dans la colonie contre l'ineptie du gouverneur. Les moins violens
disaient hautement que son grand âge le rendait crédule lorsqu'il devait
se défier, timide lorsqu'il fallait entreprendre, ombrageux et défiant à
l'égard de ceux qui méritaient sa confiance. La reprise seule des armes
dans les cantons vint le tirer de sa torpeur et de son inaction. Ils
donnèrent le signal en envoyant une armée pour s'emparer du fort de
St.-Louis, où M. de Baugy, lieutenant de ses gardes, commandait depuis
qu'il avait fait retirer ce poste des mains de la Salle. Cette attaque
fut repoussée. M. de la Barre devait, dans les circonstances où il se
trouvait, frapper fort et surtout frapper vite, car l'on disait que
l'ennemi avait envoyé jusque chez les Sauvages de la Virginie pour
renouveler la paix avec eux, afin de n'avoir rien à craindre pour ses
derrières, ce qui annonçait une grande résolution de sa part. Le
gouverneur jugea avec raison qu'il valait mieux aller porter la guerre
chez lui, que de l'attendre dans la colonie; mais ayant reçu peu de
secours de France, il voulut engager ses alliés à joindre leurs forces
aux siennes. De la Durantaye et de Luth, chargés de cette négociation,
eurent beaucoup de peine à décider les tribus des lacs à prendre part à
une attaque combinée; ils n'y auraient peut-être pas réussi sans le
célèbre voyageur Perrot, dont l'influence sur ces peuples fit triompher
les raisons d'ailleurs plausibles qu'on leur présentait. La Durantaye
partit pour Niagara avec deux cents Canadiens et cinq cents guerriers,
Hurons, Outaouais, Outagamis et autres Indiens du Michigan; il devait y
trouver le gouverneur avec les troupes parties de Québec et de Montréal.
Mais l'on peut juger du mécontentement de ces différentes peuplades, qui
n'avaient marché qu'à contre coeur, lorsque loin de trouver M. de la
Barre au rendez-vous, elles apprirent quelques jours après que la paix
était faite avec les Iroquois. Elles s'en retournèrent le coeur plein
d'un dépit qu'elles ne cachaient guère, quoiqu'on leur assurât que le
traité leur était favorable.
On va voir à quelles conditions cette paix fut conclue. Les troupes
avaient ordre de s'assembler à Montréal où le gouverneur arriva bientôt;
mais au lieu de partir sur le champ pour se rendre à un point donné dans
le voisinage du pays à attaquer, et delà, après avoir été joint par ses
auxiliaires, fondre sur les ennemis avec toutes ses forces, il s'amusa à
envoyer un exprès au colonel Dongan, afin de lui demander de se joindre
à lui, ou du moins de ne point traverser son expédition. Il savait bien
pourtant que la politique de ce gouverneur était de faire échouer son
entreprise, et c'est aussi à quoi il travaillait activement sans
s'occuper beaucoup des injonctions contraires du duc de York. Il avait,
pour cela, fait offrir aux Iroquois un secours considérable; mais
heureusement qu'il voulut y mettre des conditions qui choquèrent
l'orgueil de plusieurs des cantons, qui ne voulurent plus l'écouter.
La négociation ainsi rompue avec la Nouvelle-York, ils envoyèrent des
ambassadeurs vers M. de la Barre pour traiter de la paix. Ils
n'ignoraient pas qu'ils étaient incapables de tenir tête à l'orage, et
que si l'armée française était bien conduite, tout leur pays ne fût
ravagé. Le gouverneur français n'avait fait cependant que seconder la
politique du colonel Dongan en retardant la marche de son armée, à
laquelle enfin il donna l'ordre du départ. Cette expédition se composait
de 700 Canadiens, 130 soldats et 200 Sauvages, divisés en trois corps;
le premier commandé par le baron de Bécancour, le second, par M.
d'Orviliers, et le troisième, par Dugué. Cette petite armée quitta
Montréal le 26 ou le 27 juillet (1684); elle avait perdu dix ou douze
jours dans cette ville pour attendre le résultat de l'ambassade envoyée
auprès du gouverneur de la Nouvelle-York; elle perdit encore deux
semaines entières à Catarocoui. Après tous ces délais, elle traversa le
lac. Toute la colonie murmurait hautement contre M. de la Barre. Cette
lenteur devint en effet funeste à l'expédition. Les vivres, par leur
mauvaise qualité, remplirent l'armée de maladies, et pour comble de
disgrâce manquèrent bientôt; la disette réduisit en peu de jours les
troupes campées à l'entrée des cantons à l'état le plus déplorable.
