Nous avons dit que M. de Courcelles avait demandé d'être rappelé; le roi

choisit pour le remplacer, le comte de Frontenac, qui arriva en Canada

en 1672, précédé d'une réputation qui fit désirer à Talon de remettre

aussi sa charge. Il avait jugé en effet qu'il y aurait de l'imprudence à

se commettre avec le nouveau gouverneur dans une colonie trop petite

pour donner des occupations séparées à deux hommes qui n'étaient pas

d'humeur à dépendre l'un de l'autre, et par conséquent à agir en tout

avec ce concert qui exige des concessions réciproques. Il demanda en

conséquence sa retraite. Un des derniers actes administratifs de M. de

Courcelles fut une convention qu'il conclut avec les Iroquois pour la

fondation de Catarocoui, aujourd'hui Kingston. Ces barbares, après une

guerre de plusieurs années où les succès avaient été longtemps balancés,

venaient de vaincre les Andastes et les Chaouanons, qui furent

presqu'entièrement exterminés. Cette victoire les avait gonflés

d'orgueil, et l'on ne savait pas où s'arrêterait leur ambition. M. de

Courcelles pensa qu'il était temps de se mettre en garde contre les

entreprises qu'ils pourraient tenter contre la colonie, n'ayant plus

rien pour s'occuper au dehors. Il convoqua dans cette vue une assemblée

de leurs chefs à Catarocoui où il se rendit lui-même; et il leur déclara

qu'il allait bâtir un fort pour qu'ils pussent y faire la traite plus

commodément avec les Français. Soit qu'ils ne comprissent pas le but du

gouverneur, soit qu'ils s'abusassent sur leurs propres forces, ils

trouvèrent ce projet très bien imaginé; mais avant que celui-ci put

faire commencer les travaux, arriva, comme on vient de le dire, M. de

Frontenac qui comprit de suite l'importance de l'entreprise. Il se

transporta de sa personne sur les lieux l'année suivante, et ordonna la

construction du fort au confluent de la rivière Catarocoui avec le

St.-Laurent. Telle fut l'origine de la ville qui vient d'être

temporairement la capitale du Canada.

Le départ de M. de Courcelles qui devait entraîner plus tard celui de

Talon fut une perte pour le pays. Les qualités de ce gouverneur

n'étaient pas aussi brillantes que celles de son successeur; mais avec

beaucoup d'expérience et de fermeté, il possédait cette sagesse si

précieuse aux hommes d'état, qui leur fait prévenir les difficultés.

D'une part, en retenant avec une main ferme, mais douce, les prétentions

du clergé dans de justes bornes, il avait su se concilier l'appui des

missionnaires qui ont rendu de tout temps de si grands services à la

colonie, et qui contribuaient alors à faire respecter par les Indiens sa

personne et son gouvernement. De l'autre, aucun gouverneur n'a déployé

une politique plus habile que la sienne à l'égard de ces peuples, et il

est regrettable que plusieurs de ceux qui vinrent après lui, n'aient pas

toujours partagé ses vues à cet égard et suivi ses traces. On doit aussi

lui tenir compte d'avoir eu le bon esprit de tolérer en général l'espèce

d'indépendance que prenait quelquefois M. Talon, dont le génie supérieur

ne pouvait jeter que de l'éclat sur son administration. Le caractère

particulier de ces deux hommes, l'activité de l'un suppléant à la

nonchalance de l'autre, a fait qu'ils ont pu marcher ensemble malgré les

brouilles qu'inspirait quelquefois peut-être l'amour-propre blessé, mais

que faisaient taire bientôt des idées plus généreuses, la gloire et

l'amour de leur patrie. Les regrets des colons accompagnèrent le retour

de M. de Courcelles en France.

