La nouvelle de la découverte du Mississipi fit une grande sensation dans

la colonie, quoique l'on y fût accoutumé depuis longtemps à de pareils

événemens; car il ne se passait pas d'années sans qu'on annonçât

l'existence de nouvelles contrées et de nouvelles nations. Chacun se mit

donc à calculer les avantages que l'on pourrait retirer du fleuve et de

l'immense territoire que nos deux illustres voyageurs avaient légués à

la France. L'on formait déjà en imagination de vastes projets. Le

Mississipi tombait dans le golfe du Mexique, il n'y avait pas à en

douter; les possessions françaises allaient donc avoir deux issues à la

mer Atlantique, et embrasser entre leurs deux fleuves gigantesques, la

plus belle et la plus large portion du nouveau continent.

Néanmoins tant que l'on n'aurait point descendu le Mississipi jusqu'à la

mer, il resterait toujours des doutes quant à savoir dans quel océan,

Atlantique ou Pacifique, il se jetait; car enfin l'on ne connaissait

point les pays qu'il traversait depuis l'Arkansas en descendant, et les

suppositions qu'on avait formées touchant la conformation de l'Amérique

dans cette latitude, du côté du couchant, pouvaient bien être erronées.

C'était un point qu'il restait à éclaircir; et celui qui se chargerait

de cette tâche devait partager la gloire de Marquette et de son

compagnon. Nous allons voir comment cela s'effectua.

«La Nouvelle-France comptait alors au nombre de ses habitans un Normand

nommé La Salle (Robert Cavalier de), possédé de la double passion de

foire une grande fortune et de parvenir à une réputation brillante. Ce

personnage avait acquis dans la société des Jésuites, où il avait passé

sa jeunesse, l'activité, l'enthousiasme, le courage d'esprit et de

coeur, que ce corps célèbre savait si bien inspirer aux âmes ardentes,

dont il aimait à se recruter. La Salle prêt à saisir toutes les

occasions de se signaler, impatient de les faire naître, audacieux,

entreprenant», voyageur enfin devenu aussi célèbre par ses malheurs et

son courage indomptable pour les surmonter, que par ses découvertes,

était depuis quelques années à Québec (1677), lorsque Joliet arriva de

son expédition du Mississipi. Il avait l'esprit cultivée et étendu, et

le rapport de celui-ci fut pour son génie un jet de lumière. Il forma de

suite un plan vaste sur lequel il appuya sa fortune et sa renommée

future, plan qu'il suivit jusqu'à sa mort avec une persévérance

incroyable.

Il était venu en Canada avec le projet de chercher un passage au Japon

et à la Chine par le nord ou par l'ouest de cette colonie; pauvre, il

n'avait rien apporté avec lui que son énergie et ses talens, et

cependant son entreprise exigeait de grands moyens. Il commença donc par

se faire des amis et des protecteurs, et sut captiver les bonnes grâces

du comte de Frontenac, qui aimait en lui la hardiesse des idées,

l'esprit entreprenant et courageux, et ce caractère ferme et résolu qui

le distinguait lui-même.

Favorisé par Courcelles et Talon, en arrivant dans le pays il établit un

comptoir pour la traite près de Montréal, à Lachine, nom qu'on prétend

avoir été donné à ce lieu par allusion satirique à l'entreprise qu'il

avait formée d'aller en Asie par le Nord-Ouest. Il visite pour son

commerce le lac Ontario et le lac Erié. La découverte du Mississipi le

trouva comme on vient de le dire à Québec. Saisissant avec avidité le

moment où tout le Canada était encore dans l'excitation causée par cet

événement, il communiqua ses vues au comte de Frontenac. Il se flattait

qu'en remontant jusqu'à la source du fleuve nouvellement découvert, il

pourrait trouver un passage qui le conduirait à l'Océan, objet principal

de son ambition; dans tous les cas, la découverte de son embouchure ne

serait pas sans gloire ni sans avantage. Voulant faire en même temps une

entreprise de commerce et de découverte, il jugea que le fort de

Frontenac lui était nécessaire pour servir de base à ses opérations.