Avant même d'avoir vu l'ennemi elles allaient être, faute de provisions,
obligées de battre honteusement en retraite. C'est dans cette
circonstance critique que les députés de trois des cinq nations
arrivèrent, malgré les sollicitations de Dongan qui n'avait réussi à
empêcher que les Agniers et les Tsonnonthouans de consentir à la paix.
Ils rencontrèrent M. de la Barre à quatre ou cinq lieues au dessous de
la rivière Oswégo, dans une anse à laquelle l'on a donné le nom de la
_Famine_ qu'elle conserve encore, pour commémorer les privations qu'on y
avait endurées. Le gouverneur ne put cacher sa joie en voyant arriver
ces ambassadeurs, qui comprirent à l'aspect des Français que les rôles
étaient changés, et qu'au lieu de solliciter humblement la paix, ils
devaient parler en vainqueurs. Ils refusèrent hautement de comprendre
les Illinois dans le traité; ils allèrent jusqu'à dire qu'ils ne
poseraient point les armes qu'un des deux partis, les Iroquois ou les
Illinois, n'eût détruit l'autre. Cette insolence excita l'indignation
dans le camp; mais M. de la Barre se contenta d'observer que du moins
l'on prit garde qu'en voulant frapper les Illinois la hache ne tombât
sur les Français qui demeuraient avec eux, réponse peu noble qui
rappelle celle que Pitt fit dans la chambre des communes à l'occasion du
désastre de Quiberon; et qui lui attira cette belle exclamation de Fox,
célèbre dans l'histoire: «Non, le sang anglais n'a pas coulé; mais
l'honneur anglais a coulé par tous les pores».
La paix fut conclue à la seule condition que les Tsonnonthouans
indemniseraient les traitans français qu'ils avaient pillés en allant
faire la guerre aux Illinois. Le général s'obligea de se retirer dès le
lendemain avec son armée. Il partit lui-même sur le champ, après avoir
donné ses ordres pour l'exécution de ce dernier article. Ainsi échoua,
par la lenteur et la pusillanimité du général, une expédition qui, si
elle eût été bien conduite, aurait eu des résultats bien différens; et
les cinq nations eurent la gloire de repousser avec mépris les
propositions avilissantes des Anglais, et de signer avec le gouverneur
du Canada, lorsque son armée était à leurs portes, un traité déshonorant
pour les Français.
A peine le gouverneur était-il arrivé à Québec, qu'un renfort de soldats
venant de France entra dans le port. Quoique la paix fût faite, ce
secours ne fut pas regardé comme inutile, parceque l'on comptait peu sur
sa durée, et qu'on la regardait plutôt comme une espèce de trêve que
comme un traité définitif. Tout le monde fut d'opinion que l'intérêt de
la colonie exigeait impérieusement que l'on défendît à quelque prix que
ce fût les Illinois, abandonnés à la vengeance de leurs ennemis par le
traité, et qu'il fallait être prêt à la guerre, parce qu'ils pouvaient
être attaqués au premier moment. Cette nécessité n'avait pas échappé à
la perspicacité des Iroquois eux-mêmes, qui ne crurent pas plus à la
conservation de la paix que le Canada. C'est ce qui fut confirmé par
deux lettres reçues l'année suivante du P. Lamberville, missionnaire
chez les Onnontagués, où il était en grande vénération.
Ce religieux mandait que les Tsonnonthouans n'étaient pas sortis de leur
canton de l'hiver pour aller à la chasse, de peur que nous ne le
surprissions pendant leur absence, et qu'ils se plaignaient d'avoir été
attaqués par les Mascontins et les Miâmis, fiers de notre protection;
que les cinq cantons avaient resserré leur alliance entre eux dans
l'appréhension d'une rupture, et que les Mahingans leur avaient promis
un secours de douze cents hommes, et les Anglais un plus considérable
encore avec toutes sortes d'armes et de munitions; qu'ils avaient déjà
attaqué les Miâmis; que les Tsonnonthouans refusaient, sous divers
prétextes, de livrer les mille peaux de castor, premier terme du
paiement de l'indemnité qu'ils devaient aux Français; enfin, qu'ils
prétextaient encore plusieurs autres raisons de ne pas descendre à
Québec pour prendre avec le gouverneur les mesures que pourrait
nécessiter la situation des affaires entre les deux nations.
