Charnisé se plaignit de l'agression commise par des sujets anglais en

pleine paix. Le gouverneur de Boston répondit en lui proposant un traité

de paix et de commerce entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre. Ce

traité accepté avec empressement par Charnisé, qui entrevit dès lors

l'occasion de tirer vengeance de son ennemi, fut signé à Boston le 8

octobre 1644, et ratifié ensuite par les commissaires des colonies

confédérées, le Massachusetts, le Connecticut, le New-Haven et Plymouth.

Bientôt après, le gouverneur de l'Acadie apprenant que la Tour était

absent de son fort, y courut pour le surprendre; mais madame la Tour,

qui a acquis tant de célébrité dans cette guerre civile par son courage,

anima la garnison et fit une défense si vigoureuse que Charnisé, après

avoir perdu 33 hommes, dont 20 tués sur la place, eut la mortification

d'être obligé de lever le siége et de fuir devant une femme. Les

Bostonnais continuaient de fournir des secours à la Tour en secret. Son

rival irrité de sa défaite, les accusa de violer leur parole et les

menaça; et pour leur faire voir en même temps que ces menaces n'étaient

pas vaines, il prit un de leurs vaisseaux. Cette espèce de représailles

eut l'effet qu'il en attendait; la Tour ne fut plus secouru et le traité

fut de nouveau confirmé.

Quelque temps après Charnisé retourna, pour la troisième fois, mettre le

siége devant le fort de la rivière St.-Jean, dans lequel il avait appris

que madame la Tour se trouvait encore seule avec une poignée d'hommes.

Il se flattait enfin de pouvoir s'en emparer facilement; mais l'héroïne

qui le défendait, repoussa ses attaques pendant trois jours de suite; il

commençait à désespérer du succès, lorsqu'un traître qu'il y avait dans

la place l'y introduisit secrètement le jour de Pâques. Madame la Tour

voulait encore se défendre, et il fut obligé de lui accorder les

conditions qu'elle demandait. Mais quand il vit le peu de monde qui

l'avait repoussé, honteux d'avoir accordé une capitulation si honorable,

il prétendit avoir été trompé, et fit pendre sur le champ les braves qui

avaient défendu le fort, et obligea madame la Tour d'assister à leur

supplice une corde au cou[96].

[Note 96: _Description de l'Amérique septentrionale_, par M. Denis.]

Tant d'efforts et de soucis avaient altéré la constitution de cette

dame; le sort funeste de ses compagnons et la ruine de sa fortune

achevèrent de l'épuiser et conduisirent lentement au tombeau une femme

dont les talens et le courage méritaient un meilleur sort.

Depuis ce moment son mari erra en différentes parties de l'Amérique. Il

vint à Québec en 1646, où il fut salué à son arrivée par le canon de la

ville et logé au château St.-Louis. Il passa une couple d'années en

Canada. Aidé de quelques amis de la Nouvelle-Angleterre, il recommença

la traite des pelleteries et visita la baie d'Hudson. La nouvelle de la

mort de Charnisé l'ayant rappelé en Acadie en 1651, il épousa la veuve

de son ennemi et entra en possession de tous ses biens par l'abandon

qu'en firent ses héritiers, recueillant ainsi l'héritage d'un homme qui

avait passé sa vie à tramer sa perte. Mais ses menées avec les Anglais

l'avaient rendu lui-même suspect à Mazarin; et un nommé le Borgne,

créancier de Charnisé, ayant obtenu un jugement en France, se fit

autoriser à se saisir des héritages délaissés par son débiteur en

Acadie, et cela à main armée s'il était nécessaire. Cet homme se crut en

droit de s'emparer de toute la province. Il commença par attaquer M.

Denis, qu'il surprit et qu'il envoya chargé de fers à Port-Royal, après

s'être rendu maître de son établissement du Cap-Breton. Delà, il alla

incendier le port de la Hève, où il n'épargna pas même la chapelle. Il

faisait ses préparatifs pour attaquer la Tour au fort de St.-Jean, quand

un événement inattendu vint l'arrêter dans ses desseins. Cromwell

voulant reprendre la Nouvelle-Ecosse, chargea de cette entreprise en

1664, le major Ledgemack, qui surprit d'abord la Tour. Cet officier

cingla ensuite vers Port-Royal, qu'il prit aussi sans coup-férir, ainsi

que le Borgne, qui finit par une lâcheté une carrière où il ne s'était

distingué que par le pillage et l'incendie. Son fils et un nommé

Guilbaut, marchand de la Rochelle, ayant peu après élevé un petit fort

de pieux à la Hève, y furent attaqués par les soldats du Massachusetts.