Cependant le rang, l'influence et la réputation de son successeur leur

firent espérer que l'on ne cesserait point de travailler à l'avancement

de la colonie avec la même activité, et qu'elle serait toujours l'objet

de la même attention de la part du roi. Petit fils d'un chevalier des

ordres fort dévoué à la cause de Henri IV dans la guerre de la ligue, le

comte (Louis de Buade) de Frontenac avait suivi la carrière de ses

ancêtres, et était parvenu au grade de lieutenant-général dans les

armées; il avait l'esprit pénétrant, fertile en ressources et orné par

l'étude, mais on lui reproche de l'ambition et de la hauteur; et l'on

remarqua en Canada qu'il était d'autant plus fier pour les grand qu'il

était poli et affable pour le peuple, ce qui dut lui faire des ennemis

puissans. Extrêmement jaloux du pouvoir, il en usa despotiquement. Il

avait appris le métier des armes sous le fameux Maurice, prince

d'Orange; et ayant obtenu le commandement du régiment de Normandie, il

avait servi en France, en Allemagne, et en d'autres pays de l'Europe, et

avait eu l'honneur d'être désigné, par Turenne, au roi pour commander

les secours qu'il envoyait à Candie assiégée par les Turcs[121].

[Note 121: Oraison funèbre du comte de Frontenac prononcée le 19

décembre 1698 par le P. Olivier Goyer, Recollet (Manuscrit,

_Bibliothèque du Séminaire de Québec_).

Ce panégyrique qui, comme tous les panégyriques, peint celui qui en est

l'objet sous les couleurs les plus favorables, est accompagné de notes

qui en font une peinture toute contraire, mais dans un langage qui est

de nature à détruire l'effet que l'auteur attendait de sa critique.]

En prenant les rènes du gouvernement, il voulut assembler le conseil

souverain d'une manière solennelle; et contre l'usage ordinaire, il lui

adressa un discours que nous reproduirons ici, et dans lequel on

reconnaît le soldat qui aime à voir dans le succès des armes la grandeur

de sa patrie. Cette harangue est peut-être la première qui ait été

prononcée par le représentant du roi dans cette colonie, en pareille

circonstance; et à ce titre, nous avons cru devoir conserver des paroles

qui se sont rarement répétées sous le gouvernement français. «Après vous

avoir remercié, dit le nouveau gouverneur, de toutes les civilités que

j'ai reçues de vous, et vous avoir témoigné la joie que je ressens

d'être au milieu de mes conseillers, je vous avouerai que je n'en ai pas

une médiocre de ce qu'en vous faisant part des ordres de sa Majesté,

j'ai à vous apprendre l'heureux succès de ses armes et à vous annoncer

ses victoires.

«Elle désire que vous enregistriez la déclaration de la guerre qu'elle a

faite par mer et par terre contre les Hollandais; mais vous ne saurez

pas plutôt par là qu'ils sont ses ennemis, que je vous dirai qu'ils sont

devenus ses sujets, et qu'elle a poussé ses conquêtes avec tant de

rapidité qu'en un mois de temps elle s'est assujetti des peuples qui,

pendant plus de cent années, avaient résisté à toute la puissance de la

maison d'Autriche, lors même qu'elle était dans le plus haut point de sa

grandeur et de son élévation.

«Tous ces prodiges qui n'ont presque point d'exemples, doivent augmenter

l'amour et la vénération que nous sommes obligés d'avoir pour cet

incomparable monarque, que nous voyons être favorisé de Dieu si

visiblement, et nous engager à lui donner de plus en plus de grandes

preuves de notre obéissance et de notre fidélité.

«Quoique sa Majesté n'a jamais eu lieu de douter de la vôtre, elle m'a

commandé néanmoins qu'à mon avènement dans ce pays, je vous fisse prêter

un nouveau serment entre mes mains, et que je vous excitasse à vous

acquitter du devoir de vos charges avec toute sorte de vigilance et

d'intégrité.

«C'est par la justice que les Etats les mieux établis se conservent, et

ceux qui ne font encore que de naître ont encore plus de besoin qu'on la

rende avec exactitude et célérité.

«C'est pourquoi vous devez, messieurs, appliquer tous vos soins à

répondre en cela aux intentions de sa Majesté, puisque c'est une des

choses qui peuvent le plus contribuer aux progrès de cette colonie dont

elle souhaite fort l'accroissement.

«Pour moi j'essaierai de vous en donner l'exemple en ne faisant aucune

acception de personne, en protégeant toujours le pauvre et le faible

contre ceux qui les voudraient opprimer, et en cherchant avec soin les

moyens de procurer l'avantage et la satisfaction de toutes les personnes

que je verrai être bien intentionnées pour le bien du pays et pour le

service de sa Majesté.»[122]

[Note 122: _Régistre du Conseil Souverain_, séance du 17 septembre 1672,

année de son arrivée au Canada.]

