plaintes de M. de Pétrée étaient mal fondées, que la traite de
l'eau-de-vie, restreinte dans de justes bornes, était nécessaire pour
s'attacher les Indigènes, et qu'au surplus, le zèle des ecclésiastiques
à cet égard «ne servait guère que de prétexte pour persécuter ceux qui
les empêchaient de dominer dans le pays et pour solliciter leur
révocation». Il faisait allusion par ces paroles aux gouverneurs déjà
rappelés et à lui-même, ne se croyant pas plus à l'abri de ces attaques
dissimulées que ses prédécesseurs. Toute fortuite qu'était cette
supposition, il y avait bien de l'apparence que cette nouvelle
difficulté allait soulever une tempête plus violente encore que toutes
celles que l'on avait vues en Canada, à cause surtout de l'irritation
qui était restée dans les esprits à la suite des longs démêlés que nous
avons rapportés plus haut.
Pour y mettre fin du coup, Colbert ordonna à M. de Frontenac de
convoquer une assemblée de vingt des principaux habitans de la colonie,
afin d'avoir leur avis sur ce commerce et sur les conséquences qui en
découlaient pour elle. Le résultat de leurs délibérations, favorable à
la traite, fut envoyé à Paris. M. de Pétrée, dont cette décision
éloignait plus que jamais la réalisation d'un projet qui avait fait
l'occupation d'une partie de sa vie, passa exprès en France en 1678 pour
en arrêter l'effet. Selon Charlevoix, le roi ayant voulu que
l'archevêque de Paris et le P. de la Chaise, confesseur de sa majesté,
donnassent leur jugement définitif; l'un et l'autre après en avoir
conféré avec l'évêque de Québec, avaient jugé que la traite de
l'eau-de-vie dans les bourgades indiennes devait être défendue sous les
peines les plus rigoureuses; et une ordonnance avait été décrétée pour
appuyer ce jugement. Suivant une autre version, celle de l'auteur des
mémoires sur la vie de M. de Laval, la cour fatiguée de cette lutte
entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique, aurait reçu le
prélat canadien avec beaucoup de froideur; et après deux ans de vaines
sollicitations et de déboires, celui-ci aurait été été obligé de revenir
dans ce pays sans avoir presque rien obtenu. Le fait est que l'évêque
réussit en partie dans ses prétentions, et que l'ordonnance dont parle
Charlevoix fut en effet rendue. Mais un demi triomphe était regardé par
M. de Pétrée et ses partisans presque comme une défaite, eux qui avaient
été jusque là accoutumés à remporter des succès complets, et à renverser
tous les obstacles que rencontrait l'Eglise dans ses volontés.
Ce résultat, d'un autre côté, ne contribua qu'à augmenter l'éloignement
du gouverneur général pour M. Duchesneau qui avait appuyé, comme on l'a
dit, l'évêque dans cette question. Il se conduisit envers lui comme il
faisait envers ceux qu'il regardait comme ses ennemis, avec une grande
hauteur. La mésintelligence, s'accrut tous les jours de plus en plus
entre eux; et malgré les recommandations de la cour, les choses en
vinrent à tel point qu'il fallut les rappeler en 1682[125].
[Note 125: Charlevoix rapporte qu'à la suite de la passation de
l'ordonnance de 1675 relative au conseil souverain, le comte de
Frontenac, outré d'avoir échoué dans ses prétentions, exila sous
différens prétextes de sa propre autorité le procureur général et deux
conseillers. Ce fait ne parait pas correct. Dans les actes qui se
trouvent dans le livre des _Edits et Ordonnances_, c'est le substitut du
procureur-général qui agit de 1668 à 1674, auprès de ce conseil; de 1675
à 1682 et plus tard encore, c'est le procureur général, M. Ruette
d'Auteuil, nommé en 1674 par M. de Frontenac lui-même. Cet officier se
trouvant constamment inscrit, comme présent, dans les procès-verbaux du
conseil entre ces deux époques, n'a donc pu être exilé après 1675 par le
gouverneur.]
