La négociation en était là, lorsque le baron d'Avaugour arriva en 1661,

pour relever le vicomte d'Argenson que la maladie, les difficultés et

les dégoûts décidèrent à demander sa retraite avant le temps. L'on porta

sous son administration les découvertes, d'un côté jusqu'au de là du lac

Supérieur chez les Sioux, et de l'autre chez les Esquimaux de la baie

d'Hudson.

Le nouveau gouverneur était un homme résolu et d'un caractère

inflexible. Il s'était distingué dans les guerres de la Hongrie; et il

apporta dans les affaires du Canada la roideur qu'il avait contractée

dans les camps.

En arrivant, il visita tous les postes de la colonie, et admira les

plaines chargées de blé. Il dit qu'on ne connaissait pas la valeur de ce

pays en France; que sans cela on ne le laisserait pas dans le triste

état dans lequel il le trouvait. Il écrivit à la cour ce qu'il avait vu,

et demanda les secours en troupes et en munitions qu'on lui avait

promis. C'est alors qu'on reçut des nouvelles du P. LeMoine.

Dans une assemblée solennelle des députés d'Onnontagué, de Goyogouin et

de Tsonnonthouan, il communiqua la réponse qu'il était chargé de faire,

et déposa les présens pour les cantons. Quelques jours après, ils

l'informèrent qu'ils allaient envoyer une ambassade à Québec, dont

Garakonthié serait le chef. Ce Sauvage avait beaucoup d'estime pour les

Français. C'était un homme doué d'un grand talent naturel, et qui avait

acquis beaucoup de crédit dans sa nation par son intrépidité à la

guerre, sa sagesse et son éloquence dans les conseils; ce choix était

d'un bon augure. Garakonthié fut très bien reçu à Montréal par le

gouverneur, dont il agréa toutes les propositions. Le traité fut ratifié

vers 1662.

Cependant M. d'Avaugour, d'après les avis qu'il recevait de la

confédération, dont deux cantons avaient refusé de prendre part à la

paix, ne croyait pas à sa durée. Il fit les remontrances les plus

énergiques au roi sur l'état du Canada, et le pria très instamment de

prendre cette colonie sous sa protection. Toutes les personnes en place

écrivirent dans le même sens à la cour. Le gouverneur des

Trois-Rivières, M. Boucher, fut chargé d'aller y porter ces

représentations. Le roi lui fit un très bon accueil, et envoya

immédiatement 400 hommes de troupes à Québec. Il nomma en même temps M.

de Monts pour aller examiner l'état de la colonie par ses yeux et lui en

faire rapport. Une pareille commission annonce ordinairement un

changement de politique; l'arrivée de M. de Monts, qui avait pris

possession du fort de Plaisance au nom de la couronne, en passant à

Terreneuve, causa une grande joie aux habitans, qui commencèrent enfin à

croire que le roi allait s'intéresser tout de bon à leur sort.

C'est dans cette même année qu'éclatèrent les dissensions entre le

gouverneur et l'évêque de Pétrée, M. de Laval, dissensions qui

troublèrent toute la colonie. Mais il est nécessaire de reprendre à ce

sujet les choses d'un peu plus haut.

Depuis l'établissement du pays, faute de juges et d'autres

fonctionnaires publics, le gouvernement ne subvenant point aux dépenses

d'une administration civile régulière, les missionnaires s'étaient

trouvés insensiblement et par consentement tacite, chargés d'une partie

des devoirs de ces officiers dans les paroisses. Jetés ainsi hors du

sanctuaire, ces ecclésiastiques acquirent, par leur éducation et par

leur bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se croire les

légitimes possesseurs, mais dont la jouissance excita bientôt la

jalousie des gouverneurs et du peuple, surtout depuis l'arrivée de M. de

Pétrée, dont l'esprit dominateur avait excité d'avance les préventions

de M. d'Avaugour, le dernier homme au monde qui eût voulu laisser gêner

sa marche par un corps qui lui semblait sortir de ses attributions.

