s'exprime, demanda l'ajournement du conseil, où il s'était rendu, pour
recevoir le serment du syndic élu. Mais s'étant ravisé, dans une séance
subséquente il procéda à l'accomplissement de cette formalité, malgré
les protestations de M. de Charny et des autres membres de l'opposition,
auxquels il fut répondu que la convocation des assemblées publiques
n'était pas de la compétence du conseil.
Cette opposition se composait des membres déjà nommés, de Villeray et du
procureur général Bourdon. Ils tenaient pour M. de Pétrée, qui se
trouvait ainsi avoir la majorité dans le conseil, le gouverneur n'ayant
pour lui que le Gardeur et d'Amours. Le peuple était bien aussi pour ce
dernier, mais le peuple était sans influence sur ce corps; de sorte
qu'il ne restait plus à M. de Mésy d'autre alternative que de se
soumettre à la volonté de son adversaire, ou de se faire une majorité en
essayant les chances d'un coup d'état, dernier refuge d'une
administration chancelante. Il prit ce dernier parti qui était plus
conforme à son caractère, et il suspendit de leurs fonctions tous les
membres partisans de M. de Pétrée, donnant pour raison que celui-ci les
avait désignés à son choix, parcequ'il les connaissait pour être de ses
créatures; et «qu'ils avaient voulu se rendre les maîtres et sacrifier
les intérêts du roi et du public à ceux des particuliers».
Le roi, soit par défiance des gouverneurs, soit pour captiver la bonne
volonté du clergé, soit enfin pour se conformer à l'esprit de la
constitution politique du royaume, où le clergé comme corps formait un
des pouvoirs de l'Etat conjointement avec la noblesse et le peuple,
avait adjoint à ces mêmes gouverneurs le chef du sacerdoce, toujours si
puissant, pour faire, comme nous l'avons déjà dit, la nomination
annuelle des membres du conseil. Ce partage d'autorité jetait l'évêque
dans l'arène politique, en même temps qu'il en faisait un égal, ou
plutôt un rival et un observateur du chef du gouvernement de la colonie
dans l'exercice de l'une des prérogatives les plus importantes de la
couronne. Ce système défectueux devait être, et fut en effet, la cause
d'une foule de difficultés.
M. de Mésy, en suspendant de sa propre et seule autorité la majorité des
membres du conseil, avait violé l'édit constitutif de ce corps; car s'il
n'en pouvait nommer les membres sans le concours de l'évêque, ce
concours devait être aussi nécessaire pour les suspendre, et il lui
avait été refusé.
Pour remplacer les conseillers interdits, il voulut employer un moyen
qui doit nous paraître assez étrange, vu la nature du gouvernement
d'alors, mais qui montre combien il désirait obtenir l'appui du peuple,
en le faisant intervenir dans les affaires politiques. Il proposa de
convoquer une assemblée publique pour procéder, par l'avis des habitans,
à la nomination des nouveaux conseillers; et il motiva cet appel au
peuple de manière à faire entendre qu'il avait été induit en erreur lors
du premier choix, et que, ne connaissant pas encore assez les hommes et
les choses dans la colonie, il avait besoin d'être éclairé par une
expression solennelle de l'opinion publique.
Comme on devait s'y attendre, et à cause de la nature de la convocation,
et à cause des accusations qu'elle comportait, M. de Pétrée refusa de
donner son consentement[115]; et l'assemblée n'eut pas lieu.
[Note 115: «M. l'évêque se refuse à la sommation d'un procureur-général
et des conseillers au lieu et place de ceux que le gouverneur prétend
être interdits; que sa conscience, ni son honneur, _ni sa fidélité au
pouvoir du roi_, ne le pouvaient permettre jusqu'à ce que les dits
officiers du dit conseil fussent convaincus des crimes dont la dite
ordonnance d'interdiction les accuse». _Registre du conseil souverain_.]
Les choses en restèrent là jusqu'à la fin de l'année des conseillers,
c'est-à-dire jusqu'à l'époque où il fallait renouveler leur nomination.
