Talon paraît avoir été pénétré de cette vérité, et tout en entourant le

clergé de respect et de considération, et tout en inspirant ces

sentimens au peuple, il traçait les bornes qui ne devaient pas être

dépassées par les ecclésiastiques. Mais il fallut encore une longue

expérience, et des collisions souvent répétées pour convaincre la cour

de la sagesse de cette politique, la cour, elle, accoutumée à voir ce

corps puissant jouer un si grand rôle dans l'Etat depuis l'origine de la

monarchie.

Cependant la paix, qui était rétablie au dedans et au dehors, favorisait

l'intendant dans ses projets d'amélioration à la réalisation desquels il

travaillait avec une ardeur extraordinaire; il ne cessait pas de vanter

à Colbert tous les avantages qu'on pourrait retirer du pays si on savait

les utiliser. La colonie du Canada, écrivait-il encore, peut aider par

ses productions à la subsistance des Antilles, et leur devenir un

secours assuré si celui de France venait à leur manquer; elle pourrait

leur fournir de la farine, des légumes, du poisson, des bois, des

huiles, et d'autres choses qu'on n'a pas encore découvertes.

A mesure qu'elle recevra des accroissemens, elle pourra, par ses peuples

naturellement guerriers et disposés à toutes sortes de fatigues,

soutenir le partie française de l'Amérique méridionale, si l'ancienne

France se trouvait hors d'état de le faire, et cela d'autant plus

aisément qu'elle aura elle-même des vaisseaux. Ce n'est pas tout,

continuait l'intendant, si son commerce et sa population augmentent,

elle tirera de la mère-patrie tout ce qui pourra lui manquer, et par ses

importations du royaume elle contribuera à l'accroissement du revenu du

roi, et accommodera les producteurs français en achetant le surplus de

leurs marchandises.

Au contraire, si la Nouvelle-France n'est pas soutenue, elle tombera

entre les mains des Anglais, ou des Hollandais ou des Suédois; et

l'avantage que l'on perdra en perdant cette colonie, n'est pas si peu

considérable que la compagnie ne doive convenir que cette année il passe

de la nouvelle en l'ancienne France pour près de cinq cent cinquante

mille francs de pelleteries.

Par toutes ces raisons, comme par celles qui sont connues dont on ne

parle pas, ou qui sont cachées et que le temps fera seul découvrir, l'on

doit se convaincre que le Canada est d'une utilité inappréciable.

L'intendant dont tous les actes nous révèlent un homme à vues larges, à

connaissances positives, avait l'oeil à tout, embrassait tout, donnait

de la vie à tout. Entre autres soins, il faisait faire des recherches

métallurgiques. En venant de France, il s'était fait débarquer lui-même

à Gaspé, où il découvrit du fer. L'année suivante, en 1666, il avait

envoyé un ingénieur, M. de la Tesserie, à la baie St.-Paul, lequel

rapporta en avoir trouvé une mine très abondante; il espérait même y

trouver du cuivre et peut-être de l'argent. Lorsque M. Talon passa en

France, deux ans après, il engagea Colbert à faire continuer ces

explorations. M. de la Potardière fut en conséquence envoyé en Canada,

où on lui présenta des épreuves de deux mines que l'on venait de

découvrir aux environs des Trois-Rivières. Ayant visité les lieux, il

déclara qu'il n'était pas possible de voir des mines qui promissent

davantage, soit pour la bonté du fer, soit pour l'abondance. Ce fer est

en effet supérieur à celui de la Suède.

Talon qui était par dessus tout un homme essentiellement pratique, ne

s'en tenait pas à des recherches, à des études, à des rapports. Il fonda

ou encouragea une foule d'industries, fit faire de nombreux essais de

culture, établit de nouvelles branches de commerce, noua des

correspondances avec la France, les Antilles, Madère, et d'autres places

dans l'ancien et le nouveau monde, ouvrit des pêches de toutes sortes de

poissons dans le St.-Laurent et ses nombreux affluens. La pêche du

loup-marin fut encouragée, et bientôt elle produisit de l'huile non

seulement pour la consommation du pays, mais encore pour l'exportation

en France et dans les Antilles, colonies avec lesquelles il voulait

établir un commerce très actif, et où il fit passer du poisson, des

pois, du merrain et des planches, le tout cru du pays.