Lors de son arrivée, l'on avait remarqué qu'il avait visité les Jésuites

sans faire la même faveur à l'évêque, et que bientôt après il avait

nommé leur supérieur à son conseil, quoique depuis l'érection du

vicariat général, il y eût été remplacé par ce même évêque[89]. On usa

d'abord de part et d'autre de certains ménagemens; mais un éclat devint

inévitable, et la traite de l'eau de vie en fut le prétexte. Ainsi

commencèrent ces longues querelles entre l'autorité civile et l'autorité

ecclésiastique qui se répétèrent si souvent dans ce pays sous la

domination française.

[Note 89: _Journal des Jésuites._ Ce manuscrit de la main des PP. J.

Lallemant, Ragueneau et Lemercier, supérieurs successifs des Jésuites en

ce pays, de 1645 à 1672, m'a été procuré par M. G. B. Faribault, bien

connu pour l'ardeur avec laquelle il s'occupe depuis plusieurs années à

recueillir et tirer de l'oubli divers matériaux propres à l'histoire du

Canada; et auteur d'un catalogue raisonné d'ouvrages sur l'Amérique.]

De tout temps la vente des boissons aux Sauvages y avait été, sur les

représentations des missionnaires, défendue par des ordonnances

très-sévères et souvent renouvelées, ainsi qu'en font foi les actes

publics. Le gouvernement, tout entier à son zèle religieux, avait oublié

qu'en se mettant ainsi à la discrétion du clergé, il ouvrait la porte à

mille difficultés, en ce qu'il assujétissait l'un à l'autre deux

pouvoirs qui doivent être indépendans[90].

[Note 90: _Vide Etat présent de l'Eglise et de la colonie Française dans

la Nouvelle-France_, par M. l'Evêque de Québec, (St. Vallier) «Ils (les

habitans de Port-Royal) me parurent sincèrement disposés à modérer,

nonobstant leurs intérêts, le commerce de l'eau-de-vie avec les Sauvages

si on le jugeait nécessaire, me conjurant même d'obtenir sur cela de

nouvelles ordonnances, et de tenir la main à l'exécution de celles que

le roi a déjà faites dans toute la colonie, pour ne pas retarder la

conversion de tant de barbares, qui semblent n'avoir que ce seul

obstacle à rompre pour devenir des parfaits chrétiens.»]

D'abord les inconvéniens se firent peu sentir; mais lorsque le pays

commença à prendre de l'accroissement, qu'il fut gouverné par des hommes

jaloux de leur autorité, et que les Indiens purent se procurer des

spiritueux dans la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre, où ce

négoce, malgré les défenses, n'éprouvait aucune entrave réelle, l'on

découvrit la position anormale dans laquelle on s'était placé.

L'obligation qu'on avait pour ainsi dire contractée envers le

sanctuaire, se trouva mettre obstacle, dans l'opinion de quelques uns

des administrateurs, au commerce de la colonie et au système d'alliance

avec les Indigènes adopté par la France.

Quelques gouverneurs pour sortir d'embarras voulurent _composer_ avec

l'évêque, offrant de faire des réglemens pour arrêter les désordres;

mais le clergé catholique, dont le chef siégeant à Rome, et jaloux avec

raison de l'indépendance de la religion, transige rarement avec la

raison d'état des divers peuples soumis à son pouvoir spirituel, exigea

sans réserve l'accomplissement de cette obligation, et parut ainsi

intervenir dans l'action de l'autorité politique. Les gouverneurs pieux

ne virent dans cette intervention que la réclamation d'un droit; ceux

qui pensaient que l'action du gouvernement doit être absolument

indépendante du sacerdoce, la regardèrent comme une prétention

dangereuse. M. d'Avaugour était du nombre de ces derniers.

Ainsi la question se présentait sous deux aspects, selon qu'on la

regardait sous le point de vue religieux, ou sous le point de vue

politique. Mais il était facile de la simplifier. Dès que le Canada

cessa d'être une mission et devint une société de colons européens, le

gouvernement civil devait reprendre tous ses droits et toute son

autorité. Cette politique, la seule logique, eût mis fin aux

réclamations du clergé qui n'aurait plus eu de prétexte pour empiéter

dans une sphère qui lui était étrangère. Nul doute, du reste, que la

conduite du gouvernement dans cette question n'aurait pas été différente

de ce qu'elle a été; c'est-à-dire, que la traite des liqueurs fortes

n'aurait jamais été rendue libre chez les Indiens, car l'intérêt

politique et commercial commandait impérieusement la plus grande

circonspection à cet égard. Aussi les colonies anglaises avaient-elles

des lois préventives, tout comme le Canada, quoique pour des motifs

différens; mais elles les observaient plus ou moins strictement selon

l'urgence des circonstances.

