pour relever le vicomte d'Argenson que la maladie, les difficultés et
les dégoûts décidèrent à demander sa retraite avant le temps. L'on porta
sous son administration les découvertes, d'un côté jusqu'au de là du lac
Supérieur chez les Sioux, et de l'autre chez les Esquimaux de la baie
d'Hudson.
Le nouveau gouverneur était un homme résolu et d'un caractère
inflexible. Il s'était distingué dans les guerres de la Hongrie; et il
apporta dans les affaires du Canada la roideur qu'il avait contractée
dans les camps.
En arrivant, il visita tous les postes de la colonie, et admira les
plaines chargées de blé. Il dit qu'on ne connaissait pas la valeur de ce
pays en France; que sans cela on ne le laisserait pas dans le triste
état dans lequel il le trouvait. Il écrivit à la cour ce qu'il avait vu,
et demanda les secours en troupes et en munitions qu'on lui avait
promis. C'est alors qu'on reçut des nouvelles du P. LeMoine.
Dans une assemblée solennelle des députés d'Onnontagué, de Goyogouin et
de Tsonnonthouan, il communiqua la réponse qu'il était chargé de faire,
et déposa les présens pour les cantons. Quelques jours après, ils
l'informèrent qu'ils allaient envoyer une ambassade à Québec, dont
Garakonthié serait le chef. Ce Sauvage avait beaucoup d'estime pour les
Français. C'était un homme doué d'un grand talent naturel, et qui avait
acquis beaucoup de crédit dans sa nation par son intrépidité à la
guerre, sa sagesse et son éloquence dans les conseils; ce choix était
d'un bon augure. Garakonthié fut très bien reçu à Montréal par le
gouverneur, dont il agréa toutes les propositions. Le traité fut ratifié
vers 1662.
Cependant M. d'Avaugour, d'après les avis qu'il recevait de la
confédération, dont deux cantons avaient refusé de prendre part à la
paix, ne croyait pas à sa durée. Il fit les remontrances les plus
énergiques au roi sur l'état du Canada, et le pria très instamment de
prendre cette colonie sous sa protection. Toutes les personnes en place
écrivirent dans le même sens à la cour. Le gouverneur des
Trois-Rivières, M. Boucher, fut chargé d'aller y porter ces
représentations. Le roi lui fit un très bon accueil, et envoya
immédiatement 400 hommes de troupes à Québec. Il nomma en même temps M.
de Monts pour aller examiner l'état de la colonie par ses yeux et lui en
faire rapport. Une pareille commission annonce ordinairement un
changement de politique; l'arrivée de M. de Monts, qui avait pris
possession du fort de Plaisance au nom de la couronne, en passant à
Terreneuve, causa une grande joie aux habitans, qui commencèrent enfin à
croire que le roi allait s'intéresser tout de bon à leur sort.
C'est dans cette même année qu'éclatèrent les dissensions entre le
gouverneur et l'évêque de Pétrée, M. de Laval, dissensions qui
troublèrent toute la colonie. Mais il est nécessaire de reprendre à ce
sujet les choses d'un peu plus haut.
Depuis l'établissement du pays, faute de juges et d'autres
fonctionnaires publics, le gouvernement ne subvenant point aux dépenses
d'une administration civile régulière, les missionnaires s'étaient
trouvés insensiblement et par consentement tacite, chargés d'une partie
des devoirs de ces officiers dans les paroisses. Jetés ainsi hors du
sanctuaire, ces ecclésiastiques acquirent, par leur éducation et par
leur bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se croire les
légitimes possesseurs, mais dont la jouissance excita bientôt la
jalousie des gouverneurs et du peuple, surtout depuis l'arrivée de M. de
Pétrée, dont l'esprit dominateur avait excité d'avance les préventions
de M. d'Avaugour, le dernier homme au monde qui eût voulu laisser gêner
sa marche par un corps qui lui semblait sortir de ses attributions.
Lors de son arrivée, l'on avait remarqué qu'il avait visité les Jésuites
sans faire la même faveur à l'évêque, et que bientôt après il avait
nommé leur supérieur à son conseil, quoique depuis l'érection du
vicariat général, il y eût été remplacé par ce même évêque[89]. On usa
d'abord de part et d'autre de certains ménagemens; mais un éclat devint
inévitable, et la traite de l'eau de vie en fut le prétexte. Ainsi
commencèrent ces longues querelles entre l'autorité civile et l'autorité
ecclésiastique qui se répétèrent si souvent dans ce pays sous la
domination française.
[Note 89: _Journal des Jésuites._ Ce manuscrit de la main des PP. J.
Lallemant, Ragueneau et Lemercier, supérieurs successifs des Jésuites en
ce pays, de 1645 à 1672, m'a été procuré par M. G. B. Faribault, bien
connu pour l'ardeur avec laquelle il s'occupe depuis plusieurs années à
recueillir et tirer de l'oubli divers matériaux propres à l'histoire du
Canada; et auteur d'un catalogue raisonné d'ouvrages sur l'Amérique.]
De tout temps la vente des boissons aux Sauvages y avait été, sur les
représentations des missionnaires, défendue par des ordonnances
très-sévères et souvent renouvelées, ainsi qu'en font foi les actes
publics. Le gouvernement, tout entier à son zèle religieux, avait oublié
qu'en se mettant ainsi à la discrétion du clergé, il ouvrait la porte à
mille difficultés, en ce qu'il assujétissait l'un à l'autre deux
pouvoirs qui doivent être indépendans[90].