Il n'y avait que quelques jours que le gouverneur avait entre les mains
ces lettres, qui lui démontraient d'une manière si irréfragable la
fragilité de la base qu'il avait donnée au traité lorsqu'un successeur
lui arriva avec six cents hommes de troupe. La nouvelle de la conclusion
de la paix, portée par le retour des vaisseaux qui avaient amené à
Québec les renforts dont on a parlé tout à l'heure, avait étonné à
Paris; mais les conditions auxquelles elle avait été faite, lorsqu'elles
furent connues, surprirent encore bien plus. Quelques tribus sauvages
dicter à la nation qui faisait trembler alors l'Europe entière, c'était
un événement trop extraordinaire pour ne pas en faire rechercher la
cause, qu'on ne fut pas longtemps sans trouver. Il fut résolu de
révoquer de suite M. de la Barre; et le marquis de Denonville, colonel
de dragons, fut choisi pour le remplacer; mais la saison étant trop
avancée, il ne put partir pour le Canada que le printemps suivant.
C'était un homme brave de sa personne, plein de piété et distingué par
ce sentiment exquis de l'honneur et de la politesse que la noblesse
française, encore si grande et si fière, regardait comme un de ses plus
beaux attributs. L'on verra cependant que de fausses idées, et une
connaissance imparfaite du caractère des relations politiques des
Français avec les Indiens, surtout les cantons iroquois, lui firent,
malgré cela, commettre des actes qu'aucune justice ne peut excuser. Il
ne vint en Canada, comme je viens de le dire, que le printemps suivant.
Il resta seulement quelques jours à Québec pour se reposer des fatigues
d'une traversée très orageuse, et partit pour Catarocoui où commandait
M. d'Orviliers. Il chercha d'abord à convaincre les cinq nations de la
sincérité de ses dispositions pacifiques; mais il ne tarda pas à
découvrir que, loin de nous craindre, la fierté et l'insolence de ces
barbares ne connaissaient plus de bornes, et qu'il fallait les humilier
pour les rendre plus traitables. Il écrivit à Paris que les hostilités
qu'ils commettaient sur les Illinois étaient un motif suffisant pour
leur déclarer la guerre; mais qu'il fallait être prêts comme eux, et
qu'ils l'étaient toujours. Chaque jour le persuadait d'avantage qu'on
devait se défaire à tout prix de cette nation, ou la réduire à un tel
degré de faiblesse qu'elle ne pût plus rien entreprendre; car il était
impossible d'espérer de l'avoir jamais pour amie. La même suggestion
avait déjà été faite plusieurs fois au roi, et le moment favorable
paraissait venu de l'exécuter. L'Angleterre, la seule alliée sur
laquelle les cantons pouvaient compter, était à la veille d'une
révolution; et les troubles qui la déchiraient déjà, suffisaient pour
paralyser son action en Amérique et l'empêcher de donner aucun secours.
Des forces mues par un chef habile, jetées au milieu des Iroquois,
devaient en deux ans anéantir leur puissance et les obliger même à
chercher une autre patrie.
Mais tandis que tout le monde indiquait le remède à apporter au mal, il
ne se trouvait personne capable de l'appliquer, et d'exécuter un projet
qui demandait par-dessus tout de l'énergie et de la promptitude.
Pendant qu'on passait son temps à faire des suggestions, et à parler au
lieu d'agir, les traitans anglais, attirés à Niagara et jusqu'à
Michilimackinac, travaillaient avec ardeur à détacher des Français les
Sauvages de ces contrées. Le marquis de Denonville, pour exclure ces
traitans, et maîtriser les Iroquois, proposa en 1686 au ministère de
bâtir un fort en pierre à Niagara, capable de contenir quatre à cinq
cents hommes. Ce fort à la tête du lac Ontario, avec celui de Frontenac
au pied, en face des cinq nations, devait rendre le Canada maître des
lacs en temps de guerre comme en temps de paix, et placer les Iroquois à
sa discrétion pour la chasse et la traite qu'ils faisaient au nord du
St.-Laurent, leur propre pays étant épuisé de gibier. Cette exclusion
aurait entraîné une perte de quatre cent mille francs pour la
Nouvelle-York tous les ans. Quoique ce projet fût ajourné, le colonel
Dongan n'en fut pas plutôt instruit qu'il protesta contre les grands
approvisionnemens que l'on faisait à catarocoui, et contre la
construction d'un fort à Niagara qu'il prétendait être dans les limites
de la Nouvelle-York. Le gouverneur français répondit à toutes ces
protestations, et observa, quant au dernier point, que l'Angleterre
était mal fondée dans ses prétentions sur les terres des cinq cantons,
et qu'on devait savoir que les Français en avaient pris possession même
avant qu'il y eût des Anglais dans la Nouvelle-York, ce qui était vrai.
