soit rendu de ce fleuve à l'Atlantique en remontant la rivière Chaudière
et en descendant celle de Kénébec qui se jette dans la mer dans l'Etat
du Maine (1646). Il fut l'apôtre des Abénaquis dont il mérita l'estime
et la vénération; et il rendit de grands services à la colonie en
cimentant l'amitié qui unit ensuite les Français à cette nation
intrépide que les Iroquois même n'osèrent jamais attaquer.
Cependant les traitans et les missionnaires s'enfonçant toujours plus
avant dans l'intérieur de l'Amérique en remontant le cours du fleuve
St.-Laurent, étaient parvenus jusqu'à l'extrémité supérieure du lac
Huron. Les PP. Bréboeuf, Daniel, Lallemant, Jogues, Raimbault et
plusieurs autres membres de leur ordre, avaient fondé les villages
chrétiens, entre autres, de St.-Joseph, St.-Michel, St.-Ignace, et de
Ste.-Marie. Ce dernier placé sur la décharge du lac Huron dans le lac
Erié, fut longtemps le point central des missions de cette partie
reculée du pays. Plus tard, en 1671, les débris des Hurons, fatigués
d'errer de contrées en contrées, se fixèrent à Michilimackinac au pied
du lac Supérieur, sous la conduite du P. Marquette[127]. C'est le
premier établissement fondé par un Européen dans l'Etat du Michigan. Les
Indiens qu'on trouva domiciliés dans le voisinage, reçurent des Français
le nom de «Sauteurs» à cause de leur proximité du Sault-Ste.-Marie; ils
étaient de la famille algonquine.
[Note 127: Le nom de cette localité vient d'une île petite, mais fameuse
autrefois dans ces contrées, et d'une si grande hauteur qu'on l'aperçoit
à une distance de 12 lieues; elle se trouve au point de jonction des
lacs Huron, Michigan et Supérieur.]
Dans l'espace de treize ans, (de 1634 à 1647) ces vastes pays furent
visités par dix-huit missionnaires Jésuites outre plusieurs Français
attachés à leur ministère, qui entraînés par leur zèle, se répandirent
parmi toutes les tribus huronnes dont Charlevoix exagère beaucoup la
population en la portant à quarante ou cinquante mille âmes. L'hostilité
des Iroquois, rendant la navigation du lac Ontario dangereuse, obligeait
pour atteindre ces contrées de passer par la rivière des Outaouais; de
sorte que la nation Neutre visitée par Champlain, et le sud du lac Erié
au-delà de Buffalo, étaient restés presqu'inconnus; on résolut vers 1640
d'y envoyer les PP. Chaumonot et Bréboeuf, et leur voyage compléta la
reconnaissance de la grande vallée du St.-Laurent, depuis le pied du lac
Supérieur jusqu'à l'Océan.
Les deux Jésuites, Charles Raimbault et Isaac Jogues, envoyés vers le
lac Supérieur, après une navigation de dix sept jours, dont une partie
au milieu des îles nombreuses et pittoresques du lac Huron, trouvèrent
au Sault-Ste.-Marie un assemblage de deux mille Indiens, par lesquels
ils furent très bien accueillis. A mesure que l'on avançait, les bornes
du continent américain semblaient reculer; ils apprirent là les noms
d'une foule de nations qui habitaient les contrées du Sud et de l'Ouest,
et qui n'avaient jamais vu d'Européens; et entre autres les Sioux dont
le pays était à dix-huit jours de marche du lac Supérieur. On leur parla
aussi de tribus guerrières vivant de la culture du sol, dont la race et
la langue étaient inconnues. «Ainsi, observe un auteur américain, le
zèle religieux des Français avait porté la croix sur les bords du
Sault-Ste.-Marie et sur les confins du lac Supérieur, d'où elle
regardait déjà la terre des Sioux dans la vallée du Mississipi, cinq ans
avant qu'Elliot, de la Nouvelle-Angleterre, eût adressé seulement une
parole aux Indiens qui étaient à six milles du havre de Boston».