Mais comme la pêche sédentaire devait être nécessairement l'âme de ce

négoce, il travailla à en établir une, et pour en assurer le succès, il

projeta de former une compagnie qui eût les capitaux suffisans pour la

mettre de suite sur un pied solide et étendu, ne doutant point que en

peu de temps elle ne fît des profits considérables. La pêche au marsouin

blanc, exigeant peu de dépense, devait produire aussi des huiles

excellentes pour la manufacture et en très grande quantité. Il fit

encore couper des bois de toutes sortes, et entre autres des mâtures,

dont il envoya des échantillons à la Rochelle pour servir à la marine.

Outre les grains ordinaires qui avaient été cultivés jusqu'alors, il

encouragea la culture des chanvres entièrement négligée aujourd'hui,

afin de fournir à la consommation du pays, et aux demandes du commerce

extérieur. Une tannerie, la première qu'ait eue le Canada, fut établie

près de Québec et eut un plein succès. Enfin sous sa main créatrice tout

prit une nouvelle vigueur, et changea complètement de face dans un court

espace de temps. Il entrait dans le détail des moindres choses, invitait

les habitans chez lui, ou allait les visiter; il éclairait leur

industrie, favorisait leur commerce et encourageait ainsi tout le monde.

En 1668, l'on vit onze vaisseaux mouillés dans la rade de Québec,

chargés de toutes sortes de marchandises, proportion plus grande

relativement à la population, que les 1200 navires qui fréquentent

annuellement nos ports aujourd'hui; c'était le fruit à la fois et de

l'impulsion éclairée donnée par Talon, et de la liberté du commerce qui

venait d'être accordée à la colonie; liberté, cependant, qui n'était pas

égale en toutes choses, puisqu'une ordonnance du conseil souverain fut

passée dans l'année même pour défendre dans la province, dès qu'il y

aurait été établi des brasseries, l'entrée des vins et des eaux-de-vie

sans un permis du roi. C'était une nouvelle manière de mettre en vigueur

les défenses de vendre des boissons fortes aux Indigènes; manière

tyrannique si l'on veut, mais qui devait atteindre sûrement son but.

Cependant, comme l'émigration n'était pas aussi considérable qu'on s'y

était attendu, l'on prit le sage parti d'y licencier le beau régiment de

Carignan, à condition que les soldats prendraient des terres et s'y

établiraient, politique qu'on ne saurait trop louer, sous le rapport

militaire surtout, parceque l'on ne combat jamais mieux que lorsque

c'est pour défendre son bien. Six compagnies qui étaient repassées en

France avec le vice-roi, revinrent à cet effet en Amérique. Les

officiers, dont la plupart étaient gentilshommes, obtinrent des

seigneuries en concession, dans lesquelles leurs soldats se fixèrent.

Ces vieux guerriers de Turenne qui avaient couru les chances et les

périls de la guerre ensemble, voulurent partager aussi le même sort dans

une nouvelle carrière et dans une nouvelle patrie. Un sentiment

d'attachement réciproque continua de subsister entre eux, devenus, les

uns seigneurs, les autres censitaires. L'estime contractée sur les

champs de bataille s'éteint difficilement. En effet, elle leur survécut

et passa à leurs enfans. Ce n'est que de nos jours que cette harmonie a

été troublée, depuis qu'on permet à certains spéculateurs étrangers et

autres d'élever les rentes de leurs concessions au-dessus des taux

usités et d'ajouter de nouvelles charges aux anciennes.