Le gouverneur quittait la colonie au moment où elle avait le plus de
besoin de ses talens. Outre l'incendie du 5 août (1682) qui avait réduit
la plus grande partie de Québec en cendres, ruiné le commerce et fait
subir des pertes immenses au pays[126], l'on s'attendait à tout instant
à avoir les Iroquois sur les bras. L'influence du voisinage des Anglais,
commençait à changer les dispositions de la confédération, qui, dans la
prévision d'une guerre prochaine, s'appliqua à nous enlever ou à nous
rendre inutiles nos alliés. Le colonel Dongan travailla activement à
mettre ces barbares dans les intérêts de l'Angleterre, et il avait
plusieurs moyens de réussir. L'accroissement qu'avait pris le commerce
de cette puissance lui permettait déjà dans ce temps là de vendre ses
marchandises aux Sauvages à meilleur marché que les Canadiens, qui
malgré la dissolution de la société des Indes occidentales, étaient
restés soumis au monopole du fermier du droit appelé le quart des
castors et le dixième des orignaux, ainsi que de la traite de Tadoussac.
Ce fermier achetait toutes les pelleteries à un prix très modique, à
cent soixante pour cent de moins que ne les payaient les Anglais. Il est
évident par cela que, puisque ces derniers pouvaient vendre leurs
marchandises aux Indiens à beaucoup meilleur compte que nous, et acheter
leurs pelleteries à cent ou cent-soixante pour cent de plus, ils
devaient s'emparer insensiblement de toute la traite des contrées
occidentales.
[Note 126: Dans la Basse-Ville qui était bâtie en bois il ne resta
qu'une seule maison, celle d'un riche marchand, M. Aubert de Lachenaye,
qui «avait l'âme noble et généreuse» dit un contemporain, et, qui aida
de son argent ses concitoyens à se rebâtir. Québec a été jusqu'à ce jour
ravagé par trois grands incendies: celui dont nous venons de parler;
celui qui éclata lors du bombardement de la ville par les Anglais en
1759, et dans lequel plusieurs centaines de maisons furent brûlées; et
enfin le plus terrible de tous, celui du 28 mai 1845. Dans ce dernier en
moins de 8 heures plus de mille maisons (on a dit 1600; mais ce nombre
est exagéré) et leurs dépendances, trois églises ou chapelles, une halle
de marché; de nombreuses tanneries, brasseries, distilleries; une grande
quantité de magasins, des fonderies, des savonneries, des chantiers de
construction de navires, des quais, quelques vaisseaux, &c., devinrent
la proie des flammes, et de 10 à 12 mille personnes se trouvèrent sans
gite.]
En outre de ces motifs commerciaux et pécuniaires que les Anglais
avaient soin de faire valoir habilement parmi les nations sauvages, et
de leur expliquer tous les jours à l'occasion de chaque fait nouveau qui
en démontrait la justesse, motifs puissans en effet, qui devaient les
rapprocher d'eux, les difficultés fâcheuses survenues entre notre
commandant à Michilimackinac et les indigènes, à l'occasion de
représailles usées par lui pour venger la mort de quelques uns de ses
compatriotes, avaient presque détaché ces peuples de la cause française.
Avec d'aussi grands désavantages, il fallait donc une grande habileté
dans M. de Frontenac non seulement pour éviter une rupture, mais même
pour conserver le commerce de ces nations. En arrivant en Canada il
s'était occupé à raffermir l'alliance qui existait avec elles, et à
paralyser l'effet de l'influence anglaise; et ce n'était qu'à force
d'adresse et de présens qu'il avait atteint ce but difficile, et pu
assurer la paix qui avait duré, comme on l'a déjà dit, tout le temps de
son administration. Ce n'est qu'à l'heure de son départ que l'on aperçut
des symptômes d'agitation chez les Iroquois qui annonçaient la guerre.
Recherchés à la fois par les Français et par les Anglais, qui les
obsédaient constamment, ces barbares, naturellement fiers et ambitieux,
augmentaient d'audace et élevaient leurs prétentions. Ils n'y mettaient
plus de bornes surtout depuis que le gouverneur de la Nouvelle-York
s'était mis à flatter leur orgueil, à vanter leurs prouesses, et à leur
promettre l'appui de l'Angleterre. En vain le comte de Frontenac eut-il
des conférences avec les ambassadeurs des cinq cantons; avec ceux des
Hurons, des Kikapous et des Miâmis, elles n'eurent aucun résultat. Il
quitta donc le Canada, comme nous le disions, au moment où nous avions
le plus grand besoin de son énergie, et de son expérience, car la guerre
était imminente, non une guerre partielle entre les Français et la
confédération iroquoise seulement, mais une guerre générale qui allait
s'étendre à toutes les nations de l'Ouest et compromettre notre système
d'alliances, si essentiel au commerce et à la paix du Canada.