Quoi qu'il en soit, les difficultés commencèrent entre le baron

d'Avaugour et M. de Pétrée à l'occasion d'une veuve qui vendait de l'eau

de vie aux Sauvages en contravention aux lois. Cette femme fut jetée en

prison. Un Jésuite voulut intercéder pour elle et la justifier. Le

gouverneur qui venait de faire fusiller trois hommes pour la même

offense (_Journal des Jésuites_), et troublé peut-être par le remords

d'avoir laissé infliger une peine qui était hors de toute proportion

avec le crime, s'écria avec colère, que puisque la traite de l'eau de

vie n'était pas une faute pour elle, elle ne le serait à l'avenir pour

personne, et _qu'il ne voulait plus être le jouet de ces

contradictions_.

L'évêque de son côté croyant l'honneur de sa mitre offensé par cette

boutade, prit la chose avec hauteur. Le débat s'envenima. D'un côté, les

prédicateurs tonnèrent dans les chaires, les confesseurs refusèrent

l'absolution; de l'autre, les citoyens embrassant la cause du

gouverneur, se révoltèrent et poussèrent des clameurs contre ces

derniers. Les choses en vinrent au point que le prélat se vit obligé de

saisir les foudres de l'église, ces foudres qui faisaient tomber

autrefois le front des peuples et des rois dans la poussière. La mitre

au front, la crosse à la main, environné de son clergé, il monte en

chaire; et après un discours pathétique, il fulmine les excommunications

contre tous ceux qui refusent de se soumettre aux décrets contre la

traite de l'eau-de-vie. Cet anathème solennel qui avait coutume de jeter

le trouble dans la conscience publique, qui enveloppait indirectement M.

d'Avaugour, ne fit, contre son attente qu'empirer le mal. Les

excommunications excitèrent des accusations injurieuses contre le

clergé, qui se formulèrent ensuite en remontrances contre l'évêque

lui-même au conseil du roi.

Pour se justifier et porter ses propres plaintes, M. de Pétrée passa en

France, où, non seulement il gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs

qu'il désirait relativement au commerce de l'eau de vie, mais fit encore

rappeler le baron d'Avaugour, et désigna au roi son successeur.

Dans la chaleur des discussions, l'on exagéra singulièrement les

désordres causés par ce commerce, désordres en effet qui étaient si peu

de chose, qu'ils avaient entièrement cessé lorsque M. de Pétrée revint

en Canada. Personne ne voudra croire aujourd'hui que les établissemens

isolés et nécessairement pauvres encore que fondaient alors nos

industrieux ancêtres sur le St.-Laurent, présentassent, comme le

disaient les partisans de l'évêque, des scènes de débauche et de

dissolution qui auraient rappelé les temps les plus corrompus de Rome!

Cela n'est pas croyable d'habitans «dans chacun desquels, au rapport

d'un vieux et vénérable missionnaire contemporain, l'on voyait un désir

ardent de son salut et une étude particulière de la vertu.» (Relation

des Jésuites, 1642-3.)

C'est pendant que le pays était encore agité par ces discordes, que le 5

février (1663) une forte secousse de tremblement de terre se fit sentir

dans presque tout le Canada, et dans une partie de la Nouvelle-York et

de la Nouvelle-Angleterre[91], laquelle fut suivie par d'autres plus

faibles qui se succédèrent, dans la première province, à des intervalles

plus ou moins éloignés jusque vers le mois d'août ou septembre.[92] Le

mal qu'elles causèrent fut moins grand que n'aurait pu le faire croire

la durée de ces perturbations de la nature si rares dans nos climats; il

se borna à la chute de quelques têtes de cheminées, et à des éboulemens

de rochers dans le St.-Laurent au-dessous du Cap-Tourmente, dont le

savant Suédois, Kalm, a cru reconnaître des traces lorsqu'il visita

cette localité en 1749[93].

