[Note 135: «Un vaisseau chargé de vingt deux milles livres de

marchandises pour son compte venait de périr dans le golfe St.-Laurent;

des canots montant de Montréal au fort de Frontenac, chargés

pareillement de marchandises, s'étaient perdus dans les rapides. Il

disait qu'à l'exception de M. le comte de Frontenac, il semblait que

tout le Canada eût conjuré contre son entreprise; que l'on avait

déhanché ses gens qu'il avait amenés de France, dont une partie s'était

échappée avec ses effets par la Nouvelle Hollande, et qu'à l'égard des

Canadiens qui s'étaient donnés à lui, l'on avait trouvé moyen de les

dégoûter et de les détacher de ses intérêts». Dans tous ses malheurs,

dit un missionnaire, je n'ai jamais remarqué en lui la moindre

altération, paraissant toujours dans son sang froid et sa possession

ordinaire, et je le vis plus résolu que jamais de continuer son ouvrage

et de pousser sa découverte».]

Il repartit donc avec Tonti et le P. Mambré, 24 Français et 18 Sauvages

aguerris, tant Mahingans ou Loups qu'Abénaquis, les deux peuples les

plus braves de l'Amérique, et atteignit le Mississipi le 6 février

(1682).

Comme Marquette il s'abandonna au courant du grand fleuve. La douceur du

climat et la beauté du pays réveillaient, à mesure qu'il avançait, ses

anciennes espérances de fortune et de gloire. Il reconnut les Arkansas

et d'autres tribus visitées par Marquette, et il traversa, en approchant

de la mer, une foule de nations qui le considéraient avec surprise,

entre autres les Chicasaws, les Taensas, les Chactas, et enfin les

Natchez rendus si célèbres par les écrits de Chateaubriand. S'étant

arrêté plusieurs fois, il ne parvint à l'embouchure du fleuve que vers

le 9 avril, qu'il aperçut enfin l'Océan se déployer majestueusement

devant lui sous le beau ciel chaud dés régions voisines du tropique. Un

cri d'enthousiasme et de triomphe s'échappa de sa bouche! Il avait donc

atteint le but de plusieurs années de soucis, de travaux et de dangers,

et assuré par sa persévérance une noble conquête à sa patrie. Il prit

solennellement possession de la vallée du Mississipi pour la France, et

donna le nom de Louisiane à cette contrée en l'honneur de Louis XIV, nom

conservé aujourd'hui au riche Etat situé sur le golfe du Mexique, dont

la Nouvelle Orléans, fondée par un de nos compatriotes, est la capitale.

Ainsi fut complétée la découverte du Mississipi, qui fut reconnu par les

Français depuis le Sault-St.-Antoine jusqu'à la mer, c'est-à-dire

pendant l'espace de plus de six cents lieues.

La Salle revint alors sur ses pas, et envoya en France le P. Mambré pour

rendre compte des résultats de son voyage au roi. Le franciscain

s'embarqua sur le vaisseau qui était venu chercher le comte de

Frontenac, et qui fit voile de Québec le 17 novembre. La Salle lui-même

resta l'été et l'hiver suivant parmi les Illinois et dans les régions du

lac Michigan, pour y former des établissemens et y faire la traite. Mais

ayant eu connaissance des mauvaises dispositions du nouveau gouverneur à

son égard, il résolut de passer en France pour contrecarrer l'effet des

rapports qui y avaient été envoyés relativement à ses courses dans

l'Ouest. L'on sait déjà que M. de la Barre avait écrit au ministère que

c'était l'imprudence de la Salle qui avait allumé la guerre entre les

Français et la confédération iroquoise, et que la colonie pourrait bien

être attaquée avant qu'elle fût en état de se défendre; il écrivit

encore après la découverte de l'embouchure du Mississipi, que le P.