L'on peut dire qu'à cette époque (1646) la force du Canada résidait
complètement dans les missionnaires, qui conservaient dans son alliance
toutes les nations indigènes, excepté les Iroquois. La colonie
languissante et sans moyens menaçait ruine; oubliée de la métropole, sa
population augmentait à peine, et son commerce était presqu'anéanti;
sans soldats et sans argent, elle était à la merci des Sauvages au
milieu desquels elle avait été jetée. Les cinq cantons se vantaient même
hautement de chasser bientôt Montmagny et les Français au de là de la
mer, d'où ils étaient venus. Mais l'activité et la hardiesse des
missionnaires et des traitans, que l'on trouvait partout sur les bords
de la baie d'Hudson, sur les côtes du golfe St.-Laurent, et jusqu'à
l'entrée des forêts du Michigan, donnaient aux peuplades qu'ils
visitaient une haute idée de la nation française. Elles ne pouvaient
voir en effet sans une espèce d'étonnement, ses prêtres et ses voyageurs
s'abandonner seuls au milieu de leurs forêts, à la recherche de tribus
inconnues, et s'enfoncer courageusement vers le nord, vers le midi, vers
le couchant, dans des contrées que leur imagination leur peignait
remplies de dangers et peuplées d'hommes et d'animaux cruels et féroces.
Le merveilleux dont l'ignorance aime à envelopper tout ce qu'elle ne
connaît pas, s'attachait à la personne même des Français par cela seul
qu'ils étaient supposés avoir vu des choses extraordinaires, et leur
donnait une influence salutaire qu'ils savaient mettre à profit pour
l'avantage de la colonie. La crainte des Iroquois faisait aussi
rechercher par les tribus indiennes l'alliance du Canada, alliance qui,
réduite en système appuyé sur les missions, était devenue à son tour la
sauvegarde de ce même pays.
En 1659, deux jeunes traitans[128], entraînés par la curiosité et leur
esprit aventureux, se mêlèrent à quelques bandes algonquines et
côtoyèrent avec elles les bords du lac Supérieur où ils passèrent
l'hiver. Les yeux fixés sur les immenses solitudes de l'Ouest, ils
recueillirent avec avidité ce qu'une bourgade huronne, qu'ils trouvèrent
établie à l'extrémité supérieure du lac, leur dit des Sioux à peine
connus des Indiens dont nous avons parlé jusqu'à présent, et ils
résolurent de les visiter. Ils virent dans leur route de nombreux débris
des nations vaincues et dispersées par la confédération iroquoise,
traînant dans les forêts une existence misérable. Les Sioux leur
parurent un peuple puissant, dont les moeurs étaient plus douces que
celles des Sauvages de l'Est. Ils étaient partagés en quarante bourgades
très populeuses. Un missionnaire qui est allé ensuite dans leur pays, a
témoigné à l'historien de la Nouvelle-France, qu'ils étaient doués d'un
très bon sens naturel, qu'ils n'exerçaient point envers leurs
prisonniers ces cruautés qui déshonoraient la plupart des autres nations
du continent, et qu'ils avaient conservé une connaissance assez
distincte d'un seul Dieu. Il paraît que leur manière de croire avait
quelque ressemblance avec celle des Tartares. Ces deux intrépides
voyageurs revinrent à Québec en 1660, escortés de soixante canots
algonquins remplis de fourrures. Ils confirmèrent ce que deux autres
Français, qui s'étaient rendus jusqu'au lac Michigan quatre ans
auparavant, avaient rapporté de la quantité de tribus qui erraient dans
toutes ces contrés, et des Kristinots dont les cabanes s'élevaient
jusqu'à la vue des mers du Nord.
[Note 128: Relation des Jésuites (1659-1660).]
Le P. Mesnard partit cette année là avec les Algonquins dont nous venons
de parler, pour aller prêcher l'Evangile aux Outaouais et aux autres
peuplades répandues sur le lac Supérieur[129]. Il s'arrêta d'abord huit
mois dans une baie qu'il nomma Ste.-Thérèse, probablement la baie de
Kiwina sur la rive sud de ce lac, où il ne trouva pour nourriture que du
gland et de l'écorce d'arbres pilée. Delà, invité par les Hurons, il
partit pour la baie de Cha-gouïa-mi-gong, ou du St.-Esprit, à
l'extrémité occidentale du lac, où le défaut de chasse et l'éloignement
mettaient ces Sauvages à l'abri des atteintes des Iroquois; mais tandis
que son compagnon de voyage était occupé à leur canot, il entra dans le
bois et ne reparut plus. Cet homme avait une grande réputation de
sainteté parmi les Indiens, dans l'esprit desquels il avait su
s'insinuer. Plusieurs années après l'on reconnut sa soutane et son
bréviaire chez les Sioux, qui les conservaient comme des reliques et
leur rendaient une espèce de culte. Les Sauvages avaient un respect
superstitieux pour les livres qu'ils prenaient pour des esprits. Quatre
ou cinq ans après la mort du P. Bréboeuf et du P. Garnier, que les
Iroquois avaient fait périr, un missionnaire trouva entre les mains de
ces barbares qui les conservaient soigneusement un Testament et un livre
de prières qui leur avaient appartenus.