[Note 91: Morton et Josselyn.]

[Note 92: «Les jours gras qui furent signalés entre autres par le

tremblement de terre effroyable et surprenant qui commença une demy

heure après la fin du salut du Lundy 5 de février, jour de la feste de

nos Saints-Martyrs du Japon, sçavoir sur les 5 h. ½ et dura environ 2

miserere; puis la nuit et ensuite les jours et nuits suivantes à

diverses reprises, tantôt plus fort et tantôt moins fort: cela fit du

mal à certaines cheminées, et autres légères pertes et dommages; mais un

grand bien pour les âmes... cela dura jusques au 15 de mars ou environ

assez sensiblement.» _Journal des Jésuites_.]

[Note 93: _Voyages dans l'Amérique du Nord. &c._]

Les Sauvages dans les bois disaient que c'étaient les âmes de leurs

ancêtres qui voulaient revenir sur la terre; et ils prenaient leurs

fusils et faisaient des décharges en l'air comme pour les effrayer et

les faire rentrer dans leur céleste demeure, craignant que leur nombre,

s'ils descendaient ici-bas, n'épuisât le gibier et n'affamât le pays.

Ces phénomènes, dont la répétition excitait de plus en plus la surprise

et l'étonnement des colons, achevèrent aussi de leur faire oublier les

différends qui divisaient les grands fonctionnaires, et qui dans le fond

n'intéressaient qu'un petit nombre de traitans; outre les menaces des

Iroquois qui, en rôdant sans cesse sur la lisière des bois, obligeaient

toutes les habitations françaises de se tenir sur leur garde.

Cependant dès l'année précédente, et lorsqu'on était dans le fort des

démêlés, le gouverneur avait jugé nécessaire de refaire son conseil, que

les troubles désorganisaient. Tous les anciens membres furent mis à la

retraite, et il en nomma de nouveaux, dont les opinions étaient plus en

harmonie avec les siennes. Il opéra encore d'autres changemens qui

firent une grande sensation à cause surtout de leur nouveauté; tout le

monde en regardait l'auteur comme un homme fort hardi, et ceux qui en

étaient les victimes feignirent de croire que cela était un exemple

dangereux à donner dans le système français de gouvernement partout

assez peu mobile de sa nature, et qui n'avait pas changé de caractère en

Canada[94].

[Note 94: «Ce moys icy il y eut changement de conseil, monsr. le

gouverneur en ayant de son authorité cassé ceux qui y estaient, et

institué 10 autres 4 à 4 pour chaque quatre moys de l'année, ensuite les

syndics ont été cassés et plusieurs autres choses nouvelles établies.»

_Journal des Jésuites, avril_ 1662.]

Mais son rappel vint l'interrompre au milieu de sa carrière de réforme.

Il fut remplacé (1663) par M. de Mésy. De retour en France, il passa au

service de l'empereur d'Allemagne, et fut tué l'année suivante en

défendant glorieusement le fort de Serin, sur les frontières de la

Croatie, emporté d'assaut par les Turcs commandés par le grand vizir

Kouprouli en personne, peu de temps avant la fameuse bataille de

St.-Gothard.

L'administration de ce gouverneur est remarquable par les changemens

qu'elle détermina dans la colonie. Le baron d'Avaugour contribua

beaucoup par sa droiture et par son énergie, à décider le roi à

travailler sérieusement à l'avancement de ce pays, et à y établir un

système plus propre à le faire prospérer. N'eût-il fait pour cela que

renverser les obstacles qu'opposait la petite oligarchie qui s'était

emparée alors de l'influence du gouvernement, il aurait encore bien

mérité du pays. Les querelles avec M. de Pétrée firent aussi ouvrir les

yeux sur les graves inconvénient de l'absence d'une administration

judiciaire, inconvéniens que l'évêque lui-même reconnut le premier, et

qu'il contribua efficacement à faire disparaître en appuyant, sinon en

suggérant, le projet d'établissement d'un conseil souverain.

Désintéressé dans la compagnie des cent associés, le gouverneur n'avait

point non plus de motif pour la ménager.