Mambré, qui venait d'arriver à Québec pour passer en Europe, n'avait

voulu lui rien communiquer de l'expédition de la Salle; qu'il ne croyait

pas qu'on pût ajouter beaucoup de foi à ce que ce religieux en dirait,

et que la Salle lui-même paraissait avoir de mauvais desseins; qu'il

était avec une vingtaine de vagabonds, français et sauvages, dans le

fond de la baie du lac Michigan, où il tranchait du souverain, pillait

et rançonnait les gens de sa nation, exposait les peuples aux incursions

des Iroquois, et couvrait toutes ses violences du prétexte de la

permission qu'il avait du roi de faire seul le commerce dans les pays

qu'il pourrait découvrir. Ces représentations sans cesse répétées par la

plus haute autorité de la colonie, et qui furent suivies de la mise sous

le séquestre des forts de Frontenac et de St.-Louis aux Illinois,

tendaient évidemment à mettre la fidélité de la Salle en question.

Celui-ci partit de Québec dans le mois de novembre 1683.

C'était à l'époque où Louis XIV au comble de la gloire, et reconnu pour

le prince le plus puissant de la chrétienté, ne mettait plus de bornes à

son ambition. Vainqueur de l'Europe coalisée, il lui avait dicté des

lois à Nimègue en 1678. Tout semblait favoriser les plans de conquête de

ce monarque altier. La découverte du Mississipi vint lui donner encore

des droits sur un nouveau pays, et flatter d'une autre sorte son amour

propre royal, lui qui ambitionnait toutes les gloires. L'on devait donc

supposer que, malgré les rapports du gouverneur du Canada, il aurait des

égards pour la Salle qui avait si puissamment contribué à lui assurer

cette nouvelle acquisition de territoire. Quoique le grand Colbert fût

descendu dans la tombe, l'impulsion qu'il avait donnée au commerce, à

l'industrie et à la colonisation lui survivait, et le peuple recevait

avec un orgueil bien louable la nouvelle des extensions que l'on donnait

tous les jours aux possessions françaises dans l'intérieur de

l'Amérique. M. de Seignelay, après avoir conféré avec notre voyageur

qu'il écouta avec un grand intérêt, vit bien que M. de la Barre avait

été induit en erreur. Il ne put rien refuser à celui qui venait de doter

la France d'un des plus beaux pays du monde, et lui, aussi bien que le

roi, se prêta facilement à la proposition qu'il leur fit d'y établir

immédiatement des colonies. La Salle fut sensible à ces marques de

bienveillance, qui annonçaient que l'on savait apprécier ses vues et son

génie, et il se mit sur le champ en frais d'exécuter une entreprise pour

laquelle le gouvernement s'obligea de lui fournir tout ce qui pourrait

lui être nécessaire.

CHAPITRE III.

LE MASSACRE DE LACHINE.

1682-1689.

Administration de M. de la Barre: caractère de ce gouverneur; il se

laisse prévenir contre les partisans de M. de Frontenac, et

particulièrement contre la Salle. La guerre étant imminente, il convoque

une assemblée des notables; leurs cahiers; l'on demande des colons au

roi.--Louis XIV, qui force par la révocation de l'édit de Nantes 500,000

Huguenots à s'expatrier, n'a que 200 hommes à envoyer au

Canada.--Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, malgré les ordres de sa