Après ce discours tous les membres du conseil levèrent la main et firent

serment.

Le comte de Frontenac trouva la colonie et les nations indiennes dans

une paix profonde qui dura plusieurs années. La déclaration de guerre

contre la Hollande qu'il fit proclamer en Canada, n'était qu'une pure

formalité qui intéressait tout au plus quelques marchands. Il n'avait

donc qu'à s'occuper de l'avancement du pays, et du perfectionnement de

ses jeunes institutions, qui avaient besoin de beaucoup d'améliorations.

L'administration de la justice fut particulièrement l'objet de sa

sollicitude; et en cela il ne fit que suivre les tendances du

gouvernement de Louis XIV pour la France elle-même. En homme habile, ce

monarque qui avait fait atteindre le plus haut degré de centralisation à

la monarchie, qui avait écrasé la puissance pontificale et l'opposition

protestante, chercha à couvrir ses usurpations par une administration

plus régulière et plus éclairée de la justice. Ainsi l'on a vu de nos

jours Napoléon, après avoir renversé la constitution de sa patrie,

constitution il est vrai qui menaçait ruine, on l'a vu, dis-je,

promulguer un code de lois qui lui a acquis une gloire immortelle.

Le gouverneur tout en marchant sur les traces de son maître, opérait ces

changemens avec des formes et des manières si hautaines et si

despotiques, que malgré sa grande influence, et sa grande capacité, il

se fit des ennemis nombreux et implacables. Si l'on voulait en croire

tout ce qu'en disent ses contemporains, l'on serait très en peine de le

juger, car sa conduite a été attaquée avec autant de virulence qu'elle a

été défendue avec enthousiasme. Nous tâcherons d'éviter ces deux

extrêmes, et nous jugerons des actes de cet administrateur par les

résultats qu'ils ont eus pour notre patrie.

Quoique M. Talon eût demandé son rappel en même temps que M. de

Courcelles, il ne fut relevé qu'en 1675; de sorte qu'il resta trois ans

avec le nouveau gouverneur auquel il fut sans doute très utile. Il

paraît que la bonne intelligence ne cessa pas de régner entre ces deux

grands fonctionnaires. Comme l'intendant, le comte de Frontenac étudia

et connut bientôt les vrais intérêts de la colonie à la prospérité de

laquelle il travailla avec ardeur. Personne ne sut mieux que lui prendre

sur les colons et sur les Sauvages cet ascendant si nécessaire pour les

retenir dans le devoir et le respect; et il traitait ses alliés et ses

ennemis avec une hauteur mêlée de noblesse qui en imposait aux barbares

et leur donnait une haute idée de la France.

Après avoir mis la dernière main aux traités conclus avec ces peuples,

et s'être assuré de leurs bonnes dispositions qu'il sut affermir par sa

politique, il porta les yeux sur les affaires intérieures du pays.

Plusieurs gouverneurs avaient voulu signaler le commencement de leur

administration par la promulgation de réglemens pour la bonne conduite

des habitans, nommés réglemens de police; mais qui avaient souvent une

bien plus grande portée. Dans le mois de mars 1673, de nouveaux

réglemens furent passés par le conseil souverain en 31 articles, dont

plusieurs pourraient être encore adoptés aujourd'hui avec avantage. Le

premier portait que trois échevins seraient élus à la pluralité des

suffrages des habitans de Québec, pour agir comme juges de police et

veiller à l'exécution des lois. Trois ans après, ces réglemens subirent

une nouvelle révision et furent très-étendus, quelques uns embrassant

même les Sauvages qu'ils firent tomber sous l'action des lois françaises

pour les offenses criminelles graves. Défense fut pareillement faite aux

marchands forains de traiter avec les Indigènes; et il fut pourvu à ce

que le lieutenant général tint deux assemblées de police générale par

an, le 15 novembre et le 15 avril, où les principaux habitans de Québec

seraient appelés, pour aviser, entre autres choses, aux moyens

d'augmenter et d'enrichir la colonie.