Fortement recommandé par son protecteur, il passa en France; le marquis

de Seignelay qui avait remplacé son père, le grand Colbert, dans le

ministère de la marine, le reçut très bien et lui fit obtenir tout ce

qu'il désirait. Le roi l'anoblit, lui accorda le fort de Frontenac à

condition qu'il le rebâtirait en pierre, et lui donna enfin tous les

pouvoirs nécessaires pour faire librement le commerce et pour continuer

les découvertes commencées. Cette concession équivalait à un commerce

exclusif avec les cinq nations.

La Salle, animé d'une vive espérance et le cour plein de joie, partit de

la Rochelle le 14 juillet 1678, emmenant avec lui trente hommes, marins

et ouvriers, des ancres, des voiles, etc. pour équiper des navires sur

les lacs. En arrivant à Québec, il s'achemina vers Catarocoui sans

perdre de temps, avec les marchandises qu'il apportait pour trafiquer

avec les Indiens. Sa brûlante énergie donna de l'activité à tout. Dès le

18 novembre, le premier brigantin qu'on eût encore vu sur le lac

Ontario, sortait du port de Catarocoui (Kingston) à grandes voiles

chargé de marchandises et d'objets nécessaires pour la construction d'un

fort et d'un nouveau vaisseau à Niagara, second poste dont son

entreprise nécessitait l'établissement. Cette première navigation fut

assez heureuse. Lorsqu'on arriva à la tête du lac Ontario, les Sauvages

de ces quartiers restèrent longtemps dans l'étonnement et l'admiration

devant le navire; tandis que de leur côté les Français qui n'avaient pas

vu la chute de Niagara, ne pouvaient cacher leur profonde surprise à

l'aspect de tout un fleuve se précipitant d'un seul bond dans un abîme

de 160 pieds, avec un bruit qui s'entend à plusieurs lieues de distance.

Cependant la Salle fit débarquer et transporter la cargaison du

brigantin au pied du lac Erié, pour commencer la construction du fort et

du vaisseau. Mais lorsque les Indigènes virent s'élever le fort, ils

commencèrent à craindre et à murmurer. Afin de ne point s'attirer ces

barbares sur les bras, la Salle se contenta de le convertir en une

habitation entourée de simples palissades, pour servir de magasin. On

établit dans l'hiver un chantier à deux lieues au-dessus de la chute, et

l'on construisit un bâtiment de soixante tonneaux. Ces travaux se

faisaient sous les ordres immédiats du chevalier de Tonti, que le prince

de Conti, ami de la Salle, lui avait recommandé. Cet Italien avait eu

une main emportée d'un éclat de grenade, dans les guerres de la Sicile,

et il s'en était fait mettre une de fer couverte ordinairement d'un

gant, dont il se servait avec facilité; les Sauvages le redoutaient

beaucoup et l'appelaient bras de fer. Il fut très utile à la Salle

auquel il demeura toujours fidèlement attaché. Il a été publié sous son

nom un ouvrage sur la Louisiane qu'il a désavoué.

L'activité de la Salle redoublait à mesure que la réalisation de ses

desseins semblait devenir plus probable. Il envoya dans l'hiver Tonti et

le franciscain Hennepin, devenu célèbre par ses voyages en Amérique, en

ambassade chez les Iroquois pour rendre ces barbares favorables à son

entreprise; il les visita lui-même ensuite, ainsi que plusieurs autres

nations avec lesquelles il voulait établir des relations commerciales.

La Salle fut le premier fondateur européen de Niagara, et le premier

aussi qui construisit un navire sur le lac Erié. Le Griffon, c'est le

nom qu'il donna à ce vaisseau, voulant, disait-il, faire voler le

griffon par dessus les corbeaux par allusion à ses ennemis que ses

projets avaient rendus fort nombreux, fut lancé sur la rivière Niagara

en 1679, au milieu d'une salve d'artillerie, des chants du _Te Deum_ et

des cris de joie des Français, auxquels vinrent se mêler ceux

qu'arrachait la surprise superstitieuse des Indigènes, qui appelaient

les premiers _Otkon_, c'est-à-dire, esprits perçans.

