séminaire, il en établit un petit pour donner aux enfans les élémens de
la grammaire et les conduire jusqu'à la théologie. Cette nouvelle
création, qui excita la jalousie du collège des Jésuites, a rendu,
surtout depuis l'extinction de ces derniers, des services éminens au
pays, et a mérité à son auteur une éternelle reconnaissance. Plus de
trois cents élèves y reçoivent aujourd'hui une éducation classique.
En parlant du gouvernement ecclésiastique du Canada, il nous semble
nécessaire de dire quelque chose sur la manière dont les biens affectés
au culte sont administrés, comme les temples, les cimetières, les
presbytères, etc. Cette partie fort importante du service religieux,
nous révèle d'ailleurs une organisation administrative très-ancienne, et
appuyée sur les principes qui font aujourd'hui la base de gouvernemens
autrement plus vastes et plus compliqués que celui d'une paroisse.
L'Eglise catholique a fourni des modèles et des principes de plus d'un
genre à l'organisation sociale moderne; mais aussi il fut une époque où
elle avait besoin d'autant et de plus de liberté que les peuples
aujourd'hui. Ce qu'elle imagina alors pour sa conservation et sa sûreté
est ce qu'il y a de préférable dans la vieille organisation catholique;
ce qu'il y a de plus libéral dans le sens actuel du mot. L'on voudra
bien nous pardonner ces réflexions à l'occasion des humbles fabriques;
nous avons voulu seulement montrer un exemple d'un fait d'ailleurs assez
commun que des plus petites choses proviennent souvent les plus grandes.
Le système suivi par les fabriques paroissiales de France fut adopté
dans ce pays; et il y subsiste encore pour servir de modèle à toutes les
autres sectes religieuses, et même aux catholiques de la langue
anglaise, en ce qui regarde la régie des biens de la paroisse
ecclésiastique. Cette administration se divise en deux branches, toutes
deux sous le contrôle de l'évêque diocésain. L'une, temporaire et
n'existant que pour un objet spécial, comme lorsqu'il s'agit de bâtir
une église, etc., et de prélever une contribution sur les paroissiens,
est une espèce de commission dont les membres portent le nom de
_syndics_ ou échevins d'église. L'autre, permanente et uniforme, est
chargée de la recette des revenus, de la régie et de l'entretien des
biens de cette église, et s'appelle _oeuvre et fabrique_. Les membres
qui la composent sont le curé et les marguilliers, et leurs droits et
leurs pouvoirs sont également définis par les lois.
Les marguilliers sont élus pour trois ou quatre ans d'exercice, selon le
nombre de ceux qui sont en activité de service et siégent au banc
d'oeuvre, un sortant tous les ans. Tant que dure cet exercice, ils sont
désignés sous le nom de nouveaux marguilliers; lorsqu'il expire, ils
tombent dans la catégorie des anciens. Chacun d'eux devient à son tour
le marguillier en charge et comptable dans sa dernière année de présence
au banc d'oeuvre. Dans la généralité des paroisses ils sont élus par les
anciens et nouveaux marguilliers seulement, sur la convocation du curé;
dans les autres par les fabriciens et par les principaux habitans. A
Québec ces assemblées furent générales dans l'origine; mais M. de
Pétrée, toujours peu ami du suffrage populaire, ordonna en 1660 que les
anciens et nouveaux marguilliers seuls feraient ces élections. Quoiqu'il
ne paraît pas qu'il eût le pouvoir de faire une pareille ordonnance,
elle a néanmoins toujours été observée jusqu'à ce jour. Les marguilliers
en charge sortans sont obligés de rendre compte de leur gestion dans une
assemblée de fabrique où le curé tient la première place (_arrêt du
conseil souverain_, 1675); et dans ses visites l'évêque diocésain, ou un
grand vicaire à sa place, a droit de se faire représenter ces comptes.
Enfin les marguilliers ne peuvent accepter aucune fondation sans l'avis
du curé, ni aliéner les biens des fabriques sans nécessité et sans avoir
accompli les formalités indiquées par la loi. Prises dans leur ensemble
les fabriques, ou les paroisses ecclésiastiques, sont donc de véritables
corporations sous le contrôle salutaire de l'évêque.