[Note 90: _Vide Etat présent de l'Eglise et de la colonie Française dans
la Nouvelle-France_, par M. l'Evêque de Québec, (St. Vallier) «Ils (les
habitans de Port-Royal) me parurent sincèrement disposés à modérer,
nonobstant leurs intérêts, le commerce de l'eau-de-vie avec les Sauvages
si on le jugeait nécessaire, me conjurant même d'obtenir sur cela de
nouvelles ordonnances, et de tenir la main à l'exécution de celles que
le roi a déjà faites dans toute la colonie, pour ne pas retarder la
conversion de tant de barbares, qui semblent n'avoir que ce seul
obstacle à rompre pour devenir des parfaits chrétiens.»]
D'abord les inconvéniens se firent peu sentir; mais lorsque le pays
commença à prendre de l'accroissement, qu'il fut gouverné par des hommes
jaloux de leur autorité, et que les Indiens purent se procurer des
spiritueux dans la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre, où ce
négoce, malgré les défenses, n'éprouvait aucune entrave réelle, l'on
découvrit la position anormale dans laquelle on s'était placé.
L'obligation qu'on avait pour ainsi dire contractée envers le
sanctuaire, se trouva mettre obstacle, dans l'opinion de quelques uns
des administrateurs, au commerce de la colonie et au système d'alliance
avec les Indigènes adopté par la France.
Quelques gouverneurs pour sortir d'embarras voulurent _composer_ avec
l'évêque, offrant de faire des réglemens pour arrêter les désordres;
mais le clergé catholique, dont le chef siégeant à Rome, et jaloux avec
raison de l'indépendance de la religion, transige rarement avec la
raison d'état des divers peuples soumis à son pouvoir spirituel, exigea
sans réserve l'accomplissement de cette obligation, et parut ainsi
intervenir dans l'action de l'autorité politique. Les gouverneurs pieux
ne virent dans cette intervention que la réclamation d'un droit; ceux
qui pensaient que l'action du gouvernement doit être absolument
indépendante du sacerdoce, la regardèrent comme une prétention
dangereuse. M. d'Avaugour était du nombre de ces derniers.
Ainsi la question se présentait sous deux aspects, selon qu'on la
regardait sous le point de vue religieux, ou sous le point de vue
politique. Mais il était facile de la simplifier. Dès que le Canada
cessa d'être une mission et devint une société de colons européens, le
gouvernement civil devait reprendre tous ses droits et toute son
autorité. Cette politique, la seule logique, eût mis fin aux
réclamations du clergé qui n'aurait plus eu de prétexte pour empiéter
dans une sphère qui lui était étrangère. Nul doute, du reste, que la
conduite du gouvernement dans cette question n'aurait pas été différente
de ce qu'elle a été; c'est-à-dire, que la traite des liqueurs fortes
n'aurait jamais été rendue libre chez les Indiens, car l'intérêt
politique et commercial commandait impérieusement la plus grande
circonspection à cet égard. Aussi les colonies anglaises avaient-elles
des lois préventives, tout comme le Canada, quoique pour des motifs
différens; mais elles les observaient plus ou moins strictement selon
l'urgence des circonstances.
Quoi qu'il en soit, les difficultés commencèrent entre le baron
d'Avaugour et M. de Pétrée à l'occasion d'une veuve qui vendait de l'eau
de vie aux Sauvages en contravention aux lois. Cette femme fut jetée en
prison. Un Jésuite voulut intercéder pour elle et la justifier. Le
gouverneur qui venait de faire fusiller trois hommes pour la même
offense (_Journal des Jésuites_), et troublé peut-être par le remords
d'avoir laissé infliger une peine qui était hors de toute proportion
avec le crime, s'écria avec colère, que puisque la traite de l'eau de
vie n'était pas une faute pour elle, elle ne le serait à l'avenir pour
personne, et _qu'il ne voulait plus être le jouet de ces
contradictions_.
L'évêque de son côté croyant l'honneur de sa mitre offensé par cette
boutade, prit la chose avec hauteur. Le débat s'envenima. D'un côté, les
prédicateurs tonnèrent dans les chaires, les confesseurs refusèrent
l'absolution; de l'autre, les citoyens embrassant la cause du
gouverneur, se révoltèrent et poussèrent des clameurs contre ces
derniers. Les choses en vinrent au point que le prélat se vit obligé de
saisir les foudres de l'église, ces foudres qui faisaient tomber
autrefois le front des peuples et des rois dans la poussière. La mitre
au front, la crosse à la main, environné de son clergé, il monte en
chaire; et après un discours pathétique, il fulmine les excommunications
contre tous ceux qui refusent de se soumettre aux décrets contre la
traite de l'eau-de-vie. Cet anathème solennel qui avait coutume de jeter
le trouble dans la conscience publique, qui enveloppait indirectement M.
d'Avaugour, ne fit, contre son attente qu'empirer le mal. Les
excommunications excitèrent des accusations injurieuses contre le
clergé, qui se formulèrent ensuite en remontrances contre l'évêque
lui-même au conseil du roi.
Pour se justifier et porter ses propres plaintes, M. de Pétrée passa en
France, où, non seulement il gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs
qu'il désirait relativement au commerce de l'eau de vie, mais fit encore
rappeler le baron d'Avaugour, et désigna au roi son successeur.
Dans la chaleur des discussions, l'on exagéra singulièrement les
désordres causés par ce commerce, désordres en effet qui étaient si peu
de chose, qu'ils avaient entièrement cessé lorsque M. de Pétrée revint
en Canada. Personne ne voudra croire aujourd'hui que les établissemens
isolés et nécessairement pauvres encore que fondaient alors nos
industrieux ancêtres sur le St.-Laurent, présentassent, comme le
disaient les partisans de l'évêque, des scènes de débauche et de
dissolution qui auraient rappelé les temps les plus corrompus de Rome!
Cela n'est pas croyable d'habitans «dans chacun desquels, au rapport
d'un vieux et vénérable missionnaire contemporain, l'on voyait un désir
ardent de son salut et