Le régiment de Carignan faisait partie des 4000 hommes de pied envoyés

par la France au secours de Léopold, contre les Turcs en 1664, et

commandés par les comtes de Coligny et de la Feuillade. A la journée

décisive de St.-Gothard, où Montécuculi défit complètement le grand

visir Ahmed Kouprouli, les Français repoussèrent les Turcs des bords du

Raab, et soutinrent le centre des Allemands, prêt à être enfoncé. De la

gauche qu'ils occupaient, ils se portèrent sur ce point, et tombant avec

furie sur les janissaires, ils leur arrachèrent une victoire que ceux-ci

proclamaient déjà. Par le détail que Montécuculi nous a laissé de cette

action, dans ses mémoires, on peut juger à combien peu tient souvent le

sort des combats. Il avoue, en effet que, sans la valeur éprouvée des

Français et de quelques régimens de l'empereur, qui permit d'opposer

l'art et le courage aux efforts de la multitude, l'armée était prise en

flanc sur les ailes, et la bataille infailliblement perdue. Les troupes

françaises prirent quantité de drapeaux et onze pièces de canon. Les

Turcs perdirent 8000 hommes tués ou noyés (Anquetil)[119].

[Note 119: La nouvelle de cette victoire causa une grande joie en

France. On y frappa une médaille en mémoire de cet événement. On y voit

la victoire: elle porte un voile semé de fleurs de Lys, tient une palme

d'une main et une couronne de l'autre, et foule aux pieds un turban, des

arcs et des flèches, avec cette légende: _Germania Servata_, et

l'exergue, _Turcis ad arabonam Casis._--Brusen de la Martinière.]

Ce régiment dont descend une grande partie des Canadiens, avait pris

part aussi à la guerre de la Fronde et aux sanglans combats d'Etampes et

du faubourg St.-Antoine à Paris (1652), pour les royalistes; de sorte

que l'on pouvait compter sur l'attachement et sur la fidélité des colons

qu'on tirerait de ses rangs. Plus tard Turenne le commanda encore à

l'attaque d'Auxerre.

C'est vers cette année que des affaires de famille, et peut-être

quelques difficultés avec le gouverneur, provenant moins de la

différence de vues que de la différence de caractère engagèrent Talon à

repasser en France, mais avec l'intention de revenir en Canada. Il se

plaignit, dit-on, à la cour des manières de M. de Courcelles à son

égard. Ce dernier doué de grands talens administratifs et qui a eu la

gloire de gouverner le Canada pendant l'une des périodes les plus

intéressantes de son histoire, manquait quelquefois d'activité.

L'intendant au contraire concevait et exécutait rapidement, il ne

pouvait rester un instant dans l'inaction. Il décidait bien des choses

sans en communiquer avec M. de Courcelles, afin d'éviter un retardement

préjudiciable au service du roi et au bien de la colonie. L'on conçoit

facilement qu'une telle conduite était de nature à déplaire au

gouverneur, qui paraît aussi n'avoir pas toujours été d'un commerce

égal, et qui de plus n'approuvait pas la politique de ménagemens de

l'intendant pour le clergé contre lequel il s'était laissé prévenir,

quoiqu'au fond l'opinion de ces deux hommes fût la même sur cette

matière. Seulement Talon, placé entre le gouverneur et M. de Pétrée,

avait plus de motifs de se comporter avec prudence, chose nécessaire

d'ailleurs à la tranquillité du pays et à l'exécution des projets dont

nous parlerons plus tard et qu'il méditait déjà. M. de Bouteroue vint

remplacer Talon; c'était un homme savant, poli, gracieux, grand et bien

fait de sa personne; mais il lui était difficile de surpasser, d'égaler

même son prédécesseur. Il avait ordre particulièrement de modérer avec

sagesse la grande sévérité des confesseurs et de l'évêque, et de

maintenir la bonne intelligence entre tous les ecclésiastiques du pays.

L'on devine aisément que toutes ces recommandations avaient été

inspirées par le mémoire que Talon avait adressé à la cour l'année

précédente.