Lorsqu'il s'agit de réparations considérables ou de constructions
nouvelles, les fabriciens doivent obtenir au préalable la permission de
l'évêque et le consentement de la majorité de la paroisse assemblée,
surtout s'il faut lever une contribution pour exécuter ces travaux.
Alors les paroissiens dans une assemblée générale élisent des syndics
qui sont chargés de concert avec le curé de faire une répartition de la
somme requise entre les habitans, en observant certaines formes obligées
dans la confection des rôles. C'est par eux aussi que se fait le
prélèvement et l'emploi de ces deniers, dont ils sont obligés de rendre
compte ensuite aux contribuables.
Nous avons dit que dans la plupart des paroisses de ce pays, les
élections de marguilliers se faisaient par les anciens et nouveaux
seulement. Il y a quelques années plusieurs localités du Canada prièrent
la législature de passer une loi afin de rendre les assemblées de
fabrique pour l'élection des marguilliers générales. Cette question en
apparence si minime, si indifférente en elle-même, causa une agitation
profonde dans le pays, et faillit amener une division entre les
Canadiens, qui aurait été bien à déplorer. Ce qui occasionna
principalement cette effervescence, ce fut l'attitude que prit le clergé
d'un bout de la province à l'autre au premier bruit de cette mesure;
cent vingt-trois curés répondirent à la chambre représentative et se
prononcèrent plus ou moins fortement contre le projet. C'était plus
qu'il n'en fallait pour troubler la conscience de la pieuse population
canadienne. Le gouvernement en lutte avec la chambre depuis longues
années se garda bien d'appuyer les paroissiens; et le parti anglais,
quoique en général mal disposé contre nos anciennes institutions, ou
indifférent à leur égard, se montra tout à coup en cette occasion l'ami
zélé des fabriciens et soutint le clergé. Comme l'on devait s'y
attendre, la mesure échoua devant toutes ces oppositions, non sans
laisser des germes de rancune et de mécontentement dans les esprits.
Depuis ce temps là, l'ancien ordre de chose n'a pas été inquiété. Il
faut avouer aujourd'hui que cette mesure fut amenée intempestivement, et
qu'elle fut inspirée plus par mauvaise humeur, résultat d'une lutte
politique prolongée et aride que par besoin senti, pressant; car dans
toutes les paroisses les fabriciens sont tirés de la classe la plus
respectable des habitans, et il est très rare que leurs gestions ne
soient pas marquées au coin d'une bonne économie et de la plus parfaite
honnêteté.
L'histoire du gouvernement ecclésiastique nous conduit naturellement à
parler des autres institutions religieuses placées sous sa surveillance,
et qui sont pour ainsi dire des annexes du sacerdoce.
La charité ou l'amour des lettres a fondé tous les grands établissemens
destinés à l'instruction de la jeunesse, ou au soulagement de l'humanité
souffrante. Comme on l'a déjà dit, le collège de Québec est dû à la
libéralité du Jésuite de Rohaut; l'Hôtel-Dieu à celle de la duchesse
d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, qui y envoya des
hospitalières de Dieppe en 1639; l'Hôtel-Dieu de Montréal à madame de
Bullion et Mlle. Manse; le couvent des Ursulines à madame de la Peltrie.
Il en fut de même encore de l'Hôpital général établi à Québec vers 1692
par M. de St.-Vallier, pour remplacer le bureau des pauvres que les
citoyens de la ville avaient établi quatre ans auparavant, parce qu'il
était défendu de mendier.
Mais si tous ces monastères durent leur origine à des personnes
puissantes, qui pouvaient en même temps aider leurs fondations de leur
bourse, et leur assurer la protection du gouvernement, l'institution de
la congrégation de Notre-Dame pour l'éducation des jeunes filles du
peuple, n'eut point cet avantage; elle fut l'oeuvre d'une personne plus
humble; la soeur Bourgeois, native de Troyes en France, était une pauvre
religieuse inconnue, sans influence, sans amis et sans fortune. Ayant
visité le Canada une première fois, elle y revint en 1659, et jeta à
Montréal les fondemens de cette congrégation si utile à tout le pays.
