Le 14, l'armée parvint à la bourgade incendiée sur la cime d'une petite

montagne, qui paraissait de loin couronnée de nombreuses tours qui se

dessinaient sur le ciel d'une manière pittoresque; c'étaient des

greniers dans lesquels il y avait encore une grande quantité de blé

qu'on n'avait pas eu le tems de brûler, besogne dont le vainqueur

s'acquitta pour eux. Du reste, il n'y avait rien d'entier dans le

village que le cimetière et les tombeaux. L'on pénétra ensuite plus

avant dans le pays, que l'on ravagea pendant dix jours. L'on brûla 3 à

400 mille minots de maïs, et l'on tua un nombre prodigieux d'animaux. On

n'y rencontra pas une âme. Toute la population se retirait chez les

Goyogouins, ou passait au delà des montagnes dans la Virginie. Un grand

nombre de personnes périrent de misère dans les bois. Ce désastre

réduisit de moitié la nation des Tsonnonthouans, et humilia profondément

l'orgueilleuse confédération dont elle faisait partie.

Cependant au lieu de marcher contre les autres cantons, comme tout le

monde s'y attendait, surtout les Sauvages alliés, et d'anéantir la

puissance des Iroquois tandis qu'ils étaient encore terrifiés, le

gouverneur, laissant sa conquête inachevée, se rapprocha de la rivière

Niagara, où il fit élever un fort et laissa pour le garder cent hommes

sous les ordres du chevalier de Troye. La maladie s'étant mise dans

cette petite garnison, elle périt toute entière; de sorte que ce fort ne

fût plus bientôt qu'un grand tombeau au milieu d'une forêt.

Les résultats de cette campagne ne furent point du tout proportionnés

aux préparatifs qu'on avait faits, ni aux espérances qu'on avait

conçues. Un général plus habile eut terminé la guerre avec elle; ses

heureux commencemens le faisaient augurer; mais le gouverneur s'arrêta

trop longtemps dans le canton conquis lorsqu'il en restait d'autres à

vaincre; mais il s'arrêta au milieu de sa conquête pour bâtir un fort

inutile à son plan; mais il n'avait, ni l'activité, ni la célérité

propres à faire valoir ce premier succès. Tandis qu'il réfléchissait

comme si le temps n'eût pas pressé la campagne se trouva finie sans

aucun avantage permanent. Comme on l'a déjà dit, le défaut de vigueur a

caractérisé tout le cours de l'administration de M. Denonville. Peu de

gouverneurs ont tant écrit, tant fait de suggestions que lui, la plupart

très sages sur le Canada, et peu l'ont laissé dans un état aussi

déplorable lorsqu'on a été obligé de le rappeler. L'administrateur, le

gouvernant, doit être essentiellement un homme d'action, s'occupant

plutôt à mettre en pratique des moyens possibles et réalisables, qu'à en

suggérer sans cesse de toutes sortes, sans se donner le temps d'en faire

l'application.

La retraite des Français fut le signal des invasions des Iroquois,

sanglantes représailles qui répandirent un juste effroi dans toute la

colonie. La rage dans le coeur, ces barbares portèrent le fer et le feu

dans tout le Canada occidental. Le colonel Dongan les animait avec art.

Il promit de les soutenir, mais il y mit pour condition qu'ils ne

devaient pas aller à Catarocoui, ni recevoir de missionnaires français.