C'est en 1682 que le comte de Frontenac s'embarqua pour la France. Son
départ était au fond un nouveau triomphe pour le parti de M. de Pétrée;
mais c'était le dernier. Le rappel presque successif de trois
gouverneurs avait suffisamment constaté sa puissance et ses prétentions.
L'administration des deux premiers n'avait duré ensemble que quatre ans;
celle de M. de Frontenac en avait duré dix; ses talens et son influence
à la cour avaient seuls pu le maintenir si longtemps dans un poste aussi
difficile. Il était parent, nous croyons, de madame de Maintenon,
chargée alors de l'éducation des enfans que le roi avait eus de madame
de Montespan; et c'est probablement par son influence qu'il fut nommé de
nouveau gouverneur de la Nouvelle-France en 1689, ainsi que nous le
verrons plus tard. Les successeurs qu'on lui donna s'étant montrés des
administrateurs médiocres, l'on sentit plus que jamais la nécessité de
soutenir contre les cabales coloniales les gouverneurs qui travaillaient
avec le plus de succès à l'agrandissement de ces importantes
possessions. Quoique ses démêlés avec l'intendant fussent la cause
immédiate et ostensible de la révocation de M. de Frontenac, il a été
facile de se convaincre, en lisant l'histoire de son administration, que
le pays était alors divisé en deux grands partis dont le gouverneur et
l'évêque étaient les chefs, et qui prenaient pour cette raison les
désignations de parti des laïques et de parti des ecclésiastiques. La
lutte se continua toujours sous différens prétextes et sous différens
noms; et dans toutes les difficultés de M. de Frontenac, soit avec M.
Perrot ou M. Duchesneau, soit avec M. l'abbé de Salignac Fénélon ou M.
de Pétrée, l'influence ecclésiastique fut constamment mise en oeuvre
contre lui. Si cette lutte eût eu pour objet un intérêt purement
colonial, l'amélioration politique et matérielle du pays, comme on
prétendait qu'elle avait pour fin l'intérêt religieux, nous nous
rallierions de bon coeur, comme Canadien, à ceux qui l'encourageaient;
mais comme elle ne produisit que du mal en semant la division partout,
qu'elle ne fit que retarder le développement de la colonie en distrayant
les habitans de travaux plus essentiels à leur bien être, enfin, qu'elle
n'avait pour but que de satisfaire les prétentions plus ou moins
raisonnables, plus ou moins exagérées, des chefs de ce nouveau pays sur
lequel chacun voulait exercer sa domination, un sentiment de regret est
seul permis en présence de ces funestes dissentions.
M. de la Barre vint remplacer le comte de Frontenac comme gouverneur
général de la Nouvelle-France. C'était un excellent marin, qui s'était
distingué par des faits d'armes glorieux contre les Anglais dans
l'archipel du Mexique, où il s'était emparé d'Antigua et de Montserrat,
mais qui se montra en Canada un administrateur médiocre, manquant à la
fois de cette souplesse qui élude les obstacles, et de cette grandeur
qui en impose, nécessaires pour négocier avantageusement avec les
Indiens.
La première nouvelle qu'il apprit en mettant le pied à terre, c'est que
la guerre était commencée entre les cinq cantons et les Illinois alliés
de la France. L'on s'attendait à tout instant à voir paraître les bandes
des premiers dans la colonie. Dans ces circonstances, loin d'apaiser les
dissentions qui y régnaient encore, et de rallier tous les partis à lui,
il se laissa préjuger contre les amis de son prédécesseur, parmi
lesquels se trouvaient des hommes habiles et qui justifiaient la
réputation de leur chef; et il ne cacha point ses préventions à leur
égard. Cette politique ne pouvait être plus malheureuse. Il rejeta avec
une légèreté inconcevable la cause de la guerre sur M. de la Salle qui
venait d'achever la découverte du Mississipi. Et pourtant, loin de
pouvoir désirer la guerre, ce voyageur célèbre devait la redouter plus
que personne, puisque tous ses projets se trouvaient ruinés par elle;
mais ce ne fut là qu'une des moindres erreurs de M. de la Barre. Mais il
est temps de revenir sur nos pas pour reprendre la chaîne de nos
découvertes dans l'intérieur de l'Amérique, découvertes qui ne sont pas
une des moindres parties de la gloire française, et qui n'avaient pas
cessé de s'étendre sous l'administration de M. de Frontenac qui les
avait encouragées comme M. Talon. Il avait protégé d'une manière
spéciale M. la Salle dont il aimait l'esprit hardi et aventureux, et
auquel il avait affermé le fort de Catarocoui au pied du lac Ontario en
1675. Ces découvertes en augmentant les possessions des Français, les
avaient mis en relation avec un grand nombre de peuples inconnus
jusque-là, avaient compliqué leurs alliances, leurs intérêts, et accru
par là même les causes de guerre.