En 1674, le roi se rendant enfin aux voeux des Canadiens, supprima

totalement la compagnie des Indes occidentales, qui ne remplissait

aucune de ses obligations envers le pays, et remboursa aux membres les

fonds qu'ils avaient mis dans la société. Il paraît, par l'édit de

révocation, que la population des colonies françaises en Afrique et en

Amérique, était à cette époque de plus de 45,000 âmes, et que leur

commerce employait environ 100 navires, sans compter sans doute ceux qui

étaient engagés dans la pêche de la morue et de la baleine, et dont le

nombre était beaucoup plus considérable.

L'absence d'une cour en première instance pour connaître des matières

civiles et criminelles entraînant des inconvéniens, le siège de la

prévoté et justice ordinaire fut rétabli à Québec, ainsi qu'on l'a

rapporté ailleurs, en 1677. Cette amélioration fut suivie l'année

d'après de l'introduction de la fameuse ordonnance de 1667 touchant

l'administration de la justice. Cette ordonnance, l'un des plus grands

bienfaits qui aient été conférés à ce pays sous l'ancien régime, n'y a

eu de pendant depuis en matières légales, que le code criminel anglais

introduit par la conquête.

L'année 1679 vit paraître, elle, l'important édit concernant les dîmes

et les cures fixes dont on a parlé assez au long dans le chapitre sur le

gouvernement ecclésiastique; et une ordonnance non moins intéressante

pour la liberté des citoyens, par laquelle il était défendu aux

gouverneurs particuliers d'emprisonner personne. Ce droit fut réservé

seulement au gouverneur en chef, au lieutenant-général civil et au

conseil souverain. Il n'est pas improbable que cette loi salutaire ait

été suggérée par ce qui venait de se passer entre M. de Frontenac et M.

Perrot, gouverneur de Montréal, et dont nous allons maintenant parler.

Tous les changemens, toutes les améliorations qu'on vient d'énoncer se

faisaient au bruit des querelles qui avaient marqué les premiers pas de

l'administration de M. de Frontenac. Dès 1673, ce gouverneur était en

guerre ouverte avec celui de Montréal, dont le satirique La Hontan

disait, que n'ayant que mille écus d'appointemens, il avait trouvé le

moyen d'en gagner cinquante mille par son commerce avec les Sauvages en

peu d'années. Soit à tort ou à raison, M. de Frontenac crut que M.

Perrot n'observait pas les ordonnances et les instructions du roi, et il

lui envoya pour lui porter ses commandemens à cet égard un lieutenant de

ses gardes. Celui-ci reçut fort mal cet officier, et le fit jeter même

en prison.

[123]Cette conduite inqualifiable attira sur lui toute la colère du

comte déjà prévenu, qui fit aussitôt assembler extraordinairement le

conseil souverain pour aviser aux moyens à prendre en présence d'un acte

d'insubordination qu'il regardait comme un attentât contre l'autorité

royale. Le substitut du procureur-général fut chargé de commencer

l'instruction de cette affaire de suite, et de se transporter à Montréal

s'il était nécessaire.

[Note 123: Nous tirons tous les détails qui suivent du régistre du

conseil souverain déposé aux archives du secrétariat provincial. Aucun

historien que nous sachions ne les a connus.]

Cependant Perrot voyant que l'affaire prenait une tournure plus sérieuse

qu'il ne l'avait pensé, était descendu à Québec dans l'espoir peut-être

de trouver assez d'influence pour détourner l'orage qui le menaçait;

mais cela ne fit qu'avancer sa disgrâce; il y fut arrêté au commencement

de janvier (1674) et enfermé au château St.-Louis, où il fut détenu plus

d'un an prisonnier, refusant de reconnaître l'autorité du gouverneur

général et du conseil souverain pour le juger.

Malheureusement cette affaire, déjà assez grave, se compliqua dans le

cours de l'hiver par la part qu'y voulurent prendre quelques membres du

séminaire de St.-Sulpice, dont l'un, M. l'abbé de Salignac Fénélon,

était curé de Montréal. Cette intervention mal avisée ne fît, comme on

devait le supposer, qu'augmenter le mal en mêlant le clergé à la

querelle. L'abbé Fénélon blâma hautement, dans son sermon du jour de

Pâques, la conduite du gouverneur général, qu'il qualifia de tyrannique

et de violente; il ne s'arrêta pas là, il recueillit dans la ville des

signatures à une remontrance au roi contre lui. Dans un temps où la

liberté était inconnue, cette hardiesse parut un second outrage à M. de

Frontenac; et l'ordre fut donné sur le champ d'assigner le bouillant

abbé, qui était peut-être en partie la cause, par ses conseils, de la

rébellion de M. Perrot, à venir expliquer sa conduite devant le conseil

souverain, et plusieurs de ses collègues à comparaître en témoignage

contre lui.

