Amérique
septentrionale, arriva au fort de Frontenac avec une troupe choisie de
Hurons, résolu de faire des actions éclatantes et dignes de la
réputation qu'il avait acquise. Le gouverneur ne l'avait gagné qu'avec
peine; car il avait été d'abord contre nous, on lui dit qu'un traité
était entamé et fort avancé, que les députés des Iroquois étaient en
chemin pour le conclure à Montréal, et qu'ainsi il désobligerait le
gouverneur français s'il continuait les hostilités.
Le Rat étonné, se posséda néanmoins, et quoiqu'il crût qu'on sacrifiait
sa nation et les alliés, il ne lui échappa point une seule plainte. Mais
il était vivement offensé de ce que les Français faisaient la paix sans
consulter leurs alliés, et il se promit de punir cet orgueil outrageant.
Il dressa une ambuscade aux députés des diverses nations indiennes
disposées à traiter; les uns furent tués, les autres faits prisonniers.
Il se vanta après ce coup d'avoir tué la paix. Quand ces derniers lui
dirent le sujet de leur voyage, il fit semblant de montrer le plus grand
étonnement, et leur assura que c'était Denonville qui l'avait envoyé à
l'anse de la Famine pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu'au
bout, il les relâcha tous sur le champ, excepté un seul qu'il garda pour
remplacer un de ses Hurons tués dans l'attaque. Il se rendit ensuite
avec la plus grande diligence à Michilimackinac, où il fit présent de
son prisonnier au commandant, M. de la Durantaye, qui ne sachant pas
qu'on traitait avec les Iroquois, fit passer ce malheureux Sauvage par
les armes. L'Iroquois protesta en vain qu'il était ambassadeur, le Rat
fit croire à tout le monde que la crainte de la mort lui avait dérangé
l'esprit. Dès qu'il eût été exécuté, le Rat fit venir un vieux Iroquois,
depuis longtemps captif dans sa tribu, et lui donna la liberté pour
aller apprendre à ses compatriotes, que tandis que les Français
amusaient leurs ennemis par des négociations, ils continuaient à faire
des prisonniers et les massacraient. Cet artifice, d'une politique
vraiment diabolique, réussit au gré de son auteur; car quoi qu'on parût
avoir détrompé les Iroquois sur cette prétendue perfidie du gouverneur,
ils ne furent pas fâchés d'avoir un prétexte pour recommencer la guerre.
Les plus sages cependant qui voulaient la tranquillité, avaient gagné à
faire envoyer de nouveaux députés en Canada, mais comme ils allaient
partir, un exprès du chevalier Andros, qui avait remplacé le colonel
Dongan dans le gouvernement de la Nouvelle-York, arriva et défendit aux
Iroquois de traiter avec les Français sans la participation de son
maître. Il leur dit que le roi de la Grande Bretagne les prenait sous sa
protection.
Ce gouverneur qui avait embrassé en tout la politique de son
prédécesseur, relativement aux Iroquois, écrivit en même temps au
marquis de Denonville, que ces Indiens dépendaient de la couronne
d'Angleterre, et qu'il ne leur permettrait de traiter qu'aux conditions
proposées par le colonel Dongan. Toutes les espérances de paix
s'évanouirent alors, et la guerre recommença avec acharnement. Elle fut
d'autant plus durable que l'Angleterre, après sa rupture avec la France
arrivée à peu près vers ce temps-ci, à l'occasion du détrônement de
Jacques II, se trouva naturellement et ouvertement l'alliée des cantons.