Il offrit des Jésuites anglais aux Iroquois du Sault-St.-Louis, et leur

promit, s'ils voulaient se rapprocher de lui, de leur donner un

territoire plus avantageux que celui qu'ils occupaient. Il voulut aussi

se porter médiateur entre les parties belligérantes, et à cet effet il

fit des propositions, au nom des cantons, qu'il savait bien que les

Français rejetteraient. Il alla jusqu'à dire au P. Le Vaillant de

Guesles, qu'ils ne devaient point espérer de paix qu'à ces quatre

conditions: 1°. qu'on ferait revenir de France les Sauvages qu'on y

avait envoyés pour servir sur les galères, 2°. qu'on obligerait les

Iroquois chrétiens du Saul-St.-Louis et de la Montagne à retourner dans

les cantons, 3°. qu'on raserait les forts de Niagara et de Catarocoui,

4°. qu'on restituerait aux Tsonnonthouans tout ce qu'on avait enlevé

dans leurs villages. Il invita ensuite les anciens des cantons de le

rencontrer, et leur dit que le gouverneur français demandait la paix; il

leur expliqua les conditions qu'il exigeait, et ajouta; «Je souhaite que

vous mettiez bas la hache, mais je ne veux point que vous l'enterriez,

contentez vous de la cacher sous l'herbe. Le roi mon maître m'a défendu

de vous fournir des armes si vous continuez la guerre; mais si les

Français refusent mes conditions, vous ne manquerez de rien. Je vous

fournirai de tout plutôt à mes dépens, que de vous abandonner dans une

aussi juste cause. Tenez vous sur vos gardes de peur de quelque nouvelle

trahison de la part de l'ennemi, et faites secrètement vos préparatifs

pour fondre sur lui par le lac Champlain et par Catarocoui quand vous

serez obligé de recommencer la guerre.

Les Indiens des lacs s'étaient de leur côté beaucoup refroidis pour les

Français; les Hurons de Michilimackinac surtout entretenaient des

correspondances secrètes avec les cantons, quoiqu'ils se fussent battus

contre eux dans la dernière campagne. Ces nouvelles jointes à l'épidémie

qui éclata dans le Canada après le retour de l'armée, et qui y causa de

si grands ravages, firent abandonner au gouverneur le projet de porter

une seconde fois la guerre chez les Iroquois, dont les bandes avaient

déjà insulté le fort de Frontenac, et celui de Chambly qui, assiégé tout

à coup par les Agniers et les Mahingans, n'avait dû son salut qu'à la

promptitude avec laquelle les habitans étaient accourus à son secours.

Cela n'était que les signes avant-coureurs des terribles irruptions des

années suivantes.

Le tableau que le gouverneur fait de cette lutte indienne[138], peint

vivement la situation de nos ancêtres, les dangers qu'ils ont courus et

le courage avec lequel ils les bravaient. «Les Sauvages, dit-il, sont

comme des bêtes farouches répandues dans une vaste forêt, d'où ils

ravagent tous les pays circonvoisins. On s'assemble pour leur donner la

chasse, on s'informe où est leur retraite, et elle est partout; il faut

les attendre à l'affut, et on les attend longtemps. On ne peut aller les

chercher qu'avec des chiens de chasse, et les Sauvages sont les seuls

lévriers dont on puisse se servir pour cela; mais ils nous manquent, et

le peu que nous en avons ne sont pas gens sur lesquels on puisse

compter; ils craignent d'approcher l'ennemi, et ont peur de l'irriter.

Le parti qu'on a pris, a été de bâtir des forts dans chaque seigneurie,

pour y réfugier les peuples et les bestiaux; avec cela les terres

labourables sont écartées les unes des autres, et tellement environnées

de bois, qu'à chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir

tes travailleurs».

[Note 138: Lettre à M. de Seignelay du 10 août 1688.]

L'hiver (1687-8) se passa en allées et venues et en conférences inutiles

pour la paix, qui se prolongèrent dans l'été. Les cantons envoyèrent des

députés à Montréal, qui furent escortés jusqu'au lac St.-François par

douze cents guerriers de la confédération. Une escorte aussi redoutable

porta l'épouvante dans l'île de Montréal, et semblait autoriser la

hauteur avec laquelle ils parlèrent au gouverneur. Cependant, contre

toute attente, on crut un instant que la paix allait se faire; les

députés d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin acceptèrent les

conditions que Denonville leur proposa: 1º. que tous ses alliés y

seraient compris, 2º. que les cantons d'Agnier et de Tsounonthouan lui

enverraient aussi des députés pour signer la paix, 3º. que toute

hostilité cesserait de part et d'autre, 4º. qu'il pourrait en toute

liberté ravitailler le fort de Catarocoui. Une trêve fut conclue sur le

champ. Cinq Iroquois restèrent en otages jusqu'à la fin de la

négociation. Pendant que ces conférences avaient lieu, diverses troupes

de barbares erraient sur différens points du pays et commettaient des

assassinats et des brigandages; mais elles disparurent insensiblement de

la colonie.