C'est en 1670 que l'on s'aperçut pour la première fois que les cinq

nations cherchaient à engager les Outaouais à porter leurs pelleteries

chez elles, dans l'intention de les revendre aux Anglais, qui occupaient

la Nouvelle-Belgique depuis six ans, et dont ils avaient changé le nom

en celui de Nouvelle-York. Cette province avait été découverte en 1609

par Jean Hudson, qui était entré dans la rivière sur laquelle sont bâtis

aujourd'hui Albany et New-York la plus grande ville de l'Amérique du

Nord. Il céda sa découverte à la Hollande, qui y envoya des colons en

1614, tandis que tes Suédois s'établissaient dans la partie méridionale

de cette contrée, qui forme à présent la Pennsylvanie. Ces deux nations

restèrent en paix avec les Anglais jusque vers 1654. Leurs établissemens

commençant alors à se toucher, des difficultés ne tardèrent pas à

éclater entre elles. Les Anglais, qui convoitaient depuis longtemps la

Nouvelle-Belgique, trouvèrent un prétexte en 1664 pour y envoyer des

commissaires et des troupes, qui s'emparèrent de la colonie sans

coup-férir, les Hollandais ayant à peine tiré l'épée pour se défendre.

Plus amoureux de leur bien-être que sensibles à l'honneur national, ils

acceptèrent volontiers un nouvel état de choses qui leur permettait du

moins de commercer en paix. L'Angleterre acquit ainsi à peu de frais une

belle province, en retour de laquelle elle céda la plantation de Surinam

dans le voisinage de la Guyanne. C'est ainsi qu'elle devint notre

voisine immédiate dans la vallée du St.-Laurent. M. de Courcelles, qui

surveillait la conduite des Sauvages d'un oeil vigilant, vit de suite le

danger de la démarche des Iroquois. En effet, s'il permettait aux tribus

des bords du St.-Laurent et des rivières qui s'y déchargent de porter

leurs pelleteries ailleurs, le commerce du Canada, formé alors

principalement de cette marchandise, se trouverait anéanti, et, ce qui

était aussi essentiel, l'alliance de ces peuples gravement compromise.

Il ne balança donc pas un instant à partir pour leurs cantons; et, afin

de leur faire voir qu'on pouvait aller chez eux par eau, et que les

obstacles de la communication n'étaient pas tels qu'ils né pussent être

vaincus, soit pour le commerce, soit pour la guerre, il remonta en

bateau tous les rapides, de Montréal au lac Ontario. Son voyage eut un

plein succès; mais les fatigues qu'il y avait endurées, altérèrent

tellement sa santé, qu'il fut obligé de demander son rappel, afin,

disait-il dans sa lettre au ministère, que s'il avait le bonheur de

recouvrer ses forces, il pût aller se faire tuer pour le service du roi,

comme avaient déjà fait tous ses frères. Il ne repassa en France

cependant qu'en 1672.

Le séjour que fit M. Talon à Paris, ne fut pas inutile au Canada. Il s'y

occupa activement des intérêts de cette colonie, et surtout des moyens

de grossir l'émigration, qui marchait beaucoup trop lentement à son gré.

Le roi lui permit d'y envoyer sans délai cinq cents familles. Les

Récollets profitèrent de sa présence pour solliciter de la cour la

permission de retourner en Canada, dont les Jésuites, comme nous l'avons

déjà dit, avaient eu l'adresse de les faire exclure. Ils obtinrent ce

qu'ils demandaient avec d'autant plus de facilité qu'ils furent

probablement appuyés par lui. En 1669, Talon repartit pour l'Amérique

emmenant un grand nombre de familles et quelques Franciscains; mais

après trois mois de la navigation la plus orageuse, le vaisseau qui les

portait fut obligé de relâcher à Lisbonne, d'où ayant fait voile pour

retourner à la Rochelle, il périt presqu'à la vue du port. L'on ne put

sauver qu'une partie des passagers. Talon fut plus heureux l'année

suivante; il débarqua à Québec avec quantité de soldats du régiment de

Carignan, qui étaient repassés en France, et qui revenaient pour

s'établir dans le pays. (_Voir_ Appendice D.) Les Récollets qui le

suivirent furent mis en possession du terrain qu'ils avaient occupé

avant leur expulsion. L'édit de leur rétablissement est de l'année 1669.