[Note 129: Relation des Jésuites (1660).]
Dès ce temps reculé les traitans et les missionnaires savaient déjà que
l'Amérique septentrionale était séparée du vieux monde par la mer. La
relation des Jésuites de 1650-1660 contient ces paroles:--«Au levant, au
sud, au couchant et au nord, ce continent étant entouré d'eau, doit être
séparé du Groenland par quelque trajet dont on a déjà découvert une
bonne partie; et il ne tient plus qu'à pousser encore quelques degrés
pour entrer tout à fait dans la mer du Japon».
C'est en 1665 que le P. Allouez partit pour le lac Supérieur. La
magnificence du spectacle que présente l'entrée de ce vaste bassin de
notre globe, rarement surpassée par la nature grandiose et tourmentée
des pays du Nord, dut exciter son admiration. Après avoir longé les
montagnes de sable que les vents et les flots ont soulevées le long du
rivage, et suivi l'espace de douze milles, un cap formé par l'extrémité
ouest des Laurentides, de trois cents pieds de hauteur, dans lequel la
violence des vagues a taillé des arches, des cavernes, des tours
gigantesques, et dont le pied est jonché de débris qui semblent de loin
des murailles, des édifices en ruine, des colonnes, etc., il arriva,
après un court séjour à Ste.-Thérèse, à Cha-gouïa-mi-gong, où il y avait
un grand village de Chippaouais (que les Jésuites nomment Outchibouec).
Il y bâtit une chapelle. Il prêcha en langue algonquine devant douze ou
quinze tribus qui entendaient cet idiome. Sa réputation se répandit au
loin, et les guerriers de différentes nations se mirent en marche pour
venir voir l'homme blanc; les _Pouteouatamis_ des profondeurs du lac
Michigan, les _Outagamis_ et les _Sakis_ des déserts qui s'étendent du
lac Michigan au Mississipi, les Kristinots, nommés _Criques_ par les
Canadiens, des forêts marécageuses du Nord, les Illinois des prairies
aujourd'hui couvertes de si abondantes moissons, et enfin les Sioux;
tous admirèrent l'éloquence du missionnaire. Ils lui donnèrent des
informations sur les moeurs, la puissance et la situation de leurs
différentes contrées. Les Sioux armés seulement d'arcs et de flèches,
lui dirent qu'ils couvraient leurs huttes de peaux de cerfs, et qu'ils
habitaient de vastes prairies sur les bords d'un grand fleuve qu'ils
nommèrent «Mississipi». C'est ainsi que les Français acquirent la
première idée de l'existence du fleuve dont la découverte devait
immortaliser Joliet et son compagnon. Pendant son séjour dans cette
contrée, Allouez poussa ses courses très loin dans le Nord, où il trouva
des Sauvages Nipissings que la frayeur des Iroquois avait conduits
jusque dans ce pays reculé et rigoureux. Il tâcha de consoler ces
fugitifs qui présentaient l'état le plus déplorable. Allouez parcourut
ainsi plus de deux mille lieues dans ces vastes forêts, «souffrant la
faim, la nudité, les naufrages, les fatigues et les persécutions des
Idolâtres».