CHAPITRE II.
DÉCOUVERTE DU MISSISSIPI.
17 Juin, 1673.
Des découvertes des Français dans l'intérieur de l'Amérique
septentrionale.--Voyageurs et missionnaires.--Les Jésuites: activité et
courage des missionnaires de cet ordre.--Voyages au Nord: le P. Le Quen
découvre le lac St.-Jean (Saguenay), 1647; et Desprès Couture pénètre
pur cette route à la baie d'Hudson (1663).--Voyages dans l'Est et dans
l'Ouest: le P. Druillettes va du St.-Laurent à la mer par les rivières
Chaudière et Kénébec.--Les lacs Erié, Huron et Michigan sont
successivement visités.--Deux jeunes traitans se rendent en 1659 à la
tête du lac Supérieur et jusqu'aux Sioux; nombreuses tribus de ces
contrées.--Excursions apostoliques des PP. Raimbault, Jogues et Mesnard;
les PP. Allouez et Dablon s'avancent jusqu'aux limites de la vallée du
Mississipi, où ils sont informés par les Indigènes qu'elle est arrosée
par un grand fleuve.--Le P. Marquette et Joliet, de Québec, choisis par
Talon pour aller reconnaître la vérité de ce rapport, parviennent à ce
fleuve le 17 juin 1673, et le descendent jusqu'à la rivière des
Arkansas.--Sensation que fait en Canada cette découverte.--La Salle
résout de descendre le nouveau fleuve jusqu'à la mer.--Il bâtit à
Niagara le premier vaisseau (le Griffon) qui ait navigué sur les lacs
Erié, Huron et Michigan; il construit le fort des Miâmis, et le fort de
Crèvecoeur sur la rivière des Illinois.--Le P. Hennepin remonte le
Mississipi jusqu'au Sault-St.-Antoine, et tombe entre les mains des
Sioux--Difficultés et embarras de tous genres de la Salle, qui triomphe
de tous les obstacles et réussit enfin à reconnaître le Mississipi
jusqu'à la mer en 1682, et donne le nom de Louisiane aux immenses
contrées que traverse ce fleuve.--Il va rendre compte de ses découvertes
à Louis XIV, après s'être fait précéder à Paris par le P. Mambré;
gracieux accueil qu'il reçoit du roi.
Si nous voulions caractériser en peu de mots ce qui a amené les
Européens en Amérique, nous dirions que les Espagnols y vinrent pour
chercher de l'or, les Anglais la liberté civile et religieuse, et les
Français pour y répandre les lumières du christianisme. Leurs
missionnaires, ayant leur point d'appui à Québec, se répandirent en
effet de là parmi toutes les tribus indiennes, depuis la baie d'Hudson
jusque dans les contrées qu'arrosent les eaux du bas Mississipi. Un
bréviaire suspendu au cou et une croix à la main, ils ont souvent
devancé nos plus intrépides voyageurs. On leur doit la découverte de
plusieurs vastes pays, avec les peuples desquels ils formaient alliance
au nom de cette même croix qu'ils mettaient entre eux et le ciel.
L'effet que cet emblème religieux produisait sur l'esprit des Sauvages,
devait avoir, au milieu des forêts sombres et silencieuses du
Nouveau-Monde, quelque chose de triste et de touchant qui désarmait, qui
amollissait leurs coeurs farouches, mais neufs et sensibles aux
sentimens profonds et vrais. C'étaient dans ces sensations que le
missionnaire français fondait l'amitié qui le faisait rechercher de
l'homme des bois. Les doctrines douces qu'il enseignait, contribuaient
aussi à resserrer les noeuds qui l'unissaient à ses néophytes. Delà les
facilités qu'il trouvait pour pénétrer d'une cabane à une autre cabane,
d'une peuplade à une autre peuplade, jusque dans les contrées les plus
reculées.