Tandis que le chevalier Andros se donnait pour le maître et le
protecteur des nations iroquoises, il cherchait à détacher les Abénaquis
de l'alliance de la France; mais ce peuple s'exposa plutôt aux plus
grands périls que d'abandonner la nation qui lui avait communiqué les
lumières de l'Evangile; il forma toujours du côté de l'est une barrière
qui ne put jamais être franchie par toutes les forces de la
Nouvelle-Angleterre, qu'il attaqua au contraire peu de temps après, et
qu'il força par ses irruptions à solliciter le secours des Iroquois,
secours néanmoins qui lui fut refusé dans les conférences tenues à ce
sujet, en septembre 1689 à Albany, entre les commissaires de
Massachusetts, Plymouth et Connecticut et les envoyés des cinq nations.
La déclaration d'Andros et la conduite des Iroquois, tout en remplissant
la colonie d'appréhensions sinistres relativement à ces derniers, dont
on avait raison de craindre les brigandages et la barbarie, inspirèrent
un de ces projets, fruit de l'énergie que donne à un peuple une
situation désespérée; c'était de se jeter sur les colonies anglaises, et
d'attaquer le mal dans sa racine. Le chevalier de Callières, après avoir
communiqué un plan pour la conquête de la Nouvelle-York au marquis de
Denonville, passa en France pour le proposer au roi, comme l'unique
moyen de prévenir l'entière destruction du Canada.
Il exposa à ce monarque que l'histoire du passé devait convaincre que la
Nouvelle-York soutiendrait toujours les prétentions des cantons, et que
ceux-ci ne feraient par conséquent jamais de paix solide avec les
Français tant qu'ils auraient cet appui; que le seul moyen de conserver
le Canada, c'était de s'emparer de cette province. Qu'on me donne,
disait-il, treize cents soldats et trois cents Canadiens, j'y pénétrerai
par le lac Champlain. Orange (Albany) n'a qu'une enceinte de pieux, non
terrassée, et un petit fort à quatre bastions où il n'y a que 150
soldats; cette ville contient trois cents habitans. Manhatte (New-York)
en a quatre cents divisés en huit compagnies, moitié cavalerie et moitié
infanterie. Elle n'a qu'un fort de pierre avec du canon. Cette conquête
rendrait maître d'un des plus beaux ports de l'Amérique ouvert en toutes
saisons, et d'un pays fertile jouissant d'un climat superbe. Le roi
approuva ce projet; mais il voulut en confier l'exécution à un autre
qu'au marquis de Denonville, que sa campagne chez les Tsonnonthouans
avait fait juger, et dont la conduite depuis avait déterminé le rappel.
Il était temps en effet que l'on mît dans des mains plus habiles les
rênes du gouvernement canadien abandonnées à des administrateurs
décrépits et incapables depuis le départ de M. de Frontenac: une plus
longue persistance dans la politique des deux derniers gouverneurs
pouvait compromettre d'une manière irréparable l'avenir de la colonie.
Les derniers jours de l'administration de M. Denonville furent marqués
par des désastres inouïs, et qui font de cette époque une des plus
funestes des premiers temps du Canada.
Contre toute attente, depuis plusieurs mois le pays jouissait d'une
tranquillité profonde, que des bruits sourds qui circulaient ne purent
troubler, quoiqu'on se prît quelquefois à s'étonner de ce calme dans
lequel, sans la lassitude générale, l'on aurait pu voir quelque chose de
sinistre. L'on dormait sur la croyance que la paix ne serait pas
interrompue avant que des indices certains annonçassent le péril.
D'ailleurs l'esprit s'était familiarisé depuis longtemps avec les
irruptions passagères des Indiens; et comme le marin qui, insoucieux de
la tempête, s'endort tranquillement sur l'élément perfide sur lequel il
a passé sa vie, les premiers colons du Canada s'étaient accoutumés aux
dangers que présentait le voisinage des barbares, et ils vivaient
presque dans l'oubli de la mort qui pouvait fondre sur eux à l'instant
qu'ils y penseraient le moins.