A cette époque, la paix rétablie entre toutes les nations indiennes,
permettaient aux traitans d'agrandir le cercle de leurs courses, et aux
missionnaires de se répandre dans les riches et fertiles contrées
situées à l'ouest du lac Michigan. Allouez, Marquette et Dablon
s'illustrèrent, moins encore par les services qu'ils rendirent à la
religion, que par ceux qu'ils ont rendus à la science. Ce dernier fut le
premier auteur de l'expédition du Mississipi; les termes avec lesquels
les naturels parlaient de la magnificence de ce fleuve, ayant excité
puissamment sa curiosité, il avait résolu d'en tenter la découverte en
1669[130]; mais il en fut empêché par ses travaux évangéliques,
quoiqu'il s'approcha assez près de ce fleuve. Allouez et Dablon
pénétrèrent dans leurs courses, entre 1670 et 1672, jusque dans le
Ouisconsin et le nord de l'Etat de l'Illinois, visitant les Mascontins
(ou nation du feu), les Kikapous et les Outagamis sur la rivière aux
Renards qui prend sa source du côté du Mississipi et se décharge dans le
lac Michigan. L'intrépide Dablon avait même résolu de pénétrer jusqu'à
la mer du Nord, pour s'assurer si l'on pouvait passer de là à la mer du
Japon[131].
[Note 130: Relation des missions aux Outadoûaks des années 1669 et
1670.]
[Note 131: _Ibid._ Lettre d'Allouez et de Dablon.]
Le nouvel élan qui avait été donné au Canada par le génie de Colbert et
de Talon, commençait à porter ses fruits; le commerce se ravivait,
l'immigration devenait plus considérable, et les Indigènes craignaient
et respectaient partout la puissance française. L'on a vu ailleurs les
motifs qui avaient engagé le gouvernement canadien à envoyer Perrot chez
les nations du Couchant; que ce célèbre voyageur fut le premier Européen
qui se soit rendu jusqu'au fond du lac Michigan, chez les Miâmis, et que
des députés de toutes les nations des sources du Mississipi, de la
rivière Rouge et du St-Laurent, s'étaient rendus à son appel au
Sault-Ste.-Marie. De découverte en découverte, l'on s'était depuis le
traité conclu en cet endroit avec les Indiens, avancé de plus en plus
dans l'Occident, et le temps était arrivé où l'on allait résoudre le
problème de l'existence du fleuve Mississipi et de la direction de son
cours. Il paraissait certain que ce fleuve, s'il était aussi grand que
le faisaient les naturels, ne coulait ni vers l'est, ni vers le nord, et
qu'il fallait qu'il se jetât dans la baie du Mexique ou dans la mer
Pacifique. La solution de ce problème allait mettre celui qui la
trouverait à la tête des plus célèbres voyageurs qui avaient fait des
découvertes dans l'intérieur de ce continent. Talon lui-même se faisait
un orgueil d'encourager une entreprise dont le succès non seulement
retournerait à sa gloire et à celle de son pays, mais dont les avantages
pour le commerce et la navigation pouvaient être incalculables. Il
choisit pour exécuter son dessein le P. Marquette, le premier auteur du
projet, et M. Joliet, de Québec, homme doué d'esprit et de courage, qui
avait beaucoup voyagé chez les Outaouais dans les contrées du lac
Supérieur, et qui par conséquent possédait toute l'expérience
nécessaire. Ces deux voyageurs partirent en 1673.
Les Pouteouatamis que Marquette avait visités comme missionnaire, et qui
avaient beaucoup d'attachement pour lui, apprirent avec étonnement une
entreprise aussi audacieuse. «Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces
nations éloignées n'épargnent jamais les étrangers; que les guerres
qu'elles se font infestent leurs frontières de hordes de pillards; que
la Grande-Rivière abonde en monstres qui dévorent les hommes et les
canots; et que les chaleurs excessives y causent la mort?».
Rendu au dernier village visité par Allouez sur la rivière aux Renards,
dans lequel Kikapous, Mascontins et Miâmis vivaient ensemble comme des
frères, et chez lesquels le Jésuite que l'on vient de nommer avait jeté
les premières semences de l'Evangile, les deux voyageurs furent reçus
par le conseil des anciens avec distinction; ils demandèrent deux guides
qui leur furent accordés. Nul Européen n'avait encore pénétré au delà de
cette bourgade.