Le 7 août de la même année, le Griffon armé de 7 pièces de canon et

chargé d'armes, de vivres et de marchandises, portant en outre trente

deux hommes, et deux missionnaires, entra dans le lac Erié au milieu des

détonations de l'artillerie et de la mousqueterie, dont le bruit

frappait pour la première fois les échos de ces contrées désertes et

silencieuses. La Salle triomphant de l'envie de ses ennemis et de tous

les autres obstacles inhérens à son entreprise, salua de son bord, au

bout de quelques jours de passage, avec un secret plaisir les rives du

Détroit, dont l'aspect enchanta tous ses compagnons: chaque point de vue

leur sembla autant de lieux de plaisance et de belles campagnes. «Ceux,

dit Hennepin, qui auront le bonheur de posséder un jour les terres de

cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux voyageurs qui

leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac Erié pendant

cent lieues d'une navigation inconnue». C'est la Salle qui donna en

passant au lac qu'il y a vers le milieu du Détroit, le nom de

Ste.-Clair. Le 23 août, il entra dans le lac Huron, et arriva cinq jours

après à Michilimackinac après avoir essuyé une grosse tempête. Les

naturels en voyant s'élever à l'horison le vaisseau couvert de sa haute

voilure blanche, furent tout interdits, et le bruit du canon acheva de

les jeter dans une épouvante extraordinaire.

Le chef français couvert d'un manteau d'écarlate bordé de galon d'or, et

suivi d'une garde, alla entendre la messe par terre à la chapelle des

Outaouais: il y fut reçu avec beaucoup de politesse et de considération.

Le Griffon continuant son voyage, jeta enfin l'ancre heureusement dans

la baie des Puans, sur la rive occidentale du lac Michigan, dans le mois

de septembre. Telle fut la première navigation d'un vaisseau de haut

bord sur les lacs du Canada. Les partis que La Salle entretenait dans

ces contrées pour faire la traite, lui ayant ramassé un chargement de

pelleteries, il renvoya son navire avec une riche cargaison à Niagara,

afin de payer ses créanciers. Le Griffon fit voile le 18 septembre, et

l'on n'en a plus entendu parler depuis. Cette perte considérable ne fut

pas de moins de 50,000 à 60,000 francs.

Cependant La Salle après le départ de son vaisseau, continua sa route

jusqu'au village de St.-Joseph au fond du lac Michigan, où il lui avait

donné ordre de monter à son retour de Niagara. Il emmenait avec lui une

trentaine d'hommes de différens métiers avec des armes et des

marchandises. Rendu dans ce village, il fit bâtir dans les environs une

maison et un fort pour la sûreté de ces marchandises, et en même temps

pour servir de retraite à ses gens; il lui donna le nom de Fort des

Miâmis. Cette fortification occupait la cime d'une montagne escarpée en

forme de triangle, baignée de deux côtés par la rivière des Miâmis, et

défendue de l'autre par une profonde ravine. Il fit baliser

soigneusement l'entrée de la rivière dans l'attente du vaisseau sur la

sûreté duquel dépendait en partie le succès de son entreprise, et il

envoya deux hommes expérimentés à Michilimackinac pour le piloter dans

le lac. Mais après l'avoir attendu longtemps, il commença à craindre

quelque malheur. Quoique très inquiet de ce retard, l'hiver approchant

il se décida à pénétrer chez les Illinois; et laissant dix hommes pour

garder le fort, il partit accompagné de Tonti, de Hennepin avec deux

autres missionnaires, et d'une trentaine de suivans. Il remonta la

rivière des Miâmis, et après beaucoup de fatigues et de dangers, arriva

vers la fin de décembre dans un village indien situé sur la rivière des

Illinois, probablement dans le comté qui porte aujourd'hui son nom. La

tribu était absente à la chasse du bison, et le village complètement

désert.

Les Français continuèrent à descendre la rivière, et ne découvrirent les

Illinois qu'au lac _Peoria_, qu'Hennepin appelle _Pimiteoni_, où il y en

avait un camp nombreux. Ce peuple de moeurs douces et pacifiques, les

reçut avec une généreuse hospitalité, et leur frotta les jambes, selon

son usage lorsqu'il recevait des étrangers qui arrivaient d'une longue

marche, avec de l'huile d'ours et de la graisse de taureau sauvage pour

les délasser. La Salle lui fit des présens et contracta une alliance

durable avec lui. Ce fut avec un plaisir extrême que cette nation apprit

que les Français venaient pour fonder des colonies sur son territoire.