Quoiqu'elle n'eût que dix francs, dit-on, quand elle commença son
entreprise, son dévouement et son courage lui méritèrent l'encouragement
des personnes riches ici et en France, où elle fit plusieurs
voyages[113]. La congrégation possède aujourd'hui de vastes écoles dans
les villes et dans les campagnes. Ces écoles, dans lesquelles on
enseigne à lire et à écrire, ont fait plus de bien dans leur humble
sphère qu'on n'eût pu en attendre de fondations beaucoup plus
ambitieuses. Il est à jamais regrettable qu'une institution de cette
nature n'ait pas été formée en même temps pour l'éducation des garçons.
Le respect dont les soeurs de la congrégation ont été l'objet dans tous
les temps de la part du peuple, est une preuve de leur mérite et de leur
utilité. Leur digne fondatrice en Canada fut récompensée de ses nobles
travaux par une longue vieillesse; elle mourut en 1700, entourée de la
vénération et des regrets des Canadiens.
[Note 113: _Vie de la vénérable soeur Bourgeois, etc._]
L'éducation des jeunes garçons fut abandonnée entièrement à la direction
du clergé, qui fut le seul corps enseignant à peu d'exception près avec
les religieux sous la domination française. Le gouvernement ne s'occupa
jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit désir
de plaire au sacerdoce, en lui léguant l'enseignement, il laissa le
peuple dans l'ignorance; car alors, il faut bien le reconnaître, les
clergés comme les gouvernemens sous lesquels ils vivaient, considéraient
l'instruction populaire comme plus dangereuse qu'utile. Le Canada fut
encore moins exempt de ce préjugé funeste que plusieurs autres pays. Il
n'y fut jamais question de plan général d'éducation; il n'y eut jamais
d'écoles publiques dans les paroisses, qui restèrent plongées dans les
ténèbres; et chose inouïe, l'imprimerie ne fut introduite en Canada
qu'en 1764, ou 156 ans après sa fondation.
Les maisons d'éducation, nécessairement peu nombreuses étaient en
général confinées aux villes. Les séminaires de Québec et de Montréal
ouvrirent des classes pour les enfans. Les Récollets firent aussi
l'école dans leur monastère. Mais les Jésuites étaient ceux qui, par
état, devaient se placer à la tête de l'enseignement et lui donner de
l'impulsion. Ils furent moins heureux en Canada qu'ailleurs; leurs
classes furent de tout temps peu considérables; on n'y comptait qu'une
cinquantaine d'élèves du temps de l'évêque de St-Vallier. Aucun d'eux
n'a laissé un nom dans les lettres. Contens d'une certaine mesure de
connaissances suffisantes pour le courant des emplois, ils n'ont produit
en aucun genre de science des hommes profonds: il faut même convenir
qu'il y avait peu de secours, peu de livres, et peu d'émulation. Le
gouvernement se donnait bien de garde de troubler un état de choses qui
rendait les colons moins exigeans, moins ambitieux, et par conséquent
plus faciles à conduire, car l'ignorance et l'esclavage existent
toujours ensemble. Telle est en peu de mots l'histoire de l'éducation en
Canada durant le premier siècle et demi de son existence: c'est la page
la plus sombre de nos annales; et nous en sentons encore les pernicieux
effets. La métropole fut punie la première de son oubli coupable et
impolitique à cet égard; si le peuple eût été plus éclairé lorsque la
guerre de 1755 éclata, il aurait été plus industrieux, plus riche, plus
populeux, et il aurait pu en conséquence opposer une résistance non pas
plus longue, car la guerre dura six ans et avec acharnement, mais plus
efficace et plus heureuse, à ses ennemis.
Le gouvernement ecclésiastique a conservé jusqu'après la conquête à peu
près la forme qui lui avait été donnée lors de l'érection de l'évêché de
Québec. Quoique relevant immédiatement du St.-Siége, les prélats
canadiens furent toujours pris dans le clergé de France, de même que les
curés. La politique de la métropole de ne choisir que des sujets nés
dans son sein pour remplir les emplois publics de ses possessions
d'outre-mer, afin d'être plus sûre de leur fidélité, s'étendait jusqu'au
sanctuaire, comme on l'a observé ailleurs; de sorte qu'il y eût peu de
prêtres canadiens sous l'ancien régime, et que le sacerdoce servait ici
les vues exclusives et soupçonneuses de la politique.