Le colonel Dongan n'en resta pas là; il convoqua une assemblée des
députés de toute la confédération iroquoise à Albany, dans laquelle,
après leur avoir dit que les Français se préparaient à leur faire la
guerre, il les engagea à les attaquer sur le champ et à l'improviste,
eux et leurs alliés qui seraient facilement vaincus n'étant point sur
leurs gardes, et qu'à tout événement il ne les abandonnerait pas. Le P.
Lamberville, qui était chez les Onnontagués, fut instruit de cette
délibération; il se mit aussitôt en frais de combattre les suggestions
de l'Anglais dans cette tribu, et cela avec assez de succès; et après
avoir eu parole des chefs de ne consentir à aucune hostilité pendant son
absence, il alla faire part de tout ce qu'il savait au marquis de
Denonville. Dongan, informé de son départ, en devina le motif et pressa
les cantons de prendre les armes. Il voulut aussi armer les Iroquois
chrétiens du Sault-St.-Louis et du lac des Deux-Montagnes, et se faire
remettre le P. Jacques, frère du P. Lamberville, qui était resté en
otage dans le canton d'Onnontagué; mais il ne réussit dans aucune de ces
tentatives. Dongan faisait alors en petit ce qu'on a vu faire depuis en
grand à Pitt en Europe, il cherchait partout des ennemis à la France, ne
pouvant la vaincre seul.
À la suite de l'entrevue d'Albany les cantons avaient attaqué les
Outaouais dans l'anse de _Sanguinam_, sur le lac Huron, où ils faisaient
la chasse; et les traitans anglais s'étant présentés au poste même de
Michilimackinac pendant l'absence de M. de la Durantaye qui y
commandait, avaient publié qu'ils donneraient leurs marchandises à bien
meilleur marché que les Français. Le gouverneur à cette nouvelle se
décida d'attaquer sans délai les Tsonnonthouans, entremetteurs de toutes
ces menées, et les plus mal disposés des cinq cantons contre nous.
Afin de tromper cette tribu sur les préparatifs que l'on faisait pour
l'attaquer, le P. Lamberville fut renvoyé chez les Onnontagués avec des
présens pour les chefs qu'il pourrait conserver dans l'intérêt des
Français. La présence de ce missionnaire vénéré, qui ignorait et les
projets du gouverneur et le rôle qu'il lui faisait jouer, dissipa tous
les soupçons que les avertissemens de Dongan leur avait inspirés; ils
rappelèrent même les guerriers qu'ils avaient envoyés en course à la
sollicitation de celui-ci. Dans le même temps les agens français
s'efforçaient de reconquérir la bonne amitié des tribus des lacs,
ébranlées par les intrigues de la Nouvelle-York. L'été de 1686 se passa
ainsi en préparatifs pour la guerre et en négociations pour la paix. Les
Iroquois ne pouvant rester longtemps tranquilles recommencèrent leurs
courses; leurs bandes attaquèrent les alliés de la colonie, ce qui
facilita les démarches que l'on faisait auprès des Miâmis, des Hurons et
des Outaouais pour les engager, eux aussi, à reprendre les armes. Les
cinq cantons n'ont en vue, écrivait le marquis de Denonville dans sa
lettre du 8 novembre à M. de Seignelay, «que de détruire les autres
Sauvages pour venir ensuite à nous. Le colonel Dongan caresse beaucoup
nos déserteurs, dont il tire de grands services, et je suis moi-même
obligé de les ménager jusqu'à ce que je sois en état de les châtier.
J'apprends que les cinq cantons font un gros parti contre les Miâmis, et
les Sauvages de la baie: ils ont ruiné un village de ceux-ci; mais les
chasseurs ont couru sur eux et les ont bien battus; ils veulent avoir
leur revanche. Ils ont fait depuis peu un grand carnage des Illinois,
ils ne gardent plus aucune mesure avec nous, et ils pillent nos canots
partout où ils les trouvent».
Les commandans des forts Michilimackinac et du Détroit avaient reçu
ordre de mettre ces postes en état de défense, et d'y faire des amas de
provisions pour la campagne de l'année suivante. Ils devaient descendre
à Niagara avec les Canadiens et les Sauvages dont ils pourraient
disposer. Tous ces ordres furent exécutés avec le plus grand secret.