Alors, le gouverneur, après avoir fait inviter au conseil M. de Pétrée,
qui s'excusa de ne pouvoir s'y rendre, remplaça les membres suspendus
par MM. Denis, de la Tesserie et Péronne Demazé. Il révoqua aussi le
procureur-général Bourdon, qui était présent, et qui lui nia le droit de
le destituer. En effet, l'édit de création du conseil en décrétant la
nomination annuelle des membres, gardait le silence sur ce
fonctionnaire. Le gouverneur lui ordonna de se retirer, et il nomma sur
le champ à sa place M. Chartier de Lotbinière. Le greffier en chef, M.
Peuvret, subit le même sort, et eut pour successeur M. Fillion, notaire.
Ces discordes avaient leur contre-coup au dehors; le public tout en
blâmant la violence de M. de Mésy, violence qui l'entraînait au delà des
bornes de la légalité, inclinait pour lui cependant contre M. de Pétrée,
que la question des dîmes rendait alors très impopulaire. Le clergé au
contraire prit la défense de son chef, et les chaires retentirent de
nouveau au bruit des disputes politiques.
Pendant ce temps là M. de Villeray était passé en France pour porter
devant le roi les accusations de l'évêque, des conseillers suspendus et
les siennes propres, contre le gouverneur. Elles furent accueillies par
la métropole comme le sont en général celles qui viennent du parti le
moins exigeant en fait de liberté dans une colonie.
Les velléités libérales de M. de Mésy, ses appels au principe électif et
au peuple, eurent alors leur récompense. Louis XIV dut voir, et il vit
en effet, d'un mauvais oeil cette conduite de son représentant, qu'il
sacrifia sans hésitation et sans regret à la satisfaction du prélat.
Ainsi celui-ci triomphait une seconde fois des gouverneurs de la
colonie; mais la disgrâce de M. de Mésy sembla encore plus complète que
celle du baron d'Avaugour.
Colbert tira néanmoins pour conclusion de toutes ces querelles, que les
laïques ne se soumettraient jamais paisiblement au pouvoir que voulait
s'arroger M. de Pétrée dans les affaires temporelles. Il crut donc qu'il
fallait prendre de bonnes précautions pour mettre des bornes à la
puissance des ecclésiastiques et des missionnaires supposé qu'on
vérifiât qu'elle allait trop loin; et dans cette vue, il songea à
choisir pour la colonie des chefs, qui fussent de caractère à ne donner
aucune prise sur leur conduite, et à ne pas souffrir qu'on partageât
avec eux une autorité, dont il convenait qu'ils fussent seuls
revêtus[116].
[Note 116: Charlevoix à qui nous empruntons ces dernières paroles, garde
le silence sur le sujet réel de la dispute et sur tous les détails que
nous venons de donner, qu'il ignorait probablement, et que nous n'avons
trouvés, nous, que dans les registres du conseil souverain déposés aux
archives de la province.]
Cependant le Canada avait été concédé de nouveau à la compagnie des
Indes occidentales «en toute seigneurie, propriété et justice» par
l'édit du roi du mois de mai 1664. Cette compagnie gigantesque se trouva
par cet acte maîtresse de toutes les possessions françaises dans les
deux hémisphères. A sa demande, le roi nomma les premiers gouverneurs
provinciaux et un vice-roi pour l'Amérique. Alexandre de Prouville,
marquis de Tracy, lieutenant-général dans les armées, fut choisi pour
remplir ce dernier poste, avec ordre de se rendre d'abord dans les îles
du golfe du Mexique, et ensuite en Canada qu'il devait travailler à
consolider au dedans et au dehors. C'est pendant qu'il se rendait en
Amérique que les plaintes contre M. de Mésy étaient parvenues à la cour.
On faisait demander en même temps, pour peupler le pays, des familles de
la Normandie, de la Picardie, de l'île de France et des provinces
circonvoisines, au lieu de celles du Sud, où il y avait beaucoup de
protestans et moins de gens propres à la culture des terres.