cour, excite les Iroquois à la guerre.--La Barre s'en laisse imposer par

les barbares qui le trompent, et qui lèvent enfin le masque en attaquant

le fort de Crèvecoeur aux Illinois.--Maladresse de Dongan qui veut

réunir tous les cantons contre les Français.--Le gouverneur part de

Montréal avec une armée pour attaquer les Iroquois; lenteur et désordre

de sa marche; il arrive à la baie de la Famine (lac Ontario); disette

dans le camp; paix honteuse avec l'ennemi.--M. de la Barre est rappelé

et remplacé par le marquis de Denonville dont l'administration n'est

encore plus malheureuse que celle de son prédécesseur.--Il veut exclure

les traitans anglais et les chasseurs iroquois de la rive gauche du

St.-Laurent et des lacs.--Dongan rassemble les chefs des cantons à

Albany et les engage à reprendre les armes.--M. Denonville, instruit de

ces menées par le P. Lamberville, se décide à les prévenir.--Sous

prétexte d'une conférence, il attire plusieurs chefs de ces tribus en

Canada, les saisit et les envoye chargés de fers en France.--Noble

conduite des Onnontagués envers le P. Lamberville, instrument innocent

de cette trahison.--On attaque les Tsonnonthouans avec 2700 hommes; ils

tendent une ambuscade; l'on réduit tous leurs villages en cendres.--On

ne profite point de la victoire.--Fondation de Niagara.--Pourparlers

inutiles pour la paix; perfidies profondément ourdies de le Rat, chef

huron, pour rompre les négociations: la guerre continue.--Le chevalier

de Callières propose la conquête de la Nouvelle-York.--Calme trompeur

dans la colonie: massacre de Lachine le 24 août (1689). Ineptie du

gouverneur; il est révoqué.--Guerre entre, la France et

l'Angleterre.--M. de Frontenac revient en Canada; il tire le pays de

l'abîme, et le rend par ses talens et par sa vigueur bientôt victorieux

de tous ses ennemis.

Cependant, tandis que M. de la Barre écrivait à la cour que rien n'était

plus imaginaire que les découvertes de la Salle, et qu'il s'emparait des

forts de Frontenac et de St.-Louis appartenant à ce voyageur célèbre,

acte de spoliation fort blâmé dans le temps, les affaires ne

s'amélioraient pas dans la colonie. Ce gouverneur avait des idées assez

libérales en matières d'administration, et c'est qui l'avait fait jeter

dans les bras des partisans de la traite libre et des ennemis du

monopole. Il est vrai que rien à cette époque n'aurait été plus

avantageux pour le Canada, que l'entière liberté du négoce; mais il ne

chercha pas même à y faire reconnaître ce principe par la cour, et

encore bien moins à le mettre en pratique, à en faire la base du système

commercial du pays. Il paraît au contraire, si l'on en croit quelques

chroniqueurs, comme l'abbé de Belmont, que l'intérêt privé n'était pas

étranger aux motifs de sa conduite, et que non seulement il faisait

lui-même le commerce des pelleteries, mais qu'il tirait encore de grands

bénéfices de la vente des congés de traite. Quoiqu'il en soit, c'est

dans l'exécution qu'il parût que M. de la Barre manquait généralement

d'énergie; et s'il avait des vues heureuses, la nature semblait lui

refuser les qualités nécessaires pour mener à bonne fin les affaires

compliquées et qui demandaient à la fois une exécution prompte et de la

décision. Cette inégalité dans la force de son intelligence était encore

accrue par l'âge. Les rênes du gouvernement canadien, à l'entrée d'une

guerre qu'on s'attendait à voir éclater d'un jour à l'autre, étaient

donc tombées dans des mains incapables de porter un si pesant fardeau.

L'on va voir bientôt quel fut le fruit de cette faiblesse de

l'administration du gouvernement.

M. de la Barre, après avoir passé les affaires du pays en revue, sentit

toutes les difficultés de sa position, sur laquelle il ne s'aveugla pas.

Suivant un usage de la mère-patrie dans les circonstances critiques, il

convoqua une assemblée des notables pour prendre leur avis sur ce qu'il

y avait à faire. L'intendant, l'évêque, plusieurs membres du conseil

supérieur, les chefs des juridictions subalternes, le supérieur du

séminaire et celui des missions, y furent conviés avec les principaux

officiers des troupes. Il paraît qu'il n'y fut point appelé de citoyens

non liés au gouvernement. Dans le régime du temps, l'on donnait à une

pareille réunion un titre qu'elle n'aurait sans doute pas comporté sous

un gouvernement libre.