Tous les alliés du Canada ne voyaient pas cependant cette paix du même

oeil. Les Abénaquis firent une irruption dans le canton des Agniers et

jusque dans les habitations anglaises où ils levèrent des chevelures.

Les Iroquois du Sault et de la Montagne les imitèrent; mais les Hurons

de Michilimackinac que l'on avait cru opposés à la guerre, furent

ceux-là même qui mirent le plus d'obstacles à la paix et qui la

traversèrent avec le plus de succès.

Pendant qu'on négociait, un Machiavel né dans les forêts, dit l'auteur

de l'histoire philosophique des deux Indes, Kondiaronk, nommé le Rat par

les Français, qui était le Sauvage le plus intrépide, le plus ferme, et

du plus grand génie, qu'on ait jamais trouvé dans l'Amérique

septentrionale, arriva au fort de Frontenac avec une troupe choisie de

Hurons, résolu de faire des actions éclatantes et dignes de la

réputation qu'il avait acquise. Le gouverneur ne l'avait gagné qu'avec

peine; car il avait été d'abord contre nous, on lui dit qu'un traité

était entamé et fort avancé, que les députés des Iroquois étaient en

chemin pour le conclure à Montréal, et qu'ainsi il désobligerait le

gouverneur français s'il continuait les hostilités.

Le Rat étonné, se posséda néanmoins, et quoiqu'il crût qu'on sacrifiait

sa nation et les alliés, il ne lui échappa point une seule plainte. Mais

il était vivement offensé de ce que les Français faisaient la paix sans

consulter leurs alliés, et il se promit de punir cet orgueil outrageant.

Il dressa une ambuscade aux députés des diverses nations indiennes

disposées à traiter; les uns furent tués, les autres faits prisonniers.

Il se vanta après ce coup d'avoir tué la paix. Quand ces derniers lui

dirent le sujet de leur voyage, il fit semblant de montrer le plus grand

étonnement, et leur assura que c'était Denonville qui l'avait envoyé à

l'anse de la Famine pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu'au

bout, il les relâcha tous sur le champ, excepté un seul qu'il garda pour

remplacer un de ses Hurons tués dans l'attaque. Il se rendit ensuite

avec la plus grande diligence à Michilimackinac, où il fit présent de

son prisonnier au commandant, M. de la Durantaye, qui ne sachant pas

qu'on traitait avec les Iroquois, fit passer ce malheureux Sauvage par

les armes. L'Iroquois protesta en vain qu'il était ambassadeur, le Rat

fit croire à tout le monde que la crainte de la mort lui avait dérangé

l'esprit. Dès qu'il eût été exécuté, le Rat fit venir un vieux Iroquois,

depuis longtemps captif dans sa tribu, et lui donna la liberté pour

aller apprendre à ses compatriotes, que tandis que les Français

amusaient leurs ennemis par des négociations, ils continuaient à faire

des prisonniers et les massacraient. Cet artifice, d'une politique

vraiment diabolique, réussit au gré de son auteur; car quoi qu'on parût

avoir détrompé les Iroquois sur cette prétendue perfidie du gouverneur,

ils ne furent pas fâchés d'avoir un prétexte pour recommencer la guerre.

Les plus sages cependant qui voulaient la tranquillité, avaient gagné à

faire envoyer de nouveaux députés en Canada, mais comme ils allaient

partir, un exprès du chevalier Andros, qui avait remplacé le colonel

Dongan dans le gouvernement de la Nouvelle-York, arriva et défendit aux

Iroquois de traiter avec les Français sans la participation de son

maître. Il leur dit que le roi de la Grande Bretagne les prenait sous sa

protection.