Après cela il n'est pas étrange que ce clergé, ainsi composé, ait
introduit à sa suite en Amérique les idées, les prétentions et l'esprit
inquiet et turbulent de celui de France, constitué en pouvoir politique
et par conséquent accoutumé à se mêler activement des affaires de
l'Etat. Chacun sait que par suite de cette position, ce clergé,
d'ailleurs si illustre, a pris part à toutes les grandes révolutions qui
ont agité cet ancien peuple, au grand détriment de la religion. Une
pareille conduite, vu les élémens de la société américaine, ne pouvait
se prolonger au-delà d'un certain terme en Canada, terme que la conquête
est venue précipiter. Depuis cet événement, les prêtres et les évêques
étant devenus insensiblement canadiens, cet esprit a heureusement
disparu. Nulle part aussi le clergé n'est plus influent ni plus aimé que
dans ce pays. Sa sagesse l'éloignera toujours sans doute de l'arène
politique où s'agitent tant d'intérêts et tant de passions; arène dans
laquelle d'ailleurs il ne pourrait descendre sans compromettre gravement
sa mission. Le grand exemple de la France, au dernier siècle, est là
pour prouver la vérité de cette assertion. En outre, l'accablante
majorité des populations protestantes dans cette partie du continent, où
l'ardeur des méthodistes n'est pas moins grande que celle des plus zélés
catholiques, lui fait une loi d'agir avec la plus grande prudence et la
plus grande réserve. Le martyre obtenu dans des luttes entre des
chrétiens, ne doit être à aucun titre désirable; et les proclamations
journalières de triomphes d'un autel sur l'autre, dans un pays où il y
en a tant, sont des actes qui annoncent plus de fanatisme que de saine
raison.
Les dissensions religieuses qui ont éclaté en France au sujet des
libertés de l'Eglise gallicane, n'ont guère troublé les populations du
Canada. Le St.-Siége en faisant relever de lui l'Eglise canadienne,
l'avait soustraite aux avantages que le génie de Bossuet avait arrachés
au pape pour celle de France, et l'avait désintéressée dans ces débats
dès lors étrangers pour elle.
Mais le Jansénisme, avec sa dialectique rigide et son front sévère,
pénétra, lui, un instant sur nos bords, et en agita en passant la
surface religieuse, jusqu'alors si calme et si douce. Personne n'aurait
cru que même l'ombre d'une hérésie eût pu l'obscurcir et s'y arrêter.
C'est pourtant ce qui arriva. D'abord quelques livres infectés des
doctrines de Pascal et d'Arnault s'y glissèrent clandestinement, et y
répandirent leur venin; ensuite de leurs adeptes s'y introduisirent de
la même manière, malgré la vigilance du clergé. M. Varlet, évêque de
Babylone et archevêque déposé d'Utrecht, passa par le Canada pour se
rendre dans les missions du Mississipi. Il laissa après lui des
prosélites à l'hérésie. M. de Villermaula, du séminaire de Montréal, M.
Thibout, curé de Québec, M. Glandelet, doyen du chapitre, eurent le
malheur de penser comme l'auteur des lettres provinciales!
En 1714, un religieux inconnu, parut tout à coup en Canada, et proclama
l'intention d'y fonder un monastère pour s'y renfermer le restant de ses
jours. L'on observa que quelque chose de mystérieux et de gêné
enveloppait la conduite de cet étranger, qui se retira durant quelque
temps dans les forêts de Kamouraska, où il s'éleva une cabane à la
manière des anachorètes. Cachant soigneusement ses principes et son nom,
il y vivait en ermite, se prosternant devant tous ceux qu'il rencontrait
et leur baisant les pieds avec grand accompagnement de paroles
édifiantes. Mais le Canada n'est pas un pays favorable aux ermites; un
hiver de six mois, et quatre pieds de neige sur le sol en chasseront
toujours les mystiques contemplateurs du désert. Sous prétexte que sa
cabane avait pris feu, l'inconnu fut bien aise d'abandonner sa retraite
pour aller vivre à Québec, dont tant d'institutions religieuses et
monacales devaient lui rendre le séjour agréable. Il trouva moyen de
s'introduire dans les principales familles et dans les couvens, qu'il
fréquentait avec une grande assiduité, lorsqu'une lettre d'Europe arrive
au gouverneur. Cette lettre dévoila tout. Il fut reconnu pour Dom George
François Paulet, bénédictin corrompu par les pernicieuses maximes
jansénistes, et redemandé par le supérieur de son monastère, dont il
s'était secrètement échappé.