Guilbaut les repoussa avec perte de leur commandant; mais voyant la

supériorité de leurs forces et n'ayant point d'autre intérêt dans la

place que ses marchandises, la rendit à condition qu'il emporterait tout

ce qui lui appartenait.

Cependant M. Denis, étant retourné à Chedabouctou, où il vivait en bonne

intelligence avec les Anglais, ne tarda pas à être attaqué par ses

propres compatriotes. Un nommé de la Giraudière obtint, sous de faux

prétextes, de la compagnie de la Nouvelle-France la concession de

Canceau. Ce nouveau prétendant commença par s'emparer d'un des navires

de Denis et de son comptoir du Cap-Breton; puis il vint l'investir dans

son fort. Cela fut pour ce dernier la cause d'un procès dont les frais

et les pertes occasionnées par la suspension de son commerce, se

montèrent à 15,000 écus. Un incendie qui dévora tout son établissement

peu après, acheva de le ruiner. Il s'éloigna pour toujours de l'Acadie

pour laquelle sa retraite fut une véritable perte. Il y avait formé

plusieurs pêcheries, ouvert des chantiers de bois de construction dont

il exportait en Europe des quantités considérables, et établi des

comptoirs pour la traite des pelleteries.

La Tour, mécontent du gouvernement, se mit sous la protection de

l'Angleterre dès qu'elle fut maîtresse du pays, et en obtint de Cromwell

la concession conjointement avec le chevalier Thomas Temple et William

Crown, en 1656. Temple acheta ensuite la part du premier et dépensa plus

de 16,000 livres sterling pour réédifier des forts, &c., dans cette

province, qui fut cependant rendue à la France onze ans après, en 1667,

par le traité de Bréda.

Malgré les représentations et les prières de ses habitans, l'Acadie

avait été négligée, oubliée de tout temps par la mère-patrie. Maîtresse

de la plupart des côtes nombreuses qui avoisinaient les lieux où se

faisait la pêche, celle-ci s'était persuadée qu'elle ne lui serait pas

de sitôt d'une grande nécessité. Aussi froide et moins fertile que le

Canada, et beaucoup plus exposée que lui aux attaques de l'ennemi, cette

péninsule ne lui paraissait de quelque prix que par sa situation

géographique à l'entrée de la vallée du St.-Laurent, et par l'usage

qu'elle en pourrait faire dans l'avenir comme station navale pour

laquelle elle est en effet admirablement adaptée, afin d'observer les

mers du nord-est de l'Amérique. En ayant donc ajourné indéfiniment

l'établissement, depuis Henri IV cette métropole avait daigné à peine y

jeter les yeux. L'usurpation de son autorité, la guerre civile, la

trahison des traitans, elle souffrait tout; tour à tour ces derniers

appelaient l'ennemi dans cette contrée sans défense qui devenait

toujours la proie du premier envahisseur.

Le commerce des fourrures et la pêche étaient les seuls appâts qui y

attirassent les Français. Les traitans, fidèles au système qu'ils ont

suivi dans tous les temps et dans tous les lieux où ils ont été,

faisaient tous leurs efforts pour entraver les établissemens et

décourager les colons. Charnisé, craignant qu'on n'éloignât la chasse et

qu'on ne lui fit concurrence dans son négoce, ne fit passer personne en

Acadie, et emmena les habitans de la Hève à Port-Royal, où il les tint

comme en esclavage, ne leur laissant faire aucun profit, et maltraitant

ceux qu'il croyait capables de favoriser l'établissement du pays par

leur exemple (_Denis_).