Ce gouverneur qui avait embrassé en tout la politique de son

prédécesseur, relativement aux Iroquois, écrivit en même temps au

marquis de Denonville, que ces Indiens dépendaient de la couronne

d'Angleterre, et qu'il ne leur permettrait de traiter qu'aux conditions

proposées par le colonel Dongan. Toutes les espérances de paix

s'évanouirent alors, et la guerre recommença avec acharnement. Elle fut

d'autant plus durable que l'Angleterre, après sa rupture avec la France

arrivée à peu près vers ce temps-ci, à l'occasion du détrônement de

Jacques II, se trouva naturellement et ouvertement l'alliée des cantons.

Tandis que le chevalier Andros se donnait pour le maître et le

protecteur des nations iroquoises, il cherchait à détacher les Abénaquis

de l'alliance de la France; mais ce peuple s'exposa plutôt aux plus

grands périls que d'abandonner la nation qui lui avait communiqué les

lumières de l'Evangile; il forma toujours du côté de l'est une barrière

qui ne put jamais être franchie par toutes les forces de la

Nouvelle-Angleterre, qu'il attaqua au contraire peu de temps après, et

qu'il força par ses irruptions à solliciter le secours des Iroquois,

secours néanmoins qui lui fut refusé dans les conférences tenues à ce

sujet, en septembre 1689 à Albany, entre les commissaires de

Massachusetts, Plymouth et Connecticut et les envoyés des cinq nations.

La déclaration d'Andros et la conduite des Iroquois, tout en remplissant

la colonie d'appréhensions sinistres relativement à ces derniers, dont

on avait raison de craindre les brigandages et la barbarie, inspirèrent

un de ces projets, fruit de l'énergie que donne à un peuple une

situation désespérée; c'était de se jeter sur les colonies anglaises, et

d'attaquer le mal dans sa racine. Le chevalier de Callières, après avoir

communiqué un plan pour la conquête de la Nouvelle-York au marquis de

Denonville, passa en France pour le proposer au roi, comme l'unique

moyen de prévenir l'entière destruction du Canada.

Il exposa à ce monarque que l'histoire du passé devait convaincre que la

Nouvelle-York soutiendrait toujours les prétentions des cantons, et que

ceux-ci ne feraient par conséquent jamais de paix solide avec les

Français tant qu'ils auraient cet appui; que le seul moyen de conserver

le Canada, c'était de s'emparer de cette province. Qu'on me donne,

disait-il, treize cents soldats et trois cents Canadiens, j'y pénétrerai

par le lac Champlain. Orange (Albany) n'a qu'une enceinte de pieux, non

terrassée, et un petit fort à quatre bastions où il n'y a que 150

soldats; cette ville contient trois cents habitans. Manhatte (New-York)

en a quatre cents divisés en huit compagnies, moitié cavalerie et moitié

infanterie. Elle n'a qu'un fort de pierre avec du canon. Cette conquête

rendrait maître d'un des plus beaux ports de l'Amérique ouvert en toutes

saisons, et d'un pays fertile jouissant d'un climat superbe. Le roi

approuva ce projet; mais il voulut en confier l'exécution à un autre

qu'au marquis de Denonville, que sa campagne chez les Tsonnonthouans

avait fait juger, et dont la conduite depuis avait déterminé le rappel.

Il était temps en effet que l'on mît dans des mains plus habiles les

rênes du gouvernement canadien abandonnées à des administrateurs

décrépits et incapables depuis le départ de M. de Frontenac: une plus

longue persistance dans la politique des deux derniers gouverneurs

pouvait compromettre d'une manière irréparable l'avenir de la colonie.

Les derniers jours de l'administration de M. Denonville furent marqués

par des désastres inouïs, et qui font de cette époque une des plus

funestes des premiers temps du Canada.

Contre toute attente, depuis plusieurs mois le pays jouissait d'une

tranquillité profonde, que des bruits sourds qui circulaient ne purent

troubler, quoiqu'on se prît quelquefois à s'étonner de ce calme dans

lequel, sans la lassitude générale, l'on aurait pu voir quelque chose de

sinistre. L'on dormait sur la croyance que la paix ne serait pas

interrompue avant que des indices certains annonçassent le péril.