Après avoir fait plusieurs fois défaut, ces messieurs se présentèrent

enfin; mais ce fut pour décliner la juridiction du conseil sur eux,

prétendant qu'ils ne pouvaient être jugés ou assignés en témoignage que

par leur évêque. L'abbé Fénélon se conduisit surtout avec une grande

audace. Il réclama le droit que possédaient les ecclésiastiques en

France de parler assis et couverts en présence des conseils souverains,

et ajoutant l'action à la parole, il s'avança vers les membres et se

couvrit avec un geste de vivacité insultant comme pour braver le comte

de Frontenac, qui présidait alors le conseil, et qui après lui avoir

fait remarquer avec beaucoup de modération l'inconvenance de sa

conduite, le fit retirer dans une salle voisine sous la garde de

l'huissier, en attendant que le conseil eût opiné sur ce qu'il y avait à

faire dans cette urgence. Ce corps décida tout d'une voix que la

prétention de M. l'abbé Fénélon ne pouvait être admise d'autant plus

qu'il comparaissait comme accusé. Il fut ramené devant le conseil; mais

persistant à ne pas le reconnaître comme son tribunal légitime, et à

refuser de répondre à ses interrogatoires, il fut mis aux arrêts.

La situation des choses en Canada dans le moment, montrait le danger de

la doctrine invoquée par les ecclésiastiques de ne reconnaître pour juge

légitime que leur évêque. Lorsqu'un violent antagonisme divisait le

gouverneur et cet évêque jusqu'au point d'entraîner des voies de fait

chez leurs partisans, si chacun des deux rivaux avait eu un tribunal

pour juger ses amis et ses créatures, quelle justice, quelle unité

aurait-on pu en attendre? Il est évident qu'il y aurait eu dès lors deux

pouvoirs en opposition dans l'Etat, et que la société aurait été en

conséquence bouleversée.

D'un autre côté, comme les offences de M. Perrot et de l'abbé Fénélon

étaient personnelles au comte de Frontenac, celui-ci parut exercer un

pouvoir exorbitant et dangereux, en cumulant avec ses autres fonctions

celles de président du conseil, où il semblait être à la fois dans ce

cas-ci accusateur et juge. Il ne faut pas croire néanmoins, comme

Charlevoix, qu'il eût usurpé cette présidence; il l'a remplissait par

droit d'office, et conformément à l'usage établi, les gouverneurs en

commençant par M. de Tracy ayant les uns après les autres présidé ce

corps depuis sa création, et signé les procès-verbaux de ses

séances[124].

[Note 124: _Registre du conseil souverain_. La formule ordinaire des

procès-verbaux contenait ces mots: Le conseil assemblé auquel présidait

haut et puissant seigneur M. de Tracy, ou bien, où présidait M. le

gouverneur, etc. La commission de M. Duchesneau comme intendant portait

expressément qu'il _présiderait au conseil souverain en l'absence du dit

sieur da Frontenac_. Les procès-verbaux sont signés par tous les

gouverneurs jusqu'à M. de Frontenac inclusivement, qui les a signés

jusqu'en septembre, 1675.]

Cependant M. Perrot persistait toujours obstinément à ne pas reconnaître

la compétence du conseil. Dans ses objections il s'en trouva de bien

fortes et qui influèrent puissamment sur la décision qui fut adoptée

plus tard. Il représenta, entre autres choses, que se trouvant accusé

directement par le gouverneur général qui était son ennemi personnel, il

ne pouvait consentir à mettre son sort entre les mains d'un tribunal

dont ce gouverneur était président; qu'en outre plusieurs des membres du

conseil étaient intéressés à sa perte, en ce que la personne qui avait

été nommée pour le remplacer dans le gouvernement de Montréal, leur

était étroitement alliée par le sang, et que c'est ce qui expliquait

l'acharnement avec lequel ils travaillaient contre lui. Pour ces raisons

donc, il récusait nommément M. de Frontenac et tous les autres membres

auxquels il avait fait allusion, et en appelait au conseil d'état à

Paris.