Ainsi cette province déjà dépréciée dans l'opinion publique, et victime

de gens qui, dans leur folle et coupable ambition, finirent par se

ruiner eux-mêmes et par ruiner le peu de laboureurs qui cultivaient le

sol à l'ombre de leurs forts, ne pouvait prendre d'essor ni entrer dans

une voie progressive. Lorsque le grand Colbert prit le timon des

affaires coloniales, il y arrêta un moment ses regards. Mais les

possessions françaises étaient d'une trop grande étendue en Amérique, et

l'émigration trop faible pour peupler diverses contrées à la fois; il

préféra acheminer les colons sur le Canada seul. L'Acadie se trouva

ainsi abandonnée à elle-même, Colbert se contentant de la protéger

contre l'agression étrangère.

CHAPITRE III.

GOUVERNEMENT CIVIL DU CANADA.

1663.

Le chevalier de Mésy arrive en Canada; motifs de sa nomination comme

gouverneur général.--Il fait une réponse menaçante aux ambassadeurs

iroquois qui s'en retournent dans leur pays.--Efforts et plan de Colbert

pour peupler la colonie.--Sa population en 1663; manière dont s'y

forment les établissemens; introduction du système féodal; tenures en

_franc-alleu_ et à titre de _fief_ et _seigneurie_, emportant les mêmes

priviléges et les mêmes servitudes à peu près qu'en France; le roi se

réserve la suzeraineté; mais accorde le droit de haute, moyenne et basse

justice à la plupart des seigneurs, qui cependant ne s'en prévalent

point.--Pouvoir absolu des gouverneurs.--Administration de la justice

jusqu'en 1663.--Arrivée de M. Gaudais, commissaire royal.--Nouvelle

organisation du gouvernement.--Erection du conseil souverain par lequel

doivent être enregistrés les édits, ordonnances &c, pour avoir force de

loi.--Séparation des pouvoirs politique, administratif et

judiciaire.--Introduction de la coutume de Paris.--Création de tribunaux

inférieurs pour les affaires civiles et criminelles à Montréal et aux

Trois-Rivières, sous le nom de juridictions royales.--Nomination d'un

Intendant: ses fonctions embrassent l'administration civile, la police,

la grande et la petite voierie, les finances et la marine.--Cour de

l'intendant.--Juge-consul.--Justices seigneuriales.--Commissaires des

petites causes.--Election d'un maire et de deux échevins qui sont

remplacés par un syndic dit des habitations.--Cours prévôtales établies

en Canada.--Mesures de précaution prises par les rois de France pour

empêcher les idées de liberté et d'indépendance de naître dans les

colonies.

Le chevalier de Mésy, major de la citadelle de Caen en Normandie, fut

nommé pour remplacer le baron d'Avaugour; et il fut chargé de

l'inauguration du nouveau système de gouvernement auquel on a fait

allusion dans le dernier chapitre. Il avait été désigné par M. de Pétrée

au choix du roi qui avait poussé la complaisance jusqu'à ce point, afin

d'assurer autant qu'il était en lui l'harmonie en Canada, en y envoyant

un homme du goût de l'évêque, et dont les principes et les sentimens

s'accordassent avec les siens.

Peu de gouverneurs ont dû leur élévation aux motifs qui ont déterminé

celle de M. de Mésy. Ayant mené autrefois une vie fort dissipée, rien ne

le recommandait à l'attention du prélat qu'une conversion éclatante, et

une humilité singulière qui lui faisait rendre aux pauvres les services

les plus humbles, jusqu'à les porter sur ses épaules dans les rues d'une

grande ville (_Histoire de l'Hôtel-Dieu_). Ces qualités étaient, il faut

l'avouer, un titre nouveau pour recommander un candidat au gouvernement

d'une province! Comme il était chargé de dettes, le roi lui accorda des

gratifications considérables pour le libérer; et il partit avec son

protecteur, qui crut emmener dans un homme si humble une créature docile

et obéissante.

Le nouveau gouverneur trouva tout tranquille en arrivant à Québec,

l'agitation causée par la question de la traite de l'eau de vie s'étant

apaisée graduellement. L'une des premières choses dont il eut à

s'occuper en prenant les rènes du gouvernement, ce fut de terminer les

négociations commencées pour la paix avec les cantons iroquois qui

avaient envoyé des ambassadeurs. Il développa dans cette affaire un

caractère qu'on ne lui connaissait pas, et qui dut surprendre ceux qui

comptaient sur sa faiblesse.