Cette assemblée de notables exposa au gouverneur la situation du Canada

dans un rapport qui fut immédiatement envoyé à Paris. Elle disait que la

Nouvelle-York voulant attirer à elle tout le commerce des Sauvages,

excitait les Iroquois à nous faire la guerre, que l'Angleterre était en

conséquence notre première ennemie; que les cinq nations pour n'avoir

point à lutter contre plus fort qu'elles, travaillaient à nous détacher

nos alliés ou à les détruire les uns après les autres; qu'elles avaient

commencé par les Illinois qu'il était très important pour nous

d'empêcher de succomber, mais que la chose était difficile, parceque la

colonie n'était pas capable de mettre plus de mille hommes sous les

armes[136], et qu'il faudrait encore, pour cela, interrompre une partie

des travaux de la campagne; qu'avant de prendre les armes, il fallait

avoir des vivres et des munitions de guerre dans le voisinage de

l'ennemi, parcequ'il ne s'agissait plus de l'effrayer, comme du temps de

M. de Tracy, mais bien de le réduire au point qu'il ne pût plus faire de

mal; que le fort de Catarocoui serait très commode pour cela, puisque de

ce poste on pouvait, en quarante huit heures, tomber sur le canton des

Tsonnonthouans, le plus éloigné de tous, et sur lequel il fallait

d'abord porter le premier coup de la guerre. L'assemblée déclara aussi

qu'avant de s'engager dans une pareille entreprise, il fallait demander

au roi deux ou trois cents soldats, dont une partie serait mise en

garnison à Catarocoui et à la Galette (Prescott), pour garder la tête de

la colonie, tandis que toutes les forces dont on pouvait maintenant

disposer, marcheraient à l'ennemi; et en outre le supplier d'envoyer

dans le pays mille ou quinze cents engagés pour cultiver les terres

pendant l'absence des habitans partis pour l'armée, et des fonds pour

les magasins et pour la construction de trois ou quatre barques sur le

lac Ontario, qui seraient affectées au passage des troupes et de leur

matériel.

[Note 136: D'après le rôle contenu dans l'Appendice D à la fin de ce

volume, il paraîtrait qu'il y avait deux mille hommes en état de porter

les armes dès 1668; mais l'assemblée supposait avec raison qu'une partie

seulement de la population mâle pouvait aller porter la guerre au loin.]

Elle terminait son cahier par appuyer sur la nécessité d'engager le roi

à faire cotte dépense, de l'instruire de l'urgence de la guerre, de la

véritable situation du Canada et de son insuffisance pour la soutenir

seul; et de lui représenter surtout que le défaut des secours de France

commençait à nous attirer le mépris des Indiens; que si la confédération

iroquoise voyait arriver des troupes françaises, elle n'oserait pas nous

attaquer, et que nos alliés s'empresseraient de prendre les armes contre

une nation qu'ils redoutent, et dont ils se croiraient assurés de

triompher s'ils nous savaient en état de les secourir puissamment.

Le cahier des notables ne contenait rien d'entièrement étranger à la

question de la guerre. La demande assez mal motivée de quinze cents

colons pour remplacer les habitans partis pour l'armée, resta sans

réponse et sans fruit. Et pourtant c'était dans le temps même que les

Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission d'aller s'établir

dans le Nouveau-Monde, où ils promettaient de vivre en paix à l'ombre du

drapeau de leur patrie, qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer; c'était dans

le temps, dis-je, qu'on leur refusait une prière dont la réalisation eût

sauvé le Canada, et assuré pour toujours ce beau pays à la France. Mais

Colbert avait perdu son influence à la cour, et était mourant. Tant que

ce grand homme avait été au timon des affaires, il avait protégé les

calvinistes qui ne troublaient plus la France, mais l'enrichissaient. Sa

mort arrivée en 1684 les livra entièrement au chancelier Le Tellier et

au farouche Louvois. Les dragonades passèrent sur les cantons

protestans, terribles pronostics de la révocation de l'édit de Nantes.

Le roi montrait avec un secret plaisir, dit un écrivain distingué, sa

puissance en humiliant le pape et en écrasant les Huguenots. Il voulait

l'unité de l'Eglise et de la France, objet des désirs des grands hommes

de l'époque à la tête desquels était Bossuet.