D'ailleurs l'esprit s'était familiarisé depuis longtemps avec les

irruptions passagères des Indiens; et comme le marin qui, insoucieux de

la tempête, s'endort tranquillement sur l'élément perfide sur lequel il

a passé sa vie, les premiers colons du Canada s'étaient accoutumés aux

dangers que présentait le voisinage des barbares, et ils vivaient

presque dans l'oubli de la mort qui pouvait fondre sur eux à l'instant

qu'ils y penseraient le moins.

L'on était rendu au 24 août, et rien n'annonçait qu'il dût se passer

d'événement extraordinaire, quand soudainement 1400 Iroquois traversent

le lac St.-Louis dans la nuit, au milieu d'une tempête de pluie et de

grêle qui favorise leur dessein, et débarquent en silence sur la partie

supérieure de l'île de Montréal. Avant le jour, ils sont déjà placés par

pelotons, en sentinelles à toutes les maisons sur un espace que des

auteurs portent à sept lieues. Tous tes habitans y étaient plongés dans

le sommeil, sommeil éternel pour un grand nombre. Les barbares

n'attendent plus que le signal qui est enfin donné. Alors s'élève un

effroyable cri de mort; les maisons sont défoncées et le massacre

commence partout; on égorge hommes, femmes et enfans; et l'on met le feu

aux maisons de ceux qui résistent afin de les forcer à sortir, et ils

tombent entre les mains des Sauvages qui essayent sur eux tout ce que la

fureur peut inspirer. Ils déchirent le sein des femmes enceintes pour en

arracher le fruit qu'elles portent; ils mettent des enfans tout vivans à

la broche et forcent leurs mères à les tourner pour les faire rôtir. Ils

s'épuisent pendant de longues journées à inventer des supplices. Quatre

cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi sur la place,

ou sur le bûcher dans les cantons où on les emmena. L'île fut inondée de

sang, et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal.

La nouvelle de ce tragique événement, qui a fait donner à 1689 le nom

funèbre de l'année du massacre, jeta le pays dans la plus grande

consternation. Le gouverneur qui était à Montréal avait donné ordre au

premier bruit de ce qui se passait, à quarante hommes commandés par

LaRobeyre, lieutenant réformé, de se jeter dans un petit fort, qu'il

craignait de voir tomber aux mains de l'ennemi; à peine y étaient-ils

rendus, qu'ils furent attaqués, et ces braves en combattant avec le

courage du désespoir périrent tous excepté leur chef qui tomba vivant,

mais blessé, au pouvoir des indiens, qui se répandirent ensuite comme un

torrent dans toutes les parties de l'île, laissant partout des traces

sanglantes de leur férocité. Ils restèrent maîtres de la campagne jusque

vers la mi-octobre qu'ils disparurent.

Alors le gouverneur envoya de Luth et de Mantet à la découverte pour

s'assurer de la retraite de l'ennemi, afin de donner du repos aux

troupes qui depuis deux mois étaient jour et nuit sous les armes. Ils

rencontrèrent dans le lac des Deux-Montagnes vingt deux Iroquois. Les

Canadiens étaient à peu près le même nombre dans deux canots; ils

essuyèrent le feu de l'ennemi, puis sur l'ordre de de Luth, ils

l'abordèrent et chacun prenant son homme, dix huit ennemis tombèrent à

la première décharge. L'on goûta après cette escarmouche d'un peu plus

de tranquillité.

Quoiqu'il soit difficile de se mettre en garde contre les irruptions

soudaines des Sauvages dans un vaste pays couvert encore en grande

partie de forêts; et qu'on ait dit aussi que la catastrophe dont nous

venons de parler, ne pouvait être attribuée à la faute da marquis de

Denonville, l'on ne peut s'empêcher néanmoins de se demander comment il

se fait qu'il n'ait pu prévoir une invasion de la part d'un ennemi dont

les surprises étaient plus à craindre que la bravoure dans le combat; et

comment surtout a-t-il pu se trouver sans moyens efficaces pour

l'arrêter lorsqu'elle a eu lieu. En général l'insuccès en matières

militaires et gouvernementales est déjà une forte présomption

d'incapacité; et dans le cas actuel l'on doit être forcé d'avouer, que

si quinze cents barbares se sont promenés en vainqueurs au milieu de la

colonie pendant deux mois, c'est que l'on n'avait pas pourvu à

l'organisation de sa défense.