Il reçut avec beaucoup d'égards le chef qui lui présenta des colliers de

la part de tous les cantons, excepté de celui d'Onneyouth; mais il lui

répondit que l'histoire du passé lui faisait une loi de ne plus compter

sur eux; que les Iroquois ne se faisaient aucun scrupule de violer la

foi jurée, et il donna à entendre qu'il était décidé à se défaire une

bonne foi d'ennemis avec lesquels il n'y avait pas de paix possible.

Après une réponse aussi menaçante, l'envoyé indien reprit le chemin de

son pays, effrayé des préparatifs que l'on faisait pour la guerre.

En effet, M. de Mésy était arrivé non seulement avec des gens de robe et

des familles qui venaient pour s'établir dans le pays; mais il avait

emmené avec lui des troupes et quantité d'officiers militaires; et

d'autres secours de la même nature l'avaient encore suivi peu de temps

après. Tout ce mouvement et les espérances que l'on commençait à

concevoir en Canada (où l'on en forme toujours si vite), et que l'on ne

cachait pas, remplirent d'étonnement et de crainte ces Sauvages chez

lesquels ces nouvelles arrivaient grossies par l'exagération.

L'établissement rapide du pays occupait l'attention du grand Colbert. Il

avait résolu d'y faire passer trois cents personnes tous les ans; et

d'engager chez les anciens habitans celles d'entre elles qui ne seraient

pas au fait de l'agriculture, afin de leur faire servir un apprentissage

de trois ans, au bout desquels il leur serait distribué des terres dans

les seigneuries.

Dès cette même année, 1663, trois cents colons furent embarqués à la

Rochelle; mais 75 ayant été laissés à Terreneuve, et une soixantaine

étant morts dans la traversée, il n'en débarqua que 159 à Québec entre

lesquels il y avait plusieurs filles. La plupart étaient «des jeunes

gens, clercs, écoliers ou de cette classe dont la meilleure partie

n'avait jamais travaillé». Il en mourut encore à terre; mais ceux qui

survécurent, pleins de coeur et de courage, s'accoutumèrent en assez peu

de temps à la vie rude et laborieuse qu'ils avaient embrassée et

devinrent des cultivateurs utiles et intelligens.

Les deux lettres adressées au roi et à Colbert par le conseil souverain

en 1664, d'où nous tirons ces détails, demandaient néanmoins des hommes

habitués au travail comme étant plus solides et plus résistables dans ce

climat. L'on voit par ces lettres que le pays produisait alors plus de

blé qu'il ne lui en fallait pour sa subsistance, car on y priait le

gouvernement d'envoyer de l'argent au lieu de vivres pour au moins la

moitié de l'approvisionnement des troupes, afin d'introduire du

numéraire dans le pays, dont l'absence se faisait sentir dans toutes les

transactions, et nuisait gravement au commerce, surtout depuis la chute

du prix du castor causée par l'irruption des laines de Moscovie sur les

marchés de France et ailleurs, où elles avaient pris en partie la place

de cette pelleterie.

La population du Canada était à cette époque de 2000 à 2500 âmes,

dispersée sur différents points, depuis Tadoussac jusqu'à Montréal,[97]

dont 800 à Québec. L'on ignorerait de quelle manière s'étendaient les

établissement sur les bords du St.-Laurent, si les concessions des

seigneuries ne venaient à notre secours, et n'indiquaient comment

l'immigration prenait place sur le sol. Quoiqu'elles n'aient pas toutes

été établies immédiatement après leur octroi, ou défrichées avec la même

rapidité, ces concessions peuvent aider à juger approximativement de

l'extension progressive des habitations.

[Note 97: Boucher:--_Histoire véritable et naturelle &c. de la

Nouvelle-France. Journal des Jésuites:_ 2000 âmes. La mission de

Beauport jusqu'au Cap-Tourmente en y comprenant l'île d'Orléans comptait

en 1648, 200 âmes dont 140 adultes. Le P. Leclerc: 2500 âmes.]