Ils en partirent le dix juin au nombre de neuf personnes, à savoir:
Marquette, Joliet, et cinq autres Français et les deux Indiens qui leur
servaient de guides. Ils chargèrent sur leurs épaules leurs canots pour
faire le court portage qui sépare la source de la rivière aux Renards de
celle de la rivière Ouisconsin qui coule vers l'Occident. Là, les deux
guides, effrayés de cette entreprise, désertèrent les Français, qui, «se
mettant entre les mains de la providence dans cette terre inconnue»,
s'abandonnèrent au cours de la rivière au milieu des solitudes profondes
qui les environnaient Ils entrèrent au bout de sept jours, dans le
Mississipi dont on parlait depuis si longtemps. Ils saluèrent ce fleuve
magnifique avec tous les sentimens d'une joie inexprimable: sa grandeur
ne laissait aucun doute sur la réalité de leur découverte, et
correspondait avec la description qu'en faisaient les Indigènes. «Les
deux canots ouvrant alors leurs voiles sous de nouveaux cieux et à de
nouvelles brises, descendirent le cours calme et majestueux du
tributaire de l'Océan, tantôt glissant le long de larges bancs de sable
aride, refuge d'innombrables oiseaux aquatiques, tantôt longeant les
îles qui s'élèvent du sein du fleuve et que couronnaient d'épais massifs
de verdure, tantôt enfin fuyant entre les vastes plaines de l'Illinois
et de l'Iowa, couvertes de forêts magnifiques, ou parsemées de bocages
jetés au milieu de prairies sans bornes», comme pour présenter leur
ombre aux passans qui désiraient se rafraîchir contre les ardeurs du
soleil. Ils firent ainsi soixante lieues sans rencontrer la présence
d'un seul homme, lorsque tout à coup ils aperçurent sur la rive droite
du fleuve la trace de pas humains sur le sable, et ensuite un sentier
qui menait à une prairie. Les voyageurs allaient-ils se risquer au
milieu de la tribu inconnue qui habitaient ce pays? Joliet et Marquette
hasardèrent cette entrevue. Prenant le sentier, ils marchèrent six
milles et se trouvèrent devant une bourgade située sur la rivière
Moïngona, qu'on appelle des Moines par corruption. Ils s'arrêtèrent et
appelèrent à haute voix. Quatre vieillards sortirent au devant d'eux
portant le calumet de paix; ils reçurent les étrangers avec distinction.
Nous sommes des Illinois, dirent-ils, nous sommes des hommes[132], soyez
les bienvenus dans nos cabanes. C'était la première fois que le sol de
l'Iowa était foulé par des blancs.
[Note 132: Le chanoine Corneille de Pauw rapporte dans ses recherches
philosophiques sur les Américains, qu'un Pape fit une bulle pour
reconnaître les Américains pour des hommes véritables. Il n'y a pas
d'exemple, dit cet auteur aussi malin qu'incrédule, d'une pareille
décision depuis que ce globe est habité par des hommes et par des
singes.]
Ces Indiens qui avaient entendu parler des Français, désiraient depuis
longtemps leur alliance, car ils les savaient ennemis des Iroquois qui
commençaient à faire des excursions aussi dans leur pays. Ces derniers
avaient su inspirer une telle frayeur partout où ils allaient, que les
Illinois, comme les autres, recherchèrent l'alliance d'une nation qui
avait seule pu leur résister jusqu'à présent, et qui venait de les
châtier encore, ainsi que Joliet le leur rapporta. Les Français après
s'être reposés quelques jours chez ce peuple qui leur donna un grand
festin, continuèrent leur route. Le chef de la tribu, suivi de plusieurs
centaines de guerriers vint les reconduire sur le rivage, et pour
dernière marque de son amitié, il passa dans le cou de Marquette un
calumet orné de plumes de diverses couleurs, passeport assuré chez les
nations indiennes.
Le bruit que les eaux du Missouri, nommé sur les vieilles cartes
Pekitanoni, font en se jetant dans celles du Mississipi, leur annonça de
loin l'approche de cette rivière. Après une navigation de quarante
lieues, depuis la rivière des Moines, ils passèrent celle de la
Ouabache, ou de l'Ohio, qui baigne la contrée des Chouanons on Chaûnis.
L'aspect du pays changea; au lieu de vastes prairies, ils ne virent plus
que des forêts épaisses. Ils trouvèrent aussi une autre race d'hommes
dont ils ne connaissaient point la langue; ils étaient sortis des terres
de la grande famille algonquine, bornées par l'Ohio de ce côté-ci, et
touchaient à la race mobilienne, dont les Chickasas, chez lesquels ils
venaient d'entrer, formaient partie. Les Dahcotas, ou Sioux, habitaient
le sud du fleuve. Ainsi les Français avaient besoin d'interprètes pour
se faire entendre des deux côtés du Mississipi, où se parlaient deux
langues-mères différentes de celles des Hurons ou des Algonquins, dont
ils savaient la plupart des dialectes.