Madame de Maintenon, calviniste convertie, et devenue secrètement son

épouse (1685), l'encourageait dans ce dessein, et lui suggéra ce moyen

cruel, celui d'arracher les enfans à leurs parens pour les élever dans

la foi catholique; ce moyen qu'elle n'eût jamais recommandé sans doute,

si elle eût été mère.

Les vexations, les confiscations, les galères, le supplice de la roue,

le gibet, tout fut employé inutilement pour les convertir. Les

malheureux protestans ne songèrent plus qu'à échapper à la main qui

s'appésantissaient sur eux; on eut beau leur défendre de laisser le

royaume et punir des galères ceux qui trempaient dans leur évasion, cinq

cents mille s'enfuirent en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, et

dans les colonies américaines de cette nation. Ils y portèrent leurs

richesses, leur industrie, et, après une pareille séparation, des

ressentimens et une soif de vengeance qui coutèrent cher à leur patrie.

Guillaume III chargea plus d'une fois les troupes françaises à la tête

de régimens français, et l'on vit des régimens catholiques et huguenots,

en se reconnaissant sur le champ de bataille, s'élancer les uns sur les

autres à la bayonnette avec cette fureur et cet acharnement que ne

montrent point des soldats de deux nations différentes. De quel avantage

n'eut pas été une une émigration faite en masse et composée d'hommes

riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l'étaient les Huguenots,

pour peupler les bords du St.-Laurent, ou les fertiles plaines de

l'Ouest? Du moins ils n'auraient pas porté à l'étranger le secret des

manufactures de France, et enseigné aux diverses nations à produire des

marchandises qu'elles étaient accoutumées d'aller chercher dans les

ports de celle-ci. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux

vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'alliance du pouvoir

spirituel et du pouvoir temporel, d'une autorité qui ne laissait

respirer ni la conscience ni l'intelligence. Si vous et les vôtres ne

vous êtes convertis avant tel jour, l'autorité du roi se chargera de

vous convertir, écrivait Bossuet aux schismatiques. Nous le répétons,

sans cette politique, nous ne serions pas, nous Canadiens, réduits à

défendre pied à pied contre une mer envahissante, notre langue, nos

lois, et notre nationalité? Comment jamais pardonner au fanatisme les

angoisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a rendu la

destinée si douloureuse et si pénible, dont il a compromis si gravement

l'avenir.

Louis XIV qui avait des myriades de dragons pour massacrer les

protestans, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, ce

monarque enfin qui dominait sur l'Europe n'eût que deux cents soldats à

envoyer à Québec pour protéger une contrée quatre fois plus vaste que la

France, une contrée qui embrassait la baie d'Hudson, l'Acadie, le

Canada, une grande partie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York et

de toute la vallée du Mississipi. Il écrivit au gouverneur-général au

mois d'août 1683, que le roi de la Grande-Bretagne, à qui il avait fait

probablement des représentations, avait donné des ordres très précis à

son représentant dans la Nouvelle-York, le colonel Dongan, d'entretenir

la bonne intelligence avec les Français; et qu'il ne doutait pas que cet

agent ne s'y conformât. Mais Dongan, qui avait résolu de partager les

avantages de la traite avec les Canadiens, n'eut garde de se conformer

aux instructions de sa cour. Il ne cessa point d'exciter secrètement les

Iroquois, et il avait gagné à les décider à lever la hache contre les

Miâmis et les Outaouais, lorsque la nouvelle en étant parvenue à M. de

la Barre, celui-ci leur dépêcha en toute hâte un homme sûr, qui arriva

chez les Onnontagués la veille du jour où ils allaient se mettre eu

marche.