L'on était rendu au 24 août, et rien n'annonçait qu'il dût se passer
d'événement extraordinaire, quand soudainement 1400 Iroquois traversent
le lac St.-Louis dans la nuit, au milieu d'une tempête de pluie et de
grêle qui favorise leur dessein, et débarquent en silence sur la partie
supérieure de l'île de Montréal. Avant le jour, ils sont déjà placés par
pelotons, en sentinelles à toutes les maisons sur un espace que des
auteurs portent à sept lieues. Tous tes habitans y étaient plongés dans
le sommeil, sommeil éternel pour un grand nombre. Les barbares
n'attendent plus que le signal qui est enfin donné. Alors s'élève un
effroyable cri de mort; les maisons sont défoncées et le massacre
commence partout; on égorge hommes, femmes et enfans; et l'on met le feu
aux maisons de ceux qui résistent afin de les forcer à sortir, et ils
tombent entre les mains des Sauvages qui essayent sur eux tout ce que la
fureur peut inspirer. Ils déchirent le sein des femmes enceintes pour en
arracher le fruit qu'elles portent; ils mettent des enfans tout vivans à
la broche et forcent leurs mères à les tourner pour les faire rôtir. Ils
s'épuisent pendant de longues journées à inventer des supplices. Quatre
cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi sur la place,
ou sur le bûcher dans les cantons où on les emmena. L'île fut inondée de
sang, et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal.
La nouvelle de ce tragique événement, qui a fait donner à 1689 le nom
funèbre de l'année du massacre, jeta le pays dans la plus grande
consternation. Le gouverneur qui était à Montréal avait donné ordre au
premier bruit de ce qui se passait, à quarante hommes commandés par
LaRobeyre, lieutenant réformé, de se jeter dans un petit fort, qu'il
craignait de voir tomber aux mains de l'ennemi; à peine y étaient-ils
rendus, qu'ils furent attaqués, et ces braves en combattant avec le
courage du désespoir périrent tous excepté leur chef qui tomba vivant,
mais blessé, au pouvoir des indiens, qui se répandirent ensuite comme un
torrent dans toutes les parties de l'île, laissant partout des traces
sanglantes de leur férocité. Ils restèrent maîtres de la campagne jusque
vers la mi-octobre qu'ils disparurent.
Alors le gouverneur envoya de Luth et de Mantet à la découverte pour
s'assurer de la retraite de l'ennemi, afin de donner du repos aux
troupes qui depuis deux mois étaient jour et nuit sous les armes. Ils
rencontrèrent dans le lac des Deux-Montagnes vingt deux Iroquois. Les
Canadiens étaient à peu près le même nombre dans deux canots; ils
essuyèrent le feu de l'ennemi, puis sur l'ordre de de Luth, ils
l'abordèrent et chacun prenant son homme, dix huit ennemis tombèrent à
la première décharge. L'on goûta après cette escarmouche d'un peu plus
de tranquillité.
Quoiqu'il soit difficile de se mettre en garde contre les irruptions
soudaines des Sauvages dans un vaste pays couvert encore en grande
partie de forêts; et qu'on ait dit aussi que la catastrophe dont nous
venons de parler, ne pouvait être attribuée à la faute da marquis de
Denonville, l'on ne peut s'empêcher néanmoins de se demander comment il
se fait qu'il n'ait pu prévoir une invasion de la part d'un ennemi dont
les surprises étaient plus à craindre que la bravoure dans le combat; et
comment surtout a-t-il pu se trouver sans moyens efficaces pour
l'arrêter lorsqu'elle a eu lieu. En général l'insuccès en matières
militaires et gouvernementales est déjà une forte présomption
d'incapacité; et dans le cas actuel l'on doit être forcé d'avouer, que
si quinze cents barbares se sont promenés en vainqueurs au milieu de la
colonie pendant deux mois, c'est que l'on n'avait pas pourvu à
l'organisation de sa défense.