Ils continuèrent à descendre le fleuve jusqu'à la rivière des Arkansas
vers le 33me. degré de latitude, région que le célèbre voyageur
espagnol, Soto, venant du sud, avait, dit-on, visitée. Le calumet que le
chef des Illinois leur avait donné les fit accueillir partout avec
bienveillance; et les Indigènes envoyèrent dix hommes, dans une pirogue,
pour les escorter jusqu'au village des Arkansas, situé à l'embouchure de
la rivière dont l'on vient de parler. Le chef de cette bourgade vint au
devant d'eux, et leur offrit du pain de maïs. La richesse de ces
barbares consistait en peaux de bison, et ils avaient des haches
d'acier, preuve qu'ils commerçaient avec les Européens. Ils ne pouvaient
donc pas être loin des Espagnols et de la baie du Mexique. La chaleur du
climat en était une nouvelle preuve; ils étaient parvenus dans les
régions où l'on ne connaît l'hiver que par les pluies abondantes qui y
règnent dans cette saison.
Ne doutant plus que le fleuve Mississipi ne se déchargeât dans la baie
du Mexique, et non dans l'Océan Pacifique, comme rien jusqu'alors
n'empêchait de le supposer, et d'ailleurs les munitions commençant aussi
à leur manquer, ils ne crurent pas devoir avec cinq hommes seulement
aller plus loin dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitans.
Ils avaient constaté que ce fleuve ne coulait pas vers l'ouest, et que
par conséquent il n'offrait point de passage à la mer des Indes: ce
problème résolu, ils retournèrent sur leurs pas jusqu'à la rivière des
Illinois qu'ils remontèrent et qui les conduisit à Chicago. Ils
découvrirent dans cette navigation le pays le plus fertile du monde,
arrosé par de belles rivières; des bois remplis de vignes et de
pommiers; des prairies superbes couvertes de bisons, de cerfs, de
canards, d'oies, de dindes sauvages et de perroquets d'une espèce
particulière. Cette contrée d'une fertilité prodigieuse exporte
aujourd'hui une immense quantité de blé, dont une partie, depuis
l'ouverture des canaux du St.-Laurent, passe par le Canada pour les
marchés de l'Europe. Marquette et Joliet prévoyaient-ils alors qu'un
jour l'on pourrait descendre de Chicago à Québec dans le même bâtiment?
Toute cette contrée était habitée, comme on l'a déjà dit, par les
Miâmis, les Mascontins, ou nation du feu, les Pouteouatamis et les
Kikapous. Allouez et Dablon en avaient déjà visité une partie; Marquette
de retour du Mississipi resta parmi les Miâmis au nord de la rivière des
Illinois. Joliet descendit immédiatement à Québec pour porter la
nouvelle de leur grande découverte à Talon qu'il trouva parti pour la
France. L'encouragement que cet intendant avait donné à cette
expédition, lui en fait à juste titre partager la gloire: on ne peut
trop honorer la mémoire des hommes qui ont su utiliser, pour l'honneur
et pour davantage de leur patrie, la position élevée que la fortune leur
a faite dans l'Etat.
Marquette resta deux ans dans cette mission, et partit en 1675 pour
Mackina à l'entrée du lac Michigan. Dans la route, il fit arrêter son
canot à l'embouchure d'une petite rivière du côté oriental du lac, pour
y élever un autel et célébrer la messe. Ayant prié ses compagnons de
voyage de le laisser quelques instans seul, ils se retirèrent à quelque
distance, et quand ils revinrent il n'existait plus.
Le découvreur du Mississipi fut enterré en silence dans une fosse que
ses compagnons creusèrent dans le sable sur la lisière de la forêt et
sur le bord de la petite rivière dont nous venons de parler, et à
laquelle on a donné son nom. Les Américains de l'Ouest doivent, dit-on,
élever un monument à cet illustre et pieux voyageur. Le nom de Joliet a
été aussi donné à une montagne située sur le bord de la rivière des
Plaines, un des affluens de celle des Illinois, et à une petite ville
qui est à quelques milles de Chicago.