Aussi sa retraite marqua-t-elle le terme de l'existence de cette

compagnie qui ne comptait plus que 45 associés. Sur le désir du roi, le

24 février 1663, elle fit acte de démission que le monarque accepta en

mars suivant. Cet événement fut accompagné d'un changement radical dans

l'administration tant civile que politique du pays, qui avait été témoin

peu d'années auparavant d'une pareille révolution dans ses affaires

ecclésiastiques.

CHAPITRE II.

GUERRE CIVILE EN ACADIE.

1632-1667.

La France redevenue maîtresse de toute l'Acadie par le traité de

St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concède au commandeur de

Rasilli, gouverneur, à Charles Etienne de la Tour et à M. Denis.--Ces

concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se

font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts

qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; réponse

favorable.--Traité de paix et de commerce entre l'Acadie et la

Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonné.--Héroïsme de sa femme qui

repousse deux fois les troupes de Charnisé, successeur de

Rasilli.--Trahie par un étranger qui se trouve parmi ses suivans, elle

tombe avec le fort qu'elle défend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre

ses soldats, et l'oblige elle-même d'assister à l'exécution une corde au

cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en

Acadie.--Cromwell y envoie une expédition qui s'empare de Port-Royal et

de plusieurs autres postes [1654]; et il concède à la Tour, qui se met

sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et à Brown,

cette province qui fut ensuite rendue à la France par le traité de Breda

en 1667.

Richelieu se fit rendre par le traité de St.-Germain-en-Laye les

portions de l'Acadie dont l'Angleterre s'était emparée; mais il n'avait

pas encore l'intention sérieuse de coloniser cette contrée, qui fut

abandonnée aux traitans. Laissés à leur propre cupidité, sans frein pour

réprimer leur ambition dans ces déserts lointains où ils régnaient en

chefs indépendants, ceux-ci s'armèrent bientôt les uns contre les

autres, et renouvelèrent en quelque sorte les luttes des châtelains du

moyen âge. Heureusement ils ne faisaient encore guère de mal qu'à

eux-mêmes.

L'Acadie fut divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la

propriété furent donnés au commandeur de Rasilli, à Charles Étienne de

la Tour, fils de Claude, et à M. Denis. Au premier échut Port-Royal et

tout ce qui est au sud jusqu'à la Nouvelle-Angleterre; le second eut

depuis Port-Royal jusqu'à Canceau; et le troisième, la côte orientale du

Canada, depuis Canceau jusqu'à Gaspé. Rasilli fut nommé gouverneur en

chef de toutes ces provinces.

La Tour, désirant faire confirmer par le roi de France la concession de

terre faite à son père en 1627, sur lu rivière St. Jean, demanda et

obtint des lettres patentes à cet effet, et en outre la concession, en

1634, de l'île de Sable, de dix lieues en carré sur le bord de la mer à

la Hève, et enfin de dix autres lieues en carré à Port-Royal, avec les

îles adjacentes. Mais le commandeur de Rasilli fut si enchanté, en

arrivant à la Hève, des beautés naturelles de ce lieu et des avantages

que présentait pour le commerce le havre assez grand pour contenir mille

vaisseaux, qu'il la demanda à la Tour qui la lui céda. Il fortifia le

port et y établit sa résidence.

Ayant reçu ordre de la cour de prendre possession de tout le pays

jusqu'à la rivière Kénébec, il y envoya une frégate, qui trouva un petit

fort à Pemaquid (Penobscot) que les colons anglais de Plymouth avaient

élevé pour y déposer leurs marchandises de traite. La frégate s'en

empara et y laissa garnison, emportant les marchandises à la Hève; ce

poste avait déjà été pillé en 1632 par un corsaire français. Peu de

temps après cette capture Rasilli mourut, et ses frères cédèrent ses

possessions d'Acadie à M. d'Aulnay de Charnisé, qui reçut aussi en 1647

les provisions de gouverneur général de cette province.