C'est pendant que le Canada déplorait le massacre de Lachine que le

comte de Frontenac arriva pour remplacer M. Denonville. Les Canadiens

qui connaissaient la capacité de leur ancien gouverneur, osèrent alors,

et alors seulement, se livrer à des espérances; ils le reçurent avec des

démonstrations de joie extraordinaires. Il débarqua à 8 heures du soir,

le 15 octobre, à Québec au bruit du canon et de la mousqueterie, et fut

reçu au flambeau par le conseil souverain et par tous les habitans qui

étaient sous les armes. Les feux de joie furent accompagnés

d'illuminations à toutes les fenêtres des maisons de la ville, il fut

complimenté le soir même par tous les corps publics, et surtout par les

Jésuites, qui avaient travaillé avec tant d'ardeur quelques années

auparavant pour le faire rappeler. Les nobles, les marchands, les

habitans, les Sauvages alliés, tous l'attendaient depuis longtemps comme

le seul homme qui pût sauver le pays; il fut accueilli de manière à le

convaincre qu'il est des temps où le génie triomphe des factions, des

haines, des jalousies, et de toutes les mauvaises passions humaines.

L'administration du marquis de Denonville avait duré quatre ans. Il

était venu avec une grande réputation de capacité. M. l'évêque de

St.-Vallier n'avait pas pour lui assez de louanges; malheureusement

l'expérience vint bientôt donner un cruel démenti à tous ces témoignages

adulateurs. L'état dans lequel il laissa le Canada sera toujours la

mesure de ses talens, d'après laquelle on devra le juger. Il fut presque

toujours malheureux dans ses actes; il rechercha sans cesse l'amitié des

tribus indiennes, et perdit leur confiance; il fit de grands préparatifs

de guerre et se trouva sans soldats au moment du danger. Il manquait de

persévérance, de fermeté et de vigueur, et connaissait peu les hommes.

On lui reproche aussi de ne s'être pas mis assez au fait des affaires du

pays, et d'avoir donné sa confiance à des gens qui ne la méritaient pas,

et qui en abusaient pour faire suivre leurs idées ou pour servir leurs

intérêts. Sa faiblesse lui attira le mépris des Indiens, et exposa la

colonie aux ravages d'une épidémie, par suite de la négligence avec

laquelle il avait laissé faire le service des vivres, pendant sa

campagne dans les cantons. Quelque soit leur mérite d'ailleurs, la

condition du succès chez les gouvernans devrait être la seule admissible

pour obtenir les suffrages des peuples, parceque de lui dépend leur

sûreté. Tacite raconte que les troupes romaines s'étant laissé battre

par les Africains, L. Apronius les fit décimer, punition, dit-il, tombée

en désuétude, mais qu'il emprunta à la mémoire des anciens. Qui doute

que la puissance de Rome ne soit due en partie à cette condition

indispensable, le succès, que ce grand peuple exigeait de ses chefs pour

obtenir le droit de lui commander. Malgré ce qu'on peut dire de M.

Denonville pour atténuer ses fautes, jugé d'après ce principe, il sera

toujours regardé comme un des gouverneurs les plus malheureux du Canada.

La guerre avait été déclarée à l'Angleterre dans le mois de juin; le

comte de Frontenac eut ainsi à lutter à la fois et contre les colonies

britanniques et contre la confédération iroquoise. L'on verra que son

énergie et son habileté triomphèrent de tous les obstacles; que cette

guerre fut une des plus glorieuses pour le Canada, si faible en

comparaison de ses adversaires, qui en regardaient la conquête comme

assurée, et que loin de succomber, il les attaqua bientôt lui-même, et

porta la terreur sur toutes leurs frontières et jusque dans le coeur de

leurs établissemens les plus reculés.

FIN DU PREMIER VOLUME.

[Illustration: Décoration]

APPENDICE.

(A)

Page 53. Extrait de l'ouvrage qui a pour titre: _Us et Coutumes de la

mer_. Quand le grand banc de Terreneuve a-t-il été découvert par les

Basques, les Bretons et les Normands?

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 28 / 30 段