Les renforts demandés par le gouverneur arrivèrent de France de bonne
heure dans le printemps de 1687: c'était 800 hommes de mauvaises recrues
commandés par le chevalier de Vaudreuil, maréchal des logis des
mousquetaires, qui s'était distingué à la prise de Valenciennes (1677),
et dont plusieurs descendans ont depuis gouverné la colonie. Une partie
monta immédiatement à Montréal pour servir dans le corps qui se
rassemblait dans l'île de Ste.-Hélène, sous les ordres de M. de
Callières. Cette petite armée se trouva bientôt composée de 832 nommes
de troupes réglées, d'environ 1000 Canadiens et de 300 Sauvages. «Avec
cette supériorité de forces, Denonville eut pourtant la malheureuse idée
de commencer les hostilités par un acte qui déshonora le nom français
chez les Sauvages, ce nom que, malgré leur plus grande fureur, ils
avaient toujours craint et respecté.» Peut-être crut-il aussi par ce
procédé frapper les Iroquois de terreur. Quoiqu'il en soit, en envoyant,
l'automne précédent, le P. Lamberville dans les cantons, il l'avait
chargé d'inviter les chefs de ces tribus à se rendre au printemps à
Catarocoui, afin de le rencontrer pour terminer leurs différends dans
une conférence. Ces Sauvages, qui avaient une confiance sans borne dans
leur missionnaire, le crurent; mais à peine eurent-ils mis le pied en
Canada, qu'ils furent saisis, garrottés et envoyés en France pour servir
sur les galères.
La nouvelle de cette trahison, désapprouvée hautement dans toute la
province, poussa au comble de la fureur les Iroquois, qui ne songèrent
plus qu'à en tirer une vengeance dont on se souviendrait longtemps. L'on
trembla pour le P. Lamberville instrument innocent de cette action. Les
anciens d'Onnontagué le firent appeler.--«Tout nous autorise à te
traiter en ennemi, lui dirent-ils, mais nous ne pouvons nous y résoudre.
Nous te connaissons trop, ton coeur n'a point eu de part à l'insulte
qu'on nous a faite. Nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un
crime que tu détestes autant que nous et dont tu n'as été que
l'instrument innocent. Mais il faut que tu nous quittes. Tout le monde
ne te rendrait peut-être pas justice ici. Quand la jeunesse aura entonné
le chant de guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré
nos chefs à un rude et indigne esclavage; elle n'écoutera plus que sa
fureur à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»
Après ce discours dont la simplicité n'est égalée que par la grandeur et
la noblesse du sentiment qui l'inspire, ces Sauvages donnèrent au
missionnaire des conducteurs qui prirent par des routes détournées, et
ne le quittèrent qu'après l'avoir mis hors de danger. Un autre Jésuite,
le P. Millet, qui se trouvait aussi alors dans les cantons, fut adopté
par une femme qui l'arracha de cette manière au supplice du feu.
Le roi de France, dès que cette nouvelle lui parvint, s'empressa de
désavouer la conduite du gouverneur, que semblait autoriser cependant
une lettre que ce monarque avait fait adresser à M. de la Barre, dans
laquelle il lui ordonnait d'envoyer les prisonniers iroquois aux
galères, les regardant comme des sujets révoltés. Mais l'on n'avait
point suivi ces injonctions dans le temps; et dans le cas actuel, loin
de s'y être conformé, l'on s'était emparé des chefs de cette nation par
un guet-apens odieux; l'on avait violé dans leurs personnes le caractère
sacré et inviolable d'ambassadeurs. L'on s'empressa donc de les renvoyer
en Canada pour détruire les funestes effets de cette perfidie, tant par
rapport à la religion, que par rapport à la guerre; car, comme dit très
bien Charlevoix, il devenait plus difficile de subjuguer entièrement une
nation, qu'un coup d'un si grand éclat devait nous rendre
irréconciliable et porter aux plus grands excès de fureur; et des deux
côtés l'on courut aux armes.