Pendant quelques années les colons restèrent à Québec ou dans le

voisinage[98]; ensuite ils s'éloignèrent et commencèrent à défricher les

seigneuries, dont 29 furent concédées par le roi jusqu'en 1663, savoir:

17 dans le district ou département de Québec, 6 dans celui des

Trois-Rivières, et 6 dans celui de Montréal. Le premier fief dont les

registres de ce pays fassent mention est celui de St.-Joseph, sur la

rivière St.-Charles, lequel fut concédé en 1626 à Louis Hébert, sieur de

l'Espinay[99]. Le monarque faisait à ses officiers civils ou militaires,

et à d'autres de ses sujets qu'il voulait récompenser ou enrichir, des

concessions qui avaient depuis deux jusqu'à dix lieues en carré. Ces

grands propriétaires hors d'état par la médiocrité de leur fortune, ou

par leur peu d'aptitude à la culture, de mettre en valeur de si vastes

possessions, furent comme forcés de les distribuer à des soldats

vétérans où à d'autres colons pour une redevance perpétuelle.

[Note 98: Le premier mariage qui se soit fait en Canada a été célébré en

1617. «Ce fut entre le sieur Etienne Jonquest, natif de Normandie, et la

fille aînée du sieur Hébert, lequel maria quelques années après sa

seconde fille au sieur Couillard, dont la postérité est devenue si

nombreuse en Canada, qu'on en compte actuellement plus de deux cent

cinquante personnes, et plus de neuf cens qui sont alliés à cette

famille de laquelle quelques descendans ont obtenu des lettres de

noblesse, et les autres se sont signalés dans l'ancienne et la nouvelle

France par des services considérables.» _Le P. Leclerc._]

[Note 99:

1626 St.-Joseph District ou département de Québec.

« N. D. des Anges « «

1633 Rivière du Loup (d'en haut) « Trois-Rivières.

1634 Trois-Rivières

(600 arpens aux Jésuites) « «

1635 Beauport « Québec.

1636 Lauson « «

« Beaupré « «

1637 Ste.-Croix « «

1638 Grondines (partie ouest) « «

« Dautré (partie ouest) « Montréal.

1638 Godefroi « Trois-Rivières.

« Ile aux Reaux « Québec.

1639 Batiscan « «

1640 St.-Sulpice « Montréal.

1646 Rivière du Sud, avec les

îles aux Grues et aux Oies « Québec.

1647 St.-Gabriel « «

« Portneuf, Baronie de « «

« Laprairie « Montréal.

« Lachenaie « «

« Dautré (partie est) « «

« Bécancour « Trois-Rivières.

1651 Cap de la Magdelaine « «

1652 Deschambault « Québec.

« Lachevrotière « «

1653 Mille-Vaches « «

« Pointe aux Trembles « «

1656 St.-Roch « «

1659 Jacques-Cartier « «

1661 Montarville « Montréal.]

«Chacun de ces vassaux recevait ordinairement 90 arpens de terre, et

s'engageait à donner annuellement à son seigneur un ou deux sols par

arpent, et un demi minot de blé pour la concession entière; il

s'engageait à moudre à son moulin, et à lui céder pour droit de mouture

la 14e. partie de la farine; il s'engageait à lui payer un douzième pour

les lods et ventes, et restait soumis au droit de retrait» (Raynal).

Quant aux lods et ventes, il est bon d'observer qu'il n'en devait point

pour les héritages recueillis par lui en ligne directe.

La loi canadienne n'a considéré d'abord le seigneur que comme un fermier

du gouvernement, chargé de distribuer des terres aux colons à des taux

fixes. Cela est si vrai que sur son refus, l'intendant pouvait concéder

la terre demandée, par un arrêt dont l'expédition était un titre

authentique pour le censitaire. Depuis la conquête cependant, nos cours

de justice se sont écartées de cette sage jurisprudence; et chose

singulière, à mesure que nos institutions sont devenues plus libérales,

ces mêmes cours sont devenues plus rigoureuses à l'égard du

concessionnaire qu'elles ont livré sans protection à la cupidité des

seigneurs.

Dans ce système de tenure emprunté à la féodalité, le roi est le

seigneur suzerain de qui relèvent toutes les terres accordées à titre de

_franc-aleu_, de _fief_ et de seigneurie. Il n'y a que deux fiefs en

franc-aleu en Canada, Charlesbourg et les Trois-Rivières. A chaque

mutation à laquelle la vente ou la donation donne lieu, le seigneur

suzerain a droit au quint, qui est le cinquième de la valeur du fief;

mais l'acquéreur jouit d'une remise d'un tiers s'il le paie

immédiatement. Lorsque le fief passe aux mains d'un héritier collatéral,

il est soumis au droit de _relief_, qui est la valeur d'une année de son

revenu. Il ne doit rien s'il descend en ligne directe. Le nouveau

seigneur doit aussi à son suzerain la _foi_ et _hommage_ et _l'aveu_ et

_dénombrement_; c'est-à-dire, une description de tout ce qui est contenu

en son fief. Les droits du seigneur sont ceux que nous avons déjà

spécifiés en parlant du censitaire. Il possédait autrefois celui de

haute, moyenne et basse justice, mais il a été aboli par la conquête.