C'est pendant que le Canada déplorait le massacre de Lachine que le
comte de Frontenac arriva pour remplacer M. Denonville. Les Canadiens
qui connaissaient la capacité de leur ancien gouverneur, osèrent alors,
et alors seulement, se livrer à des espérances; ils le reçurent avec des
démonstrations de joie extraordinaires. Il débarqua à 8 heures du soir,
le 15 octobre, à Québec au bruit du canon et de la mousqueterie, et fut
reçu au flambeau par le conseil souverain et par tous les habitans qui
étaient sous les armes. Les feux de joie furent accompagnés
d'illuminations à toutes les fenêtres des maisons de la ville, il fut
complimenté le soir même par tous les corps publics, et surtout par les
Jésuites, qui avaient travaillé avec tant d'ardeur quelques années
auparavant pour le faire rappeler. Les nobles, les marchands, les
habitans, les Sauvages alliés, tous l'attendaient depuis longtemps comme
le seul homme qui pût sauver le pays; il fut accueilli de manière à le
convaincre qu'il est des temps où le génie triomphe des factions, des
haines, des jalousies, et de toutes les mauvaises passions humaines.
L'administration du marquis de Denonville avait duré quatre ans. Il
était venu avec une grande réputation de capacité. M. l'évêque de
St.-Vallier n'avait pas pour lui assez de louanges; malheureusement
l'expérience vint bientôt donner un cruel démenti à tous ces témoignages
adulateurs. L'état dans lequel il laissa le Canada sera toujours la
mesure de ses talens, d'après laquelle on devra le juger. Il fut presque
toujours malheureux dans ses actes; il rechercha sans cesse l'amitié des
tribus indiennes, et perdit leur confiance; il fit de grands préparatifs
de guerre et se trouva sans soldats au moment du danger. Il manquait de
persévérance, de fermeté et de vigueur, et connaissait peu les hommes.
On lui reproche aussi de ne s'être pas mis assez au fait des affaires du
pays, et d'avoir donné sa confiance à des gens qui ne la méritaient pas,
et qui en abusaient pour faire suivre leurs idées ou pour servir leurs
intérêts. Sa faiblesse lui attira le mépris des Indiens, et exposa la
colonie aux ravages d'une épidémie, par suite de la négligence avec
laquelle il avait laissé faire le service des vivres, pendant sa
campagne dans les cantons. Quelque soit leur mérite d'ailleurs, la
condition du succès chez les gouvernans devrait être la seule admissible
pour obtenir les suffrages des peuples, parceque de lui dépend leur
sûreté. Tacite raconte que les troupes romaines s'étant laissé battre
par les Africains, L. Apronius les fit décimer, punition, dit-il, tombée
en désuétude, mais qu'il emprunta à la mémoire des anciens. Qui doute
que la puissance de Rome ne soit due en partie à cette condition
indispensable, le succès, que ce grand peuple exigeait de ses chefs pour
obtenir le droit de lui commander. Malgré ce qu'on peut dire de M.
Denonville pour atténuer ses fautes, jugé d'après ce principe, il sera
toujours regardé comme un des gouverneurs les plus malheureux du Canada.
La guerre avait été déclarée à l'Angleterre dans le mois de juin; le
comte de Frontenac eut ainsi à lutter à la fois et contre les colonies
britanniques et contre la confédération iroquoise. L'on verra que son
énergie et son habileté triomphèrent de tous les obstacles; que cette
guerre fut une des plus glorieuses pour le Canada, si faible en
comparaison de ses adversaires, qui en regardaient la conquête comme
assurée, et que loin de succomber, il les attaqua bientôt lui-même, et
porta la terreur sur toutes leurs frontières et jusque dans le coeur de
leurs établissemens les plus reculés.
FIN DU PREMIER VOLUME.
[Illustration: Décoration]
APPENDICE.
(A)
Page 53. Extrait de l'ouvrage qui a pour titre: _Us et Coutumes de la
mer_. Quand le grand banc de Terreneuve a-t-il été découvert par les
Basques, les Bretons et les Normands?