L'armée campée dans l'île de Ste.-Hélène se mit en marche le onze de
juin sur quatre cents berges ou canots. M. Denonville en avait pris le
commandement. Les Canadiens, divisés en quatre bataillons, étaient sous
les ordres immédiats de Dugué, Berthier, Verchères et Longueuil. Le
nouvel intendant, M. de Champigny, qui avait succédé à M. de Meules,
accompagna l'armée, qui débarqua le dix juillet à la rivière aux Sables
sur le bord du lac Ontario, au centre des ennemis, où elle se forma un
camp palissadé. Le même jour, elle fut rejointe par la Durantaye, Tonti
et de Luth, qui amenaient environ 600 hommes de renfort du Détroit, et
une soixantaine de prisonniers anglais que le premier avait faits sur le
lac Huron, où ils les avaient rencontrés s'en allant traiter à
Michilimackinac, en contravention au traité conclu entre les deux
couronnes[137].
[Note 137: Smith (_History of New-York_) prétend que cette attaque était
une infraction du traité de Whitehall de 1686, par lequel il avait été
convenu que la _traite avec les Sauvages serait libre aux Anglais et aux
Français_. Nous ne trouvons rien de semblable dans le traité en
question, qui contient au contraire cette clause expresse: «V. Et que
pour cet effet les sujets et habitans, marchands, capitaines de
vaisseaux, pilotes et matelots des royaumes, provinces et terres de
chacun des dits rois respectivement, _ne feront aucun commerce_ ni pêche
_dans tous les lieux_ dont l'on est ou l'on sera en possession de part
et d'autre dans l'Amérique; c'est à savoir, que les sujets de sa Majesté
très-chrétienne ne se mêleront d'aucun trafic, ne feront aucun commerce
et ne pêcheront point dans les forts, rivières, baies, etc., ou autres
lieux qui sont ou seront ci-après possédés par sa Majesté britannique en
Amérique; et réciproquement les sujets de sa Majesté britannique ne se
mêleront d'aucun trafic, etc. _Mémoires des commissaires du Roi_, &c.
Vol. II p. 126.]
L'armée s'ébranla le 12 vers le soir pour aller chercher les ennemis. M.
de Callières commandait l'avant-garde. Il fit une chaleur excessive le
lendemain; et le soldat eut à souffrir beaucoup de la soif. Le pays où
elle s'avançait est montagneux et entrecoupé de ravines et de marais, et
favorable par conséquent aux ambuscades; il fallait marcher avec une
grande circonspection. Les Iroquois furent informés de l'arrivée des
Français par deux Sauvages qui avaient déserté dans la nuit de leur camp
à la rivière aux Sables, et donné l'alarme aux Tsonnonthouans, qui, sur
ce premier avis, brûlèrent leur village et prirent la fuite; mais le
premier moment de frayeur passé, ils résolurent de profiter des
avantages du terrain. Ils placèrent trois cents hommes dans un ruisseau
coulant entre deux collines boisées, en avant de leur bourgade, et cinq
cents autres dans un marais couvert de broussailles épaisses qui était
au pied à quelque distance, et dans cette position ils attendirent les
Français.
Ceux-ci se fiant à certains indices trompeurs, semés sur leur route
exprès par l'ennemi, précipitaient leur marche dans un vallon étroit et
rempli d'arbres touffus, croyant le surprendre tranquille dans sa
bourgade, quand leur avant-garde, très-éloignée du corps de bataille,
arriva près du ruisseau. Les Iroquois qui y étaient cachés, avaient reçu
ordre de laisser passer toute l'armée française et de l'assaillir par
derrière; cette brusque attaque devait la jeter dans la seconde et
principale ambuscade dans le marais. Heureusement que ces barbares
prirent cette avant-garde pour l'armée entière, et croyant en avoir bon
marché comme elle était presque toute composée d'Indiens, ils poussèrent
leur cri et firent feu. A cette attaque inattendue par des hommes qu'ils
ne voyaient pas, la plupart des Sauvages alliés lâchèrent le pied et le
désordre se communiqua, dans le premier moment de surprise, aux troupes
du corps de l'armée, composées d'hommes qui n'étaient pas accoutumés à
combattre dans les bois. Mais les Sauvages chrétiens et les Abénaquis
tinrent fermes; et Dugué à la tête de quelques uns des bataillons de
milice rétablit le combat. Les ennemis entendant alors les tambours
battre la charge, l'épouvante s'empara d'eux à leur tour, et ils
abandonnèrent leur position et s'enfuirent vers ceux qui étaient
embusqués dans le marais, et qui, atteints aussi d'une terreur panique,
disparurent en un clin d'oeil, laissant derrière eux leurs couvertes et
des armes. La perte fut peu considérable du côté des Français; les les
Iroquois eurent quarante cinq tués et une soixantaine de blessés. L'on
coucha sur le champ de bataille crainte de nouvelle surprise.