Daniel de Rémi, seigneur de Courcelles, fut nommé pour remplacer M. de
Mésy, et M. Talon, intendant en Hainaut, M. Robert, qui n'était, comme
on l'a dit, jamais venu en Canada. Ils furent chargés conjointement avec
le marquis de Tracy d'informer contre le gouverneur révoqué et de lui
faire son procès; mais Dieu, observe le doyen du chapitre de Québec,
termina tout heureusement par la pénitence et la mort du coupable,
paroles d'une vengeance satisfaite, et qui montrent jusqu'où l'esprit du
parti était monté.
Avant d'expirer, M. de Mésy dont ses ennemis ont cherché à outrer tantôt
les emportemens et tantôt la faiblesse, écrivit une lettre au vice-roi
dont une partie se trouve dans les procès-verbaux du conseil souverain,
dans laquelle il proteste que dans tout ce qu'il a fait, il n'a été
guidé que par l'intérêt de sa majesté, et le désir d'avancer le
bien-être de la colonie. Vous éclaircirez, dit-il, bien mieux que moi
les choses que j'aurais pu faire savoir au roi touchant la conduite de
M. de Pétrée et des Jésuites dans les affaires temporelles. Je ne sais
néanmoins si je ne me serais point trompé en me laissant un peu trop
légèrement persuader par les rapports qu'on m'a faits sur leur compte.
Je remets toutefois à votre prudence et à vos bons examens le règlement
de cette affaire. (_Voir_ la lettre de M. de Mésy, Appendice C.)
Il laissa les rênes du gouvernement jusqu'à l'arrivée de M. de
Courcelles à M. de la Potherie, auquel l'on refusa le droit de siéger au
conseil, par suite d'une interprétation fort rigoureuse, ce nous semble,
des pouvoirs de délégation du gouverneur défunt.
Pendant que ceci se passait, des commandemens avaient été reçus de la
cour afin de faire tous les préparatifs nécessaires pour la guerre que
l'on voulait pousser avec vigueur contré les Iroquois. Une levée des
habitans du pays fut ordonnée, et le régiment de Carignan, qui venait
d'arriver en France de la Hongrie où il s'était beaucoup distingué
contre les Turcs, reçut ordre de s'embarquer immédiatement pour
l'Amérique.
Le marquis de Tracy arriva à Québec dans le mois de juin (1665), venant
de la baie du Mexique, où il avait repris Cayenne sur les Hollandais, et
remis plusieurs îles de l'archipel au pouvoir du roi. Il débarqua au
milieu des acclamations de la population qui l'accompagna jusqu'à la
cathédrale; l'évêque de Québec vint processionnellement le recevoir à la
tête de son clergé sur le parvis, et le conduisit au pied du choeur où
un prie-dieu lui avait été préparé. Le pieux vice-roi le refusa et
voulut s'agenouiller humblement sur le pavé nu de la basilique. Après le
chant du _Te Deum_, le prélat le reconduisit avec les mêmes honneurs.
Toutes les autorités de la colonie allèrent ensuite lui présenter leurs
hommages.
Quatre compagnies du régiment de Carignan étaient déjà débarquées; il en
arriva encore de juin à décembre vingt autres avec leur colonel, M. de
Salières. Les vaisseaux qui les amenaient, portaient aussi M. de
Courcelles et M. Talon, un grand nombre de familles, d'artisans et
d'engagés; des boeufs, des moutons, et les premiers chevaux qu'on ait vu
dans le pays. Ce noble animal excitait particulièrement l'admiration des
Sauvages, qui s'étonnaient de le voir si traitable et si souple à la
volonté de l'homme.
Dès que le vice-roi eut reçu ses renforts, il songea à mettre un terme
aux déprédations que continuaient de faire les Iroquois, et à exécuter
les ordres de la cour; mais cette tâche était difficile dans l'état où
se trouvait le pays. Il fit élever, pour commencer, trois forts sur la
rivière Richelieu qui était la route que suivaient ordinairement ces
barbares, et où l'on avait déjà construit quelques ouvrages plusieurs
années auparavant; il les plaça l'un à Sorel, l'autre à Chambly, et le
troisième à trois lieues plus loin, et y laissa pour commandans des
officiers dont ces lieux tiennent leurs noms. D'autres postes fortifiés
furent encore établis peu de temps après à Ste.-Anne et à St.-Jean. Ces
petits ouvrages en imposèrent d'abord aux Iroquois, mais ils se
frayèrent bientôt de nouvelles routes et l'on put s'apercevoir qu'un bon
fort jeté dans le coeur de la confédération, leur eût inspiré une
terreur plus durable et plus salutaire, en même temps qu'il eût paralysé
leurs mouvemens. Néanmoins cette année-là les récoltes se firent assez
tranquillement.