Comme les Hurons du temps de Champlain, elle était exposée aux invasions

des Iroquois; les Français seraient donc aussi pour elle un allié utile

contre ces barbares avides et ambitieux, tandis qu'à son tour la Salle

pourrait compter sur les dispositions bienveillantes de ce peuple. Les

Illinois font leurs cabanes de nattes de jonc plat, doublées et cousues

ensemble. Ils sont de grande stature, forts, robustes, adroits à l'arc

et à la flèche; mais quelques auteurs les représentent comme errans,

paresseux, lâches, libertins et sans respect pour leurs chefs. Ils ne

connaissaient point l'usage des armes à feu lorsque les Français

parurent au milieu d'eux.

Déjà les hommes de la Salle commençaient à murmurer, et disaient que

puisqu'on ne recevait point de nouvelles du Griffon, c'est qu'il s'était

perdu. Le découragement gagna ainsi une partie de sa troupe, et six

hommes désertèrent dans une nuit. L'entreprise qui avait eu un

commencement heureux, semblait maintenant tendre vers un dénouement

contraire. Depuis quelque temps des obstacles naissaient chaque jour

sous les pas de la Salle, et il fallait toute sa force d'âme pour les

surmonter, et toute son éloquence pour rassurer sa petite colonie, à

laquelle il fut enfin obligé de promettre la liberté de retourner en

Canada au printemps, si les choses ne recevaient point de changement

favorable. Afin d'occuper les esprits, et éloigner d'eux l'ennui et les

mauvaises passions de l'oisiveté, il se détermina à bâtir un fort sur

une éminence qu'il trouva à quatre journées au dessous du lac, sur la

rivière des Illinois, et qu'il nomma le Fort de Crèvecoeur, pour marquer

la rigueur de sa destinée et les angoisses cuisantes qui déchiraient

alors son âme. Il mit aussi une barque en construction afin de descendre

le Mississipi, tant il s'opiniâtrait à son dessein: les difficultés

augmentaient son énergie.

Ayant besoin de gréement pour ce vaisseau, et ne sachant encore ce

qu'était devenu le Griffon qui devait lui apporter les choses qu'il

avait jugées nécessaires à son entreprise, il prit la résolution

désespérée de retourner lui-même à pied au fort de Frontenac, dont il

était éloigné de douze à quinze cents milles, pour faire acheminer ces

objets vers le Mississipi. Il chargea avant de partir le P. Hennepin de

descendre dans ce fleuve pour remonter aussi haut que possible vers sa

source, et examiner les contrées qu'il arrose dans ses régions

supérieures; et après avoir donné le commandement du fort à Tonti, il se

mit en marche lui-même le 2 mars 1680, armé d'un mousquet et accompagné

de quatre Français et d'un Sauvage, pour Catarocoui[133].

[Note 133: Charlevoix, en suivant la relation supposé de Tonti, est

tombé dans plusieurs erreurs sur l'expédition de la Salle à la rivière

des Illinois, que l'on reconnaîtra facilement. Hennepin, témoin

oculaire, est ici la meilleure autorité, corroborée qu'elle est par les

lettres et la relation du P. Zénobe Mambré. Voir: _Premier établissement

de la Foi dans la Nouvelle-France_.]

Hennepin s'était mis en chemin cependant le 29 février. Il descendit la

rivière des Illinois jusqu'au Mississipi, fit diverses courses dans

cette région, puis remonta le fleuve jusqu'au dessus du

Sault-St.-Antoine et tomba entre les mains des Sioux. Pendant sa

captivité, ces barbares s'amusaient à lui faire écrire des mots de leur

langue qu'il avait commencé à étudier: ils appelaient cela mettre du

noir sur du blanc. Quand ils le voyaient consulter le vocabulaire qu'il

s'était fait des termes de leur idiome, pour leur répondre, ils se

disaient entre eux: il faut que cette chose blanche soit un esprit,

puisqu'elle lui fait connaître tout ce que nous lui disons. Combien

d'hommes civilisés sont encore sauvages pour des choses encore plus

simples et plus faciles, et mettent dans leur ignorance sans cesse

obstacle à des inventions et à des pratiques utiles.