Le sulpicien, l'abbé Fénélon, qui souffrait de se voir ainsi traîner

devant un tribunal civil, qu'il savait mal disposé contre lui, adopta la

même tactique et commença aussi à récuser ses juges. Sa cause devint dès

lors commune avec celle de M. Perrot, auquel l'influence du clergé qui

commença à se remuer fut fort avantageuse. Nul doute que l'opinion

publique n'ait été aussi pour quelque chose dans l'espèce de changement

que l'on croit apercevoir alors dans les dispositions de la plupart des

membres du conseil et du gouverneur lui-même. Les membres récusés

voulurent s'abstenir de siéger; et le gouverneur fut comme emporté par

le torrent; car il chercha d'abord à justifier sa présence en prétendant

qu'il n'était pas plus intéressé dans le procès que le roi lui-même dont

il était le représentant; ce qui était plausiblement vrai. Le conseil ne

se trouvant plus en nombre après la retraite des membres en question, il

en fut nommé d'autres spécialement pour continuer les procédures contre

les accusés; et après plusieurs séances, ne demandant pas mieux que de

se débarrasser d'une affaire compliquée, ils firent droit sur les causes

de récusation, et ordonnèrent que le tout serait soumis au roi pour sa

décision, avec prière, en outre, à sa majesté de faire connaître si le

conseil devait continuer d'être ou non présidé à l'avenir par le

gouverneur général.

L'année suivante une réponse relative au dernier point fut donnée par

Louis XIV dans la déclaration qui régla la question des préséances au

conseil. La première et la seconde places y furent réservées au

gouverneur et à l'évêque, et la troisième à l'intendant, mais avec la

présidence puisqu'on lui en conférât les fonctions, quoiqu'il lui fût

défendu d'en prendre le titre, comme pour ménager l'amour propre du

comte de Frontenac. De ce moment M. de Pétrée, qui ne paraissait plus

depuis longtemps au conseil, commença à y revenir. Dès que quelque nuage

s'élevait entre lui et le gouverneur, il avait pour politique de

s'abstenir d'assister aux séances de ce corps, où il se faisait

remplacer par quelque prêtre vigilant. Aussi quand il commençait à

s'absenter pouvait-on prédire en toute assurance quelque nouvel orage.

Quant à M. Perrot et à l'abbé Fénélon qui avaient été la cause

principale de tout ce fracas, il paraît que leur affaire, qui avait

divisé tout le pays, fut étouffée; et que l'un alla reprendre son

gouvernement et l'autre sa cure. La procédure qui les concernait resta

probablement oubliée dans quelque coin du ministère des colonies.

A peine cependant cette difficulté fut-elle terminée qu'il s'en éleva

d'autres qui ne finirent, celles-là, que par le rappel de M. de

Frontenac et de l'intendant. Un esprit querelleur, rancuneux,

intolérant, semblait s'être emparé de tout le monde.

L'éternelle question de la traite de l'eau-de-vie n'avait pas cessé

d'agiter sourdement le pays sous l'administration de M. de Courcelles.

Ce gouverneur ainsi que l'intendant, M. Talon, étaient favorables à ce

négoce exercé parmi les Français seulement; et même le dernier avait

obtenu une lettre du ministère qui le rendait libre entre les colons.

Mais l'évêque n'avait rien relâché de sa fermeté; il avait continué son

opposition par des mandemens et des excommunications tout en faisant

entendre ses plaintes à la cour. Plus tard, c'est-à-dire à l'époque où

nous sommes parvenus, le nouvel intendant, M. Duchesneau, qui s'était

déjà brouillé avec le gouverneur, touchant la présidence du conseil et

d'autres questions d'administration locale, appuya les plaintes du

clergé, peut-être pour s'assurer des bonnes grâces de ce corps influent

en épousant ses intérêts, quoiqu'il se déclarât néanmoins contre lui

dans la question des dîmes et des cures, réglée par l'ordonnance de

1679.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 22 / 30 段