Pendant que le vice-roi prenait ainsi des mesures pour mettre la colonie
à l'abri des ennemis, M. Talon, resté à Québec, s'occupait de
l'administration inférieure, examinant et appréciant tout, afin d'en
faire rapport à Colbert. La mort de M. de Mésy ayant mis fin aux
accusations portées contre lui, et débarrassé la nouvelle administration
d'une affaire difficile, elle put s'occuper de suite de choses plus
utiles pour le pays. L'intendant avait des vues élevées et de
l'indépendance dans le caractère: il jugea au premier coup-d'oeil de
quelle importance le Canada était pour la métropole, et il réclama la
liberté du commerce pour les colons qui avaient déjà fait des
représentations à cet égard par leur syndic M. Jean Le Mire au conseil
souverain (1668). Il insista sur leur émancipation de la compagnie des
Indes occidentales qui voulait faire peser sur eux un affreux monopole.
Si sa majesté, dit-il dans son rapport du mois d'octobre 1665, veut
faire quelque chose du Canada, il me paraît qu'elle ne réussira, qu'en
le retirant des mains de la compagnie; et qu'en y donnant une grande
liberté de commerce aux habitans, à l'exclusion des seuls
étrangers[117]. Si au contraire elle ne regarde ce pays que comme un
lieu propre à la traite des pelleteries et au débit de quelques denrées
qui sortent de son royaume, elle n'a qu'à le laisser entre les mains de
la compagnie. Mais en ce cas, elle pourrait compter de le perdre; car
sur la première déclaration que cette compagnie y a faite d'abolir toute
liberté commerciale, et d'empêcher les habitans de rien importer
eux-mêmes de France, même pour leur subsistance, tout le monde a été
révolté. Au reste une pareille politique enrichirait, il est vrai la
compagnie, mais ruinerait les colons canadiens, et serait par cela même
un obstacle à l'établissement du pays.
[Note 117: Une lettre du conseil souverain à M. Colbert qui se trouve au
long dans ses procès-verbaux de 1668, contient entre autres choses la
même recommandation.]
Ces représentations si sages ne furent pas sans effet. Dès le 8 avril
suivant, par un arrêt du conseil du roi, la compagnie abandonna à la
colonie la traite des pelleteries avec les Sauvages telle qu'elle lui
avait été concédée par l'ancienne société, et lui rendit la liberté du
commerce avec la France, se réservant le droit du quart sur les castors,
du dixième sur les orignaux et la traite de Tadoussac, mais encore
s'obligeant de payer, pour cette réserve, les juges ordinaires, dont,
suivant M. Gaudais, la subvention se montait à 48,950 livres, monnaie
d'alors.
Il était grandement temps que cette réforme commerciale s'effectuât.
Tout était tombé dans une langueur mortelle. Le conseil souverain avait
été obligé de faire réglemens sur réglemens pour satisfaire les habitans
qui poussaient de grandes clameurs; et d'une ordonnance à l'autre le
commerce s'était trouvé soumis à un véritable esclavage. Le conseil
voulut limiter, par exemple, par un tarif le prix des marchandises dont
la compagnie des Indes occidentales avait le monopole, et qui étaient
devenues d'une cherté excessive; tout de suite elles disparurent du
marché, et l'on ne pouvait s'en procurer à quelque prix que ce fût. Cet
état de choses, qui ne pouvait durer sans remettre en question
l'existence de la colonie, cessa dès que le commerce avec les Indigènes
et avec la France redevint libre, tant il est vrai que là où il n'y a
pas de liberté, il ne peut y avoir de négoce.
Sur la fin de l'année, trois des cinq cantons de la confédération
iroquoise envoyèrent des députés avec des présens pour solliciter la
paix. Le chef Garakonthié en formait partie; c'était, comme on sait, un
ami des Français. Le marquis de Tracy lui montra beaucoup d'amitié, et
la paix fut conclue à des conditions honorables pour les deux parties.