De ce moment toutes les portes lui furent fermées. En vain voulut-on
l'engager à se soumettre à la constitution _unigenitus_, ferme dans sa
croyance comme le grand Arnault et le P. Quesnel, dont il avait été le
disciple, il s'y refusa constamment. Ne pouvant fléchir ce coeur
endurci, l'évêque l'excommunia. Partout fui et persécuté, il fut enfin
banni du Canada comme hérétique[114].
[Note 114: Histoire de l'Hôtel-Dieu. Mémoires sur la vie de M. de Laval.
Gazette d'Amsterdam du 14 avril 1719.]
«Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du Jansénisme,
dit l'auteur du siècle de Louis XIV, il y eut encore une division en
France sur le Quiétisme. C'était une suite malheureuse des progrès de
l'esprit humain dans le siècle de ce monarque, que l'on s'efforçât de
passer presqu'en tout les bornes prescrites à nos connaissances; ou
plutôt, c'était une preuve qu'on n'avait pas fait encore assez de
progrès.»
Cette secte, car on lui a donné ce nom, se jeta dans la _spiritualité_;
elle atteignit l'illustre auteur du Télémaque, qui, sans tomber dans les
rêveries de madame Guyon, avait néanmoins du penchant pour la
contemplation et les idées mystiques. Il paraît que plusieurs personnes
furent imbues de son esprit en Canada. On assure que madame d'Aillebout,
la femme du gouverneur, s'était vouée à Jésus-Christ dès sa jeunesse,
inspirée par le culte intérieur, et l'amour pur et désintéressé, et que,
malgré son mariage, elle conserva jusqu'à la fin de ses jours sa pureté
virginale. Devenue veuve, elle fut recherchée en mariage par le
gouverneur, M. de Courcelles, et par M. Talon, intendant; mais à
l'exemple de la fondatrice du Quiétisme, elle refusa constamment les
partis les plus avantageux. Cette femme qui avait de grands biens, les
partagea entre l'Hôpital général et l'Hôtel-Dieu où elle mourut. «Dieu
lui avait donné, dans le langage de ces rêveurs, l'esprit de prophétie,
le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres
grâces gratuites».
Le tremblement de terre de 1663 fut le plus beau temps du Quiétisme en
Canada. Ce phénomène, en effet, mit en mouvement l'imagination ardente
et mobile de ses adeptes; les apparitions furent nombreuses,
singulières, effrayantes, et les prophéties se multiplièrent. Jamais
l'on n'aurait tant vu de prodiges si l'on en croit les relations
monacales du temps; non des prodiges rians et agréables comme en rêvent
les heureux habitans des contrées méridionales où croissent l'aloès et
l'oranger; mais des apparitions sombres et menaçantes comme en voient
les tristes imaginations des enfans du Nord, nés au milieu des frimats
et des tempêtes.
La supérieure de l'Hôtel-Dieu et la célèbre Marie de l'Incarnation,
supérieure des Ursulines, partagèrent ce délire de la dévotion; mais la
dernière est celle qui donna le plus d'éclat dans ce pays au culte de la
spiritualité, pieuse chimère qui affecta pendant longtemps plusieurs
intelligences tendres et romanesques, surtout parmi les personnes du
sexe. Le clergé se contenta d'observer une réserve respectueuse devant
ce phénomène moral, n'osant blâmer ce que quelques uns pouvaient prendre
pour de saintes inspirations, et d'autres, pour des illusions innocentes
causées par un excès de fausse piété.