Cet envoyé fut bien reçu. Les Iroquois, qui n'avaient point intention de

tenir leurs promesses, consentirent à tout ce que l'on voulut, et

s'obligèrent même à envoyer des députés à Montréal dans le mois de juin

suivant; mais dès le mois de mai, huit cents hommes des cantons

d'Onnontagué, de Goyogouin et d'Onneyouth tombaient sur les Hurons, les

Miâmis et les Outaouais: et l'on eût bientôt après la nouvelle que les

autres cantons allaient, de leur côté, lancer leurs bandes sur les

habitations canadiennes mêmes. Le gouverneur s'empressa d'informer le

roi de l'état des choses. Il lui manda que Dongan se servait de

transfuges français pour conduire ses négociations avec les cantons;

qu'il fallait se résoudre à abandonner le Canada, ou à faire un effort

pour détruire les Tsonnonthouans et les Goyogouins, les plus animés

contre nous; et qu'il fallait pour cela lui envoyer 400 hommes de bonne

heure le printemps suivant. Tandis qu'il faisait ces instances en France

qui respiraient la guerre, ses démarches auprès des Indiens, dont il

méconnaissait entièrement le caractère, faisaient supposer qu'il ne

redoutait rien tant que la reprise des armes. Il ignorait qu'en

recherchant avec trop d'ardeur leur amitié, il ne faisait qu'accroître

leur orgueil et s'attirer leur mépris. Les délégués qu'ils devaient

envoyer en juin ne paraissant point, il les fit inviter de venir dégager

leur parole à Montréal. Ils répondirent, en faisant les surpris, qu'ils

ne se rappelaient pas d'avoir donné cette parole; et que si l'on avait

quelque chose à leur communiquer, l'on pouvait bien venir les trouver

chez eux.

Afin de s'attacher les cantons plus étroitement, la Nouvelle-York leur

donnait, par un stratagème commercial bien connu, ses marchandises à

perte dans le dessein de ruiner les traitons français, ou de les leur

rendre odieux, en disant qu'ils ne cherchaient qu'à les dépouiller de

leurs pelleteries. On sut aussi qu'elle les excitait sans cesse à

exterminer toutes les tribus avec lesquelles nous faisions quelque

négoce; et que tous les cantons se préparaient à faire une guerre à mort

au Canada. La cupidité armait tout le monde, et deux nations européennes

et hostiles venaient en concurrence commerciale, la pire de toutes, sous

les huttes de ces Sauvages. Quelle facilité n'y avait-il pas de mettre

en jeu les moyens les moins avouables au milieu de populations plongées

dans les ténèbres de l'ignorance? Que de crimes ne pouvait-on pas cacher

à la faveur de leur barbarie? Au reste, pour contrebalancer l'influence

anglaise d'une manière efficace et permanente, la France n'avait autre

chose à faire, qu'à mettre ses marchands en état d'acheter aussi cher et

de vendre à aussi bas prix, que leurs adversaires; mais c'est à quoi

elle ne songeait pas.

Quoique travaillés par ces motifs intéressés, et excités par les

promesses, les louanges, les menaces mêmes de la Nouvelle-York, les

Iroquois craignaient beaucoup plus les Français qu'ils ne voulaient le

faire paraître, et ils ne pouvaient s'empêcher d'observer à leur égard

certaines convenances qui leur étaient inspirées par un reste de respect

et de crainte; mais c'était tout. Ils envoyèrent des députés à Montréal

pour renouveler leurs protestations d'amitié; l'on ne put rien tirer de

plus de cette ambassade. Il était évident qu'ils voulaient seulement,

par cette tactique qui présentait un dehors de modération, conserver les

apparences et gagner du temps en trompant le gouverneur sur leurs

projets. Tout le monde en était convaincu. Les missionnaires et tous

ceux qui connaissaient ces Sauvages, l'avertissaient de se tenir sur ses

gardes; l'on sut qu'ils s'étaient même approché du fort de Catarocoui

pour le surprendre si l'occasion s'en fut présenté; mais rien ne put

faire sortir M. de la Barre de ses illusions; il reçut les députés

iroquois le mieux qu'il put, leur fit mille caresses et les renvoya

comblés de présens. Cette conduite paraît d'autant plus étrange, qu'elle

était en contradiction, comme on vient de le dire, avec ce qu'il pensait

et avec ce qu'il écrivait en France.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 26 / 30 段