Ces missionnaires, dont quelques uns étaient Récollets, appartenaient
pour la plupart à la fameuse compagnie de Jésus, qui n'était jamais plus
grande que quand elle employait ses lumières pour répandre la
civilisation chez les peuples barbares de toutes les parties du monde.
Cet ordre fut établi, comme l'on sait, dans le temps de là réformation,
à la fois pour mettre un frein au bouleversement que cette grande
révolution morale avait causé dans les idées religieuses, et pour aller
prêcher la foi aux infidèles. Ses règles ne permettaient d'admettre que
des hommes dévoués, qui, tout en ayant une grande énergie mentale,
devaient faire abnégation d'eux-mêmes et se soumettre à un joug absolu.
Les intérêts particuliers étaient sacrifiés à la volonté d'un seul, le
pape, et à l'avantage de la compagnie. C'est cette obéissance aveugle à
un souverain étranger, au pontife Romain, qui détermina probablement
dans la suite l'abolition de la société dans la plupart des Etats
catholiques, jointe si l'on veut à la passion de trop faire sentir son
influence, qui s'empara de l'ordre dès qu'il connut ce qu'il pouvait
oser et ce qu'il pouvait faire.
Cet ordre en effet, devait, par son organisation, acquérir une puissance
morale prodigieuse. Faisant voeu de pauvreté, de chasteté et
d'obéissance absolue, et se livrant exclusivement à l'enseignement, à la
prédication et à la confession, les Jésuites se mettaient du coup au
dessus du clergé séculier qu'ils devaient finir par maîtriser. Dirigés
par la main habile de Rome qu'ils reconnaissaient pour seule maîtresse,
avec ces trois grands moyens, l'école, la chaire et le confessionnal,
que ne pouvaient-ils pas espérer? Leurs couvens devinrent en peu de
temps les meilleures écoles de l'Europe. Séparés du monde, ils formèrent
une espèce de république intellectuelle, soumise à la discipline la plus
stricte, et dont le mot d'ordre était obéi d'une extrémité de la terre à
l'autre, partout où elle avait des membres. Son influence s'étendit en
peu de temps sur les savans et sur les ignorans, sur les trônes les plus
élevés et sur les plus humbles chaumières. Les Jésuites présentèrent
pour la seconde fois le phénomène d'hommes qui, saisis d'une ambition et
d'un héroïsme religieux qui méprisait tous les obstacles, allaient
soumettre les infidèles à la foi, non pas comme les croisés, par le fer
et la flamme, mais comme le Christ, par une éloquence persuasive qu'ils
portèrent, au milieu des fatigues et des dangers, jusqu'aux extrémités
du monde. Ils firent briller la croix des rives du Japon aux forêts du
Nord-Ouest de l'Amérique, et depuis les glaces de l'Islande jusqu'aux
îles de l'Océanie. De quelque manière que l'on envisage un pareil
dévouement, l'on ne peut s'empêcher d'admirer une résignation si
profonde chez des hommes dont les lumières et les talens devaient
dissiper tout fanatisme crédule, tout sentiment d'obéissance aveugle et
sans but. Ces hommes dont l'existence était toute intellectuelle,
s'étaient donc fait une image bien parfaite des dogmes religieux et
sociaux, puisqu'ils allaient si loin et enduraient tant de fatigues pour
les répandre, sans en retirer aux yeux du monde des avantages équivalens
pour eux-mêmes.
C'est ce dévouement héroïque et humble tout à la fois, qui a étonné le
philosophe et conquis l'admiration des protestans, qui ont voulu aussi
les imiter. C'est lui qui a inspiré de si belles pages à M. Bancroft,
l'éloquent historien des colonies qui forment maintenant les États-Unis,
à la noblesse des sentimens, et à l'impartialité duquel en ce qui touche
le Canada, je me plais à rendre ici hommage. Ecoutons ce qu'il dit des
missionnaires infatigables de la Nouvelle-France:--«Trois ans après la
seconde occupation de ce pays (1636), le nombre des Jésuites s'élevait
dans la province à quinze; et toutes les traditions rendent témoignage à
leur mérite. Ils avaient les défauts qui dérivent d'une superstition
ascétique; mais ils supportaient les horreurs d'une vie canadienne dans
le désert avec un courage passif invincible et une profonde tranquillité
d'âme. Privés des choses qui rendent la vie agréable, éloignés des
occasions de satisfaire une vaine gloire, ils étaient morts au monde, et
leur âme jouissait d'une paix inaltérable. Le petit nombre de ceux qui
ont vécu vieux, courbés sous le poids de longs travaux, était encore
animé d'une ferveur, d'un zèle tout apostolique. L'histoire des travaux
des missionnaires se rattache à l'origine de toutes les villes célèbres
de l'Amérique française; pas un cap n'a été doublé, pas une rivière n'a
été découverte, sans qu'un Jésuite en ait montré le chemin».