Au bout de quelques mois les Sauvages permirent aux trois captifs

français de retourner parmi leurs compatriotes, sur la promesse qu'ils

leur firent de revenir l'année suivante. Un des chefs leur traça la

route qu'ils devaient suivre sur un morceau de papier, et cette carte,

dit Hennepin, nous servit aussi utilement que la boussole aurait pu le

faire. Ils parvinrent, par la rivière Ouisconsin qui tombe dans le

Mississipi, et la rivière aux Renards qui coule vers le côté opposé, à

la mission de la baie du lac Michigan.

Telle fut l'expédition du P. Hennepin, qui reconnut, lui, le Mississipi

depuis l'embouchure de l'Ohio jusqu'au Sault-St.-Antoine en remontant

vers sa source, et qui entra probablement dans le Missouri un des grands

affluens de ce fleuve. En revenant, il ne fut pas peu étonné de

rencontrer vers le Ouisconsin, sur les bords du Mississipi, des traitans

conduits par un nommé de Luth qui l'avaient probablement devancé dans

ces régions lointaines.

Tandis que Hennepin explorait le haut du Mississipi, les affaires de la

Salle empiraient de jour en jour à Crèvecoeur où commandait Tonti. Mais

pour bien comprendre la cause des événemens qui obligèrent celui-ci à

évacuer finalement ce poste, et celle des obstacles qui surgirent autour

de la Salle, il est nécessaire de dire quelque chose de sa position en

Canada, et des craintes qu'y excitaient dans le commerce les grands

projets qu'il formait sans cesse touchant les contrées de l'Ouest.

Arrivé dans le pays, comme je l'ai dit, sans fortune, mais avec une

vaste ambition et des recommandations qui lui donnèrent accès auprès des

personnes en autorité, et dont il cultiva l'amitié avec le plus grand

soin, il devint bientôt l'objet de leur faveur spéciale, tandis que ses

projets de découvertes et de colonisation excitaient contre lui l'envie

des hommes médiocres et la jalousie des traitans, qui tremblèrent pour

leurs intérêts. Cette crainte n'était pas en effet chimérique, puisqu'il

obtint, avec la concession du fort de Frontenac, le privilége exclusif

de la traite dans la partie supérieure du Canada. Ce monopole si

injudicieusement donné, ameuta contre lui et les marchands et les

coureurs de bois. Pendant qu'il était encore sur la rivière des

Illinois, les premiers firent saisir tout ce qu'il possédait et avait

laissé à leur portée; ils lui firent éprouver par là de grandes pertes

en affaiblissant son crédit. De leur côté les derniers indisposaient

contre lui les tribus sauvages, et intriguaient auprès de ses propres

gens pour les faire déserter et pour faire manquer l'entreprise de leur

chef[134]. Ils excitèrent ainsi les Iroquois et les Miâmis à prendre les

armes contre les Illinois ses alliés, par des correspondances qu'ils

entretenaient chez ces peuples. Rien n'égalait l'activité de ces

traitans; ils suivaient la Salle à la piste, ils faisaient une espèce de

concurrence sourde à son privilège chez toutes les nations sauvages, et

semaient par tous les moyens que l'intérêt peut suggérer, des obstacles

à l'accomplissement de ses desseins. A cette opposition intérieure,

venaient se joindre les intrigues des colonies anglaises, qui voyaient

naturellement d'un mauvais oeil les découvertes et l'esprit

d'agrandissement des Français; aussi encouragèrent-elles les Iroquois à

fondre sur leurs alliés dans la vallée du Mississipi. Il n'est donc pas

surprenant si, ayant à lutter contre une opposition aussi nombreuse et

aussi formidable, la Salle n'a pu exécuter qu'une partie d'un plan qui

était d'ailleurs au-dessus des forces d'un simple individu, et s'il a à

la fin entièrement succombé.