Jusque là l'on avait été très scrupuleux sur le choix des émigrans

destinés pour cette contrée, regardée plutôt comme une mission que comme

une colonie. Ce système qui l'avait privée de beaucoup d'habitans, était

certainement des plus vicieux; car l'expérience a démontré que les

moeurs des émigrés s'épurent à mesure qu'ils acquièrent de l'aisance, et

que la pauvreté et la misère, qui sont les causes déterminantes du

relâchement des moeurs dans les classes qui alimentent l'émigration,

disparaissant, leurs vices les quittent également. L'on jugea donc alors

à propos de se départir d'une sévérité dont les avantages n'étaient que

temporaires, tandis que les inconvéniens étaient irréparables. Le

nouveau système permit de trouver des colons en plus grand nombre.

A peu près vers ce temps-ci la paix avec les Indiens fut mise en danger

par quelques pillards français qui assassinèrent un chef Iroquois et six

Mahingans, pour avoir leurs pelleteries. Lorsque la nouvelle en parvint

dans les bourgades des Sauvages assassinés, elles entrèrent en fureur,

et menacèrent d'en tirer une vengeance éclatante. Il n'y avait pas un

moment à perdre. M. de Courcelles partit sur le champ pour Montréal, où

se trouvaient heureusement entre beaucoup d'autres tribus, des gens de

ces mêmes villages. Il les assembla aussitôt, et après leur avoir

démontré la nécessité de rester unis avec nous, il fit venir trois des

meurtriers et leur fit casser la tête en leur présence; il assura en

même temps à ces Sauvages que tous les complices du crime subiraient le

même sort, si on parvenait a s'en saisir. Des présens leur furent

ensuite offerts pour les dédommager des pelleteries volées. Une si

prompte justice les apaisa.

Le gouverneur eut encore plusieurs autres affaires à régler avec ses

alliés qu'il avait pour politique invariable de maintenir en paix

ensemble. Il obligea les cinq cantons et les Outaouais, qui faisaient

des courses les uns sur les autres, à poser les armes; il pacifia

également (1671) les Tsonnonthouans et les Pouteouatamis, quoique les

premiers n'adhérèrent à sa décision qu'en murmurant. Le règlement de

toutes ces difficultés l'occupa jusqu'à la fin de son administration.

Les Iroquois chrétiens, étant exposés aux insultes de leurs compatriotes

demeurés idolâtres, demandèrent la permission de s'établir parmi les

Français. Il les reçut à bras ouverts, comptant avec raison qu'ils

formeraient dans la suite une barrière contre les irruptions de leurs

anciens compatriotes. Ils furent placés d'abord à la prairie de la

Magdelaine, et ensuite au Saul-St.-Louis, où l'on en voit encore

quelques restes. Le temps était propice pour faire tous ces arrangemens;

le fléau qui décimait alors les Indigènes les rendait plus conciliants

et plus raisonnables. La terrible année de 1670 fut une époque de deuil

et de désolation pour eux. Ils furent frappés d'une mortalité effrayante

causée par la petite vérole qui enleva des tribus entières, et dépeupla

presque complètement le nord du Canada. Les Attikamègues disparurent

comme nation. Tadoussac, où l'on voyait au temps de la traite de 1000 à

1200 Sauvages, fut, depuis ce moment, presqu'abandonné. Quelques années

après, cette maladie, si funeste à tous les Indiens, fit littéralement

un vaste tombeau de la bourgade de Syllery. Quinze cents Sauvages en

furent atteints et pas un seul ne guérit (Charlevoix). C'est après ces

ravages que le P. Chaumonot rassembla les Hurons qui avaient été

épargnés et fonda avec eux le village de Lorette, à 2 lieues de Québec.

Cependant le moment était arrivé où Talon allait réaliser un projet

qu'il avait formé lors de sa première intendance en Canada; et qui

consistait à faire passer les vastes contrées de l'Ouest, dont l'on

ignorait encore toute l'étendue, sous la suprématie de la France qui

ambitionnait l'honneur d'étendre son influence jusqu'aux dernières

limites du continent. Il y avait de la grandeur et de la politique dans

un pareil dessein, qui témoigne du génie de son auteur. Louis XIV

l'avait accueilli avec beaucoup de faveur pendant le séjour de Talon à

Paris; et celui-ci, sûr maintenant de l'appui du roi, ne fut pas plus

tôt de retour à Québec qu'il s'occupa des moyens de le mettre à

exécution.