Les députés s'en retournèrent dans leur pays chargés de présens. Les
Agniers et les Onneyouths étaient restés chez eux. L'on prit
immédiatement les moyens d'aller porter la guerre au milieu de ces
tribus, pour les châtier de leurs brigandages et les forcer à demander
aussi la paix. Deux corps de troupes commandés, l'un par le gouverneur,
M. de Courcelles, et l'autre par M. de Sorel, se mirent en marche dans
le cours de l'hiver.
Effrayés, les Onneyouths s'empressèrent d'envoyer des ambassadeurs à
Québec, pour conjurer l'orage. Ils étaient aussi, dit-on, chargés des
pleins pouvoirs des Agniers, dont les bandes continuaient cependant la
guerre, et venaient de massacrer encore trois officiers qu'ils avaient
surpris, dont un neveu du vice-roi. Malgré cela, la négociation aurait
probablement réussi, sans l'insolence barbare d'un chef Agnier qui
s'était joint à la députation, et qui étant à table un jour chez le
marquis de Tracy, leva le bras en disant que c'était ce bras qui avait
tué son neveu. Ce propos excita l'indignation de tous les assistans. Le
vice-roi lui répondit qu'il ne tuerait plus personne, et à l'instant
même des gardes l'entraînèrent hors de la salle, et il fut étranglé par
la main du bourreau. Cette justice qui ne peut être justifiée que par la
nécessité où l'on était d'en imposer à ces barbares par la frayeur, ne
laissa pas, toute sommaire qu'elle était, que d'avoir un bon effet.
Cependant M. de Courcelles, ignorant ce qui se passait dans le capitale,
parvint chez les Agniers après une marche pénible de 700 milles au
milieu des forêts et des neiges, se tenant toujours à la tête de ses
troupes et portant ses provisions et ses armes comme le dernier des
soldats. La milice canadienne qui s'est tant distinguée depuis par sa
bravoure, par la patience avec laquelle elle supportait les fatigues, et
par la hardiesse de ses expéditions, commence à paraître ici sur la
scène du monde. Elle était commandée dans cette campagne par la
Vallière, St.-Denis, Giffard et le Gardeur, tous braves gentilshommes.
L'on trouva toutes les bourgades du canton désertes. La plupart des
guerriers qui ne s'attendaient pas à une invasion dans cette saison de
l'année, étaient à la chasse; et les femmes, les enfants et les
vieillards avaient pris la fuite à la première apparition des Français.
De sorte qu'on ne put tirer la vengeance que l'on méditait d'eux;
cependant cette brusque attaque, faite au sein de l'hiver, causa de
l'étonnement chez les Iroquois, étonnement que la campagne entreprit
contre eux l'été suivant changea en une terreur salutaire.
Le marquis de Tracy quoiqu'âgé de soixante et quelques années, voulut
commander lui-même en personne cette nouvelle expédition, forte de 600
soldats de Carignan, de presque tous les habitans capables de porter les
armes, puisqu'on y comptait 600 Canadiens, et d'une centaine de
Sauvages.
L'armée, retardée dans sa marche par le passage des rivières et les
embarras de forêts épaisses qu'on était obligé de traverser, épuisa ses
provisions avant d'atteindre l'ennemi; et sans un bois de Châtaigniers
qu'elle rencontra sur son chemin et dont les fruits la sustentèrent,
elle allait être obligée de se débander pour trouver de quoi vivre.
Les Agniers n'osèrent pas attendre les Français, qui traversèrent
tambour battant, drapeaux déployés, tous leurs villages. Au dernier, ils
firent un instant mine de vouloir livrer bataille; mais à la vue de nos
préparatifs pour le combat, le coeur leur manqua et ils prirent la
fuite. L'on pilla leurs provisions dans les cabanes et dans les caches
sous terre, où l'on savait qu'ils en conservaient de grandes quantités,
surtout de maïs; l'on en emporta ce que l'on put, et le reste fut
détruit ainsi que toutes les bourgades du canton qui devinrent la proie
des flammes.
Ces pertes abattirent l'orgueil de ces barbares accoutumés depuis
longtemps à faire trembler leurs ennemis. Ils vinrent demander
humblement la paix à Québec; et c'était tout ce que l'on voulait: nous
n'avions intérêt qu'à maintenir la bonne intelligence entre toutes les
nations indiennes. Elle fut signée en 1666 et dura jusqu'en 1684, alors
que les Anglais, maîtres depuis quelques années de la Nouvelle-Belgique,
commencèrent à faire une concurrence active aux Canadiens dans la traite
avec les Indigènes, et à travailler à leur détacher les Iroquois.
M. de Tracy repassa en France l'année suivante (1667) après avoir mis la
compagnie des Indes occidentales en possession des droits qui lui
avaient été reconnus par l'arrêt du 8 avril 1666. Le gouvernement de cet
actif vieillard, aidé de M. Talon, fut marqué par deux événemens qui
eurent des conséquences heureuses pour la colonie, savoir: la conclusion
de la paix avec la confédération iroquoise, qui laissa jouir le Canada
pendant longtemps d'une profonde tranquillité, et lui permit de faire
les découvertes les plus brillantes dans l'intérieur du continent,
découvertes dont nous parlerons ailleurs; et l'abolition du monopole que
la nouvelle compagnie y avait organisé, et qui avait eu l'effet de nous
placer dans la plus funeste servitude.
L'on avait formé à Paris le projet de franciser les Indiens, et M. Talon
avait été chargé par la cour d'engager les missionnaires à entreprendre
cette oeuvre difficile, en instruisant les enfans dans la langue
française, et en les façonnant à la manière de vivre des Européens.
Toutes les tentatives échouèrent. Le marquis de Tracy fit à cet égard
des représentations dont Colbert reconnut la sagesse, et l'on abandonna
un projet qui ne présentait en effet que des dangers.
Malgré la réorganisation du conseil souverain auquel furent nommés de
nouveau tous les anciens membres suspendus par M. de Mésy, et M. le
Barrois, agent de la compagnie des Indes occidentales, et malgré le
rétablissement de MM. Bourdon et de Peuvret dans leurs charges
respectives de procureur-général et de greffier en chef du conseil, ce
qui semblait donner complètement gain de cause au parti de M. de Pétrée,
le ministère n'en chercha pas moins à restreindre l'autorité du clergé
dans les affaires temporelles, et à suivre les conseils que le
gouvernement local lui adressait, lorsqu'ils lui paraissaient dictés par
la raison et une prudence éclairée[118].
[Note 118: On peut voir à ce sujet le Mémoire que Talon adressait à
Colbert en 1667, et que la Société littéraire et historique a publié en
1840 dans sa Collection de mémoires et relations sur les premiers temps
du Canada.]
La religion a joué un grand rôle dans l'établissement du Canada; et ce
serait manquer de justice que de ne pas reconnaître tout ce qu'elle a
fait pour lui, même dans les temps les plus critiques. Le missionnaire a
marché côte à côte avec le défricheur dans la forêt pour le consoler et
l'encourager dans sa rude tâche; il a suivi et quelquefois devancé le
traitant dans ses courses lointaines et aventureuses; il s'est établi au
milieu des tribus les plus reculées pour y annoncer la parole de Dieu, y
répandre la civilisation, et on l'a vu tomber héroïquement sous la hache
des barbares qui avaient déclaré une guerre mortelle et à ses doctrines
et aux nations qui avaient eu le malheur de les recevoir.
Le dévouement du missionnaire catholique a été enfin sans borne dans
l'accomplissement de cette tâche sainte; jamais ce dévouement ne sera
surpassé.
Mais si son influence est indispensable au début de la civilisation; si
la religion est nécessaire aux peuples civilisés dont elle est le bien
le plus précieux, l'expérience semble prouver aussi que le clergé doit
autant que possible se tenir éloigné des affaires et des passions du
monde, afin de conserver ce caractère de désintéressement et
d'impartialité si nécessaire à ceux qui sont établis pour instruire les
hommes sur leurs devoirs moraux, ou pour les juger.