De leur côté, les voyageurs guidés tantôt par le désir de s'illustrer
par de brillantes découvertes, tantôt par un esprit aventureux et avide
de nouveautés, tantôt enfin par l'amour des richesses tout à la fois et
de l'indépendance, ont sur plusieurs points, devancé les missionnaires.
Les plus célèbres sont, Champlain lui-même, Perrot, Joliet et la Salle.
Nous avons vu déjà que le fondateur de Québec a découvert pour sa part
le lac Champlain, le lac Ontario, le lac Nipissing au nord du lac Huron,
et remonté une grande partie de la rivière des Outaouais. Tandis qu'il
agrandissait ainsi vers l'Ouest le champ de la géographie américaine, le
P. d'Olbeau, en mission chez les Montagnais de Tadoussac, parcourait les
pays montagneux et pittoresques qu'arrosent les eaux du Saguenay. Il
visita les Betsiamites et d'autres tribus qui habitaient les contrées
situées au septentrion du golfe St.-Laurent; mais il ne paraît pas qu'il
ait, lui, remonté bien haut vers la source du Saguenay. Ce n'est qu'en
1647 que le lac St.-Jean, que traversait cette rivière au sein de la
nation du Porc-Epic, fut découvert par le P. Le Quen. Plus tard les PP.
Druillettes et Dablon s'élevèrent jusqu'à la source de la rivière
Nekouba, un peu plus qu'à mi-chemin entre le St.-Laurent et la baie
d'Hudson, cherchant à pénétrer dans la mer du Nord, dont les nations
avaient fait demander un missionnaire aux Français et la traite. L'on
reprit ce projet dans la suite avec plus de succès comme on va le voir.
La recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest avait amené la
découverte de la baie d'Hudson. C'est au vénitien Cabot qu'est dû
l'honneur de la première tentative à cet égard; il découvrit le
Labrador. Alphonse de Xaintonge, celui-là même qui avait accompagné
Roberval en Canada, marcha sur ses traces; Frobisher, navigateur
anglais, le suivit; Davis, sans voir la baie d'Hudson, pénétra en 1585,
jusqu'au col de celle de Baffin; et enfin Hudson, homme de mer habile et
hardi, se plongea dans la vaste baie qui porte son nom vers 1610, et
longea une partie de ses côtes arides. C'est dans ce voyage que ce
célèbre navigateur périt victime de la mutinerie de son équipage. Jean
Bourdon, montant un petit bâtiment de 30 tonneaux, osa s'avancer
jusqu'au fond de cette baie en 1656, pour lier commerce avec les
indigènes. Ce navigateur prit possession du pays au nom de la France,
qui, quelques années après, crut devoir faire renouveler cette
cérémonie.
A cet effet Desprès Couture, qui avait accompagné Druillettes et Dablon
dans leur expédition au Saguenay, fut choisi pour s'y rendre par terre.
Plus heureux qu'eux, il parvint enfin à la mer dans le fond de la baie,
en 1663, et eut l'honneur de terminer glorieusement une entreprise où
plusieurs avaient échoué avant lui. Comme l'embouchure du Saguenay
était, depuis la découverte du Canada, un poste de traite considérable,
l'on avait toujours désiré établir des relations plus intimes avec les
peuples qui habitaient et les contrées où cette rivière prend sa source,
et celles beaucoup plus reculées de la baie d'Hudson: l'on venait donc
de faire un grand pas. Mais les Anglais, ainsi qu'on le verra ailleurs,
conduits par deux transfuges huguenots, profitèrent les premiers de ces
découvertes, et des relations établies avec les naturels, pour y former
des établissemens; mais ils éprouvèrent bientôt après de la part de
leurs conducteurs la même trahison dont ceux-ci s'étaient rendus
coupables envers leur patrie pour les mettre en possession de cette
contrée.