L'on a vu dans un autre chapitre que les nombreuses tribus de la grande

famille algonquine occupaient une portion considérable du continent à

l'est du Mississipi, avec les Hurons, et que tous ces peuples étaient

très attachés aux Français dont ils aimaient les moeurs agréables et le

caractère chevaleresque, et auxquels ils se regardaient comme redevables

du repos dont ils jouissaient. Talon profita adroitement de cette

circonstance pour les engager à reconnaître la suprématie du roi et à se

mettre sous sa protection. Les missionnaires et les traitans, qui

avaient déjà étendu leurs courses fort loin, facilitèrent aussi ses

vues, à la réalisation desquelles les premiers reçurent ordre de

travailler en étendant leurs prédications[120]. Mais pour ouvrir la

négociation qui devait amener un résultat définitif, il fallait trouver

une personne propre à remplir officiellement cette mission délicate et

difficile avec les tribus occidentales. Personne ne lui parut plus

capable qu'un voyageur renommé, Nicolas Perrot, homme assez instruit, de

beaucoup d'esprit, et parlant bien la langue de ces peuples parmi

lesquels il avait acquis une grande influence. Ce voyageur, ayant reçu

ses instructions, partit avec l'ordre de pousser aussi loin que possible

ses découvertes; il visita un grand nombre de peuplades, et pénétra

jusque chez les Miâmis, à Chicago, dans le fond du lac Michigan, par

lesquels il fut reçu comme l'envoyé d'un grand roi et avec toute

l'ostentation que pouvaient mettre ces barbares. Il les invita tous au

nom du grand _Ononthio_, c'est ainsi que les Indiens désignaient

toujours le roi de France, à envoyer des députés pour rencontrer les

siens, et délibérer sur les matières importantes qui leur seraient

soumises, le printemps suivant, au Sault-Ste.-Marie, au pied du lac

Supérieur, où se faisaient alors les assemblées générales de toutes les

nations, à cause de la prodigieuse abondance de la pêche qui pouvait

nourrir de grandes réunions d'hommes. Tous promirent de se trouver au

rendez-vous. M. de St.-Lusson y arriva à la fin de mai 1671, chargé des

pleins pouvoirs du roi. Il y trouva les chefs d'une multitude de tribus

qui habitaient les bords du lac Supérieur, du lac Huron et le fond de la

baie d'Hudson. Le père Allouez fit un discours en langue algonquine,

pour expliquer l'objet de l'assemblée, et demander leur acquiescement

aux propositions du monarque qui leur faisait offrir sa puissante

protection, et dont il exalta la gloire et la magnificence. Les députés

s'écrièrent tous qu'ils ne voulaient plus avoir d'autre père que le

grand _Ononthio_ des Français. Alors Perrot creusa un trou dans la

terre, et y éleva une croix aux armes de France, pour scéler par ce

signe la prise de possession du pays, que M. de St.-Lusson déclara être

désormais sous la protection du roi, au bruit de la mousqueterie et aux

acclamations de cette foule ignorante qui venait de se donner un maître.

[Note 120: Relation des Jésuites (P. Dablon 1670-1).]

Talon, voyant le succès qui avait couronné cette première entreprise,

résolut de ne pas s'arrêter en aussi beau chemin, et fit continuer les

découvertes jusqu'au dernier moment de son séjour dans le pays. Les

Indiens occidentaux rapportaient qu'il y avait un grand fleuve, nommé

Mississipi, à l'est du Canada; il ne voulut point laisser la colonie

sans avoir éclairci ce point important. Le P. Marquette et M. Joliet, de

Québec, furent chargés par lui d'aller en faire la recherche; l'on verra

dans le chapitre suivant comment ils s'acquittèrent de cette entreprise.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 21 / 30 段