[Note 134: Leclerc et Zénobe Mambré:--«L'entreprise qui devait être

soutenue par toutes les personnes bien intentionnées pour la gloire de

Dieu et pour le service du roi, avait produit des dispositions et des

effets bien contraires, dont on avait déjà imprimé les sentimens aux

Hurons, aux Outaouais de l'Ile, et aux nations voisines pour leur causer

de l'ombrage: le sieur de la Salle y trouva même encore les 15 hommes

qu'il avait envoyés au printemps (1679) prévenus à son désavantage, et

débauchés de son service; une partie de ses marchandises dissipée, bien

loin d'avoir poussé aux Illinois, pour y faire la traite suivant l'ordre

qu'ils en avaient, le sieur de Tonti qui était à leur tête ayant fait

inutilement tous ses efforts pour leur inspirer la fidélité».]

Cependant Tonti qu'il avait été chargé de la garde du fort de

Crèvecoeur, travaillait à s'attacher les Illinois en parcourant leurs

bourgades. Ayant appris que les Miâmis voulaient se joindre aux Iroquois

pour les attaquer, il se hâta d'enseigner aux nouveaux alliés des

Français l'usage des armes à feu pour les mettre sur un pied d'égalité

avec ces deux nations qui avaient adopté le fusil. Il leur montra aussi

la manière de se fortifier avec des palissades, et érigea sur un rocher

de deux cents pieds de hauteur, baigné par une rivière qui coule au

pied, un petit fort. Il était ainsi occupé à ces travaux lorsque presque

tous les hommes qu'il avait laissés à Crèvecoeur, travaillés par

quelques mécontens qui réveillèrent leur ennui et leurs soupçons,

pillèrent les munitions et les vivres et désertèrent.

Il n'y avait plus à en douter maintenant, les ennemis de la Salle

avaient réussi à armer les cinq nations, qui parurent à l'improviste

dans le pays des Illinois dans le mois de septembre (1680), et jetèrent

ce peuple mou et faible dans la plus grande frayeur. Cette invasion

mettait dans le plus grand danger les Français. Tonti s'empressa

d'intervenir, et l'on fit une espèce de paix, que les envahisseurs,

voyant la crainte qu'on avait d'eux, ne se firent aucun scrupule de

violer; ils commirent des hostilités, déterrèrent les morts, dévastèrent

les champs de maïs, etc. Les Illinois, retraitant vers le Mississipi, se

dissipèrent peu à peu et laissèrent les Français seuls au milieu de

leurs ennemis. Tonti n'ayant avec lui que cinq hommes et deux Récollets,

résolut d'abandonner la contrée. Les débris de cette petite colonie

partirent sans provisions, dans un méchant canot d'écorce, se reposant

sur la chasse et sur la pêche pour vivre en chemin.

Tandis qu'ils descendaient par le côté nord le lac Michigan, la Salle le

remontait par le côté sud avec un renfort d'hommes et des agrès pour son

brigantin. Il ne trouva en conséquence personne au poste qu'il avait

établi sur la rivière des Illinois. Cela lui fit perdre une autre année,

qu'il passa en diverses courses: il visita un grand nombre de tribus,

entre autres les Outagamis et les Miâmis, qu'il réussit à détacher de

l'alliance des cinq nations, qui après le départ de Tonti, avaient à ce

qu'il paraît chassé une partie des Illinois au-delà du Mississipi chez

les Osages. Il retourna ensuite à Catarocoui et à Montréal pour mettre

ordre à ses affaires qui étaient fort dérangées. Il avait fait des

pertes considérables[135]. Il réussit cependant à s'entendre avec ses

créanciers, auxquels il laissa la liberté du commerce dans les immenses

pays qui dépendaient de sa concession du fort de Frontenac, et reçut

même d'eux en retour de nouvelles avances pour continuer ses

découvertes. Il abandonna le plan trop vaste qu'il avait formé d'établir

des forts et des colonies sur divers points de sa route en gagnant la

mer. Prévoyant même des embarras, il prit le parti de continuer son

voyage dans les esquifs légers et rapides des Indigènes.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 25 / 30 段