Tel est en peu de mots le système de tenure foncière qui a été introduit

dans ce pays par les Français, et qui existe encore dans les anciens

établissemens. Dans les nouveaux formés par les Anglais, une tenure plus

libre a été adoptée, dont nous parlerons en son lieu, remettant à alors

à exposer nos observations sur les effets des deux systèmes pour la

prospérité publique.

L'on a reproché aux Canadiens d'avoir mal formé leurs établissemens, et

d'avoir placé leurs habitations à une telle distance les unes des autres

qu'elles n'avaient point de communication; qu'elles étaient hors d'état

de se secourir contre les attaques des Sauvages. L'on sait que le

premier besoin du cultivateur est une communication facile pour

transporter ses denrées au marché. Le St.-Laurent se trouva pour lui une

route toute faite, sur les bords de laquelle le sol était en outre d'une

extrême fertilité; les établissemens au lieu de s'étendre dans toutes

les directions autour d'un centre commun, se disséminèrent naturellement

le long de ce fleuve. L'expérience du reste a démontré qu'en général ce

système était le meilleur, et que plus on a éparpillé les établissemens

dans un vaste cercle, plus leurs progrès ont été rapides, parcequ'une

fois les noyaux formés, ils grossissaient ensuite simultanément et en

peu de temps: témoin les États-Unis où plusieurs provinces ont été

fondées à la fois, et même le Bas-Canada, qui est de toutes les colonies

commencées par Louis XIV et ses prédécesseurs, celle où l'on trouve la

plus forte population française.

Depuis la fondation de Québec, les gouverneurs réunissaient, dans leurs

mains non seulement l'administration politique et militaire, mais encore

la judiciaire avec les seigneurs qui avaient droit de justice dans leurs

domaines. Ne pouvant tout faire par eux-mêmes, ils employèrent des

députés, et, dans les matières civiles, le ministère des prêtres et des

Jésuites, comme on l'a dit ailleurs. Mais «si d'un côté la volonté du

chef ou de ses lieutenans était un oracle qu'on ne pouvait même

interpréter, un décret terrible qu'il fallait subir sans examen, s'il

tenait dans ses mains les grâces et les peines, les récompenses et les

destitutions, le droit d'emprisonner sans ombre de délit, le droit plus

redoutable encore de faire révérer comme des actes de justice, toutes

les irrégularités de son caprice»; de l'autre, les contestations furent

rares pendant longtemps. Dans la généralité des cas, la justice

s'exerçait par la voie d'amiables compositeurs que se choisissaient les

parties; et ce n'était que lorsque ce moyen n'avait pas réussi, qu'on

avait recours au gouverneur et à son conseil, dont les arrêts paraissent

avoir été dictés, très en général, par le bon sens et l'équité naturelle

plutôt que par les lois. Le célèbre baron d'Avaugour s'était acquis une

grande réputation de sagesse en ce genre, fait qui détruit ce que ses

ennemis ont dit de sa violence et de ses préjugés, et qui confirme

l'idée favorable que les résultats de son administration nous donnent de

ses talents.

Au reste, les colons, quoique de race normande pour la plupart,

n'avaient nullement l'esprit processif et aimaient mieux pour

l'ordinaire céder quelque chose de leur bon droit que de perdre le temps

à plaider. Il semblait même que tous les biens fussent communs dans

cette colonie: du moins on fut assez longtemps sans rien fermer sous la

clef, et il était inouï qu'on en abusât. Vers 1639, fut nommé, l'on ne

sait à quel propos, un grand sénéchal pour la Nouvelle-France, dont

ressortissait la juridiction des Trois-Rivières. Cette espèce de

magistrat d'épée était subordonné dans ses fonctions aux gouverneurs

généraux.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 16 / 30 段