Son premier acte, en prenant les rènes du gouvernement, fut d'abandonner

la Hève l'un des plus beaux ports de la Province et où le commandeur

avait fait un établissement florissant et à grands frais, et d'en

transporter tous les habitants à Port-Royal. Mais, soit rivalité dans la

traite des pelleteries où ils avaient tous deux engagé des sommes

considérables, soit mal-entendu au sujet des limites de leurs terres,

soit enfin jalousie de voisinage, la mésintelligence se mit bientôt

entre Charnisé et la Tour; elle alla si loin qu'ils ne trouvèrent point

d'autres moyens de vider leurs différends, qu'un appel aux armes. En

vain, Louis XIII écrivit-il une lettre au premier en 1638, pour fixer

les limites de son gouvernement à la Nouvelle-Angleterre d'un côté, et à

une ligne tirée du centre de la baie de Fundy à Canceau de l'autre, le

pays situé à l'ouest de cette ligne restant à son adversaire, excepté la

Hève et Port-Royal, qu'il garderait en échange du fort de la rivière

St.-Jean retenu par la Tour; cette lettre ne fit point cesser les

difficultés. Ils continuèrent à s'accuser mutuellement auprès du roi; et

Charnisé, ayant réussi à noircir son antagoniste dans l'esprit du

monarque, reçut l'ordre de l'arrêter et de l'envoyer prisonnier en

France. Il alla en conséquence mettre le siége devant le fort de

St.-Jean.

La Tour attaqué, tourna les yeux vers les colonies anglaises et

rechercha l'alliance des habitans de Boston. Comme les deux nations

étaient en paix, le gouverneur de cette ville n'osa point le soutenir

ouvertement; mais il voyait avec un secret plaisir les colons français

de l'Acadie se déchirer entre eux. Tant, écrivait Endecott à ce

gouverneur, tant que la Tour et d'Aulnay seront opposés l'un à l'autre,

ils s'affaibliront réciproquement. Si la Tour prend le dessus nous

aurons un mauvais voisin; je craindrais que l'on eût peu de sujet de se

réjouir d'avoir eu affaire avec ces Français idolâtres[95].

[Note 95: Lettre de John Endecott au gouverneur Winthrop, 19 avril 1643.

_Collections of Original papers relative to the History of the colony of

Massachusetts Bay._]

Cependant M. Winthrop permit peu de temps après à la Tour de prendre les

volontaires qui voudraient bien le suivre sur leur propre

responsabilité. Celui-ci nolisa de suite quatre vaisseaux et engagea 80

hommes dans le Massachusetts, lesquels, réunis aux cent quarante

protestans Rochellois qu'il avait déjà, le mirent en état non seulement

de faire lever le siége à Charnisé, mais de le poursuivre jusqu'au pied

des murailles de son propre fort.

Ce secours indirect ne lui fut pas donné sans susciter dans la

Nouvelle-Angleterre de l'opposition. De part et d'autre, en bons

puritains, l'on fit un étrange abus de la Bible pour prouver qu'on avait

raison et que son adversaire avait tort. Mais l'on réussit à démontrer

seulement qu'il est dangereux de laisser l'application de l'écriture

sainte à ceux qui sont intéressés à la mal interpréter. Le gouverneur

Winthrop, malgré ses beaux préceptes, avait su consulter les intérêts

matériels de sa province, et il ne put le dissimuler longtemps. «Le

doute pour nous, dit-il à ceux qui blâmaient sa conduite, était de

savoir s'il était plus sûr ou plus juste et plus honorable d'arrêter le

cours de la divine providence qui nous offrait l'occasion de secourir un

voisin infortuné en affaiblissant un ennemi dangereux, que de la laisser

marcher vers son but. Nous avons préféré la dernière alternative.» Tout

cela était pour se justifier d'avoir donné des soldats, des vaisseaux et

des armes au sujet rebelle d'un prince avec lequel on professait d'être

en paix!

Les États-Unis doivent une partie de leur grandeur au privilége qu'a eu

la Bible de fanatiser, pour ainsi dire, l'esprit de la nation plus

encore pour les choses de la terre que pour celles du ciel. Grands

lecteurs de l'ancienne loi des Juifs, ils montrent la même ardeur que

ceux-ci pour acquérir des richesses. Doit-on attribuer à cette lecture

la supériorité que les populations protestantes ont en général sur les

populations catholiques en matière de commerce, d'industrie et de

progrès matériels? La coïncidence nous paraît assez frappante pour

mériter d'être remarquée.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 15 / 30 段