Depuis que le Canada jouit d'institutions libres, le clergé a mérité
l'attachement du peuple, en se mettant à la tête de l'éducation si
négligée, comme on l'a vu, sous l'ancien régime; et en embrassant
franchement et sans arrière-pensée, l'esprit d'une liberté qui est le
fruit de la civilisation, et qui n'a jamais été contraire aux doctrines
évangéliques, quoique des intérêts rien moins que religieux aient voulu
les interpréter autrement dans quelques pays européens, et aient en
conséquence attiré sur les catholiques la haine des sectes protestantes.
On ne peut trop persuader aux chrétiens de ce continent, séparés de
l'Eglise de Rome, que les catholiques sont aussi favorables qu'eux à
toutes les institutions propres à assurer le bonheur et à rehausser la
dignité de l'homme; et qu'ils sont aussi attachés qu'eux à cette liberté
pour la conquête de laquelle la France, l'Espagne, le Portugal, et
l'Amérique du Sud, tous pays catholiques, ont fait tant de sacrifices.
L'on dira dans son lieu ce que notre clergé a fait pour l'instruction de
la jeunesse, objet de sa sollicitude, lors même que le gouvernement et
le peuple ne s'en occupaient encore que très faiblement, ou demeuraient
dans une coupable indifférence à cet égard.
LIVRE IV.
CHAPITRE I.
LUTTES DE L'ÉTAT ET DE L'ÉGLISE.
1663-1682.
Le conseil souverain: division au sujet du syndic des habitations.--M.
de Mésy suspend les conseillers de l'opposition.--Moyen étrange qu'il
veut employer pour les remplacer.--Nouveaux membres nommés.--M. de
Villeray passe en France pour porter les plaintes contre lui.--Il est
révoqué; sa mort.--M. de Courcelles lui succède.--Arrivée de M. de
Tracy, vice-roi, de M. de Courcelles et de M. Talon 1er. intendant, d'un
grand nombre d'émigrans et du régiment de Carignan.--La liberté du
commerce est accordée à la colonie, sauf certaines réserves.--Guerre
contre les Iroquois.--Deux invasions de leurs cantons les forcent à
demander la paix.--M. de Tracy repasse en France.--Le projet de
franciser les Indiens échoue.--L'intendant suggère de restreindre
l'autorité du clergé dans les affaires temporelles.--Travaux et activité
prodigieuse de Talon; impulsion qu'il donne à l'agriculture et au
commerce.--Licenciement du régiment de Carignan à condition que les
soldats s'établiront dans le pays.--Talon passe en France.--Le
gouverneur empêche les Iroquois d'attirer la traite des pays occidentaux
à la Nouvelle-York; et apaise les Indiens prêts à se faire la
guerre.--Mortalité effrayante parmi eux.--Talon, revenu en Canada, forme
le vaste projet de soumettre à la France tout l'occident de
l'Amérique.--Traité du Sault-Ste.-Marie avec les nations occidentales
qui reconnaissent la suprématie française.--Fondation de Catarocoui
(Kingston).--Le comte de Frontenac remplace M. de Courcelles: ses
talens, son caractère.--Discours qu'il fait au conseil souverain.--Lois
nombreuses décrétées touchant l'administration de la justice et d'autres
objets d'utilité publique.--Suppression de la compagnie des Indes
occidentales.--Division entre M. de Frontenac et M. Perrot gouverneur de
Montréal; celui-ci est emprisonné au château St.-Louis.--Le clergé
appuie M. Perrot. Le conseil souverain est saisi de l'affaire qui est
finalement renvoyée au roi.--M. Duchesneau relève M. Talon.--Querelles
avec M. de Pétrée au sujet de la traite de l'eau-de-vie.--Dissensions
entre le gouverneur et M. Duchesneau: ils sont rappelés tous
deux.--Rivalité de l'Eglise et du gouvernement.--Arrivée de M. de la
Barre qui vient remplacer M. de Frontenac.
Nous avons laissé le gouverneur aux prises avec une partie de son
conseil au commencement de l'avant-dernier chapitre. L'opposition que le
prêtre de Charny, représentant M. de Pétrée, la Ferté, son beau frère,
et d'Auteuil, faisaient à l'élection d'un syndic des habitations,
élection recommencée par trois fois, acheva de brouiller tout à fait M.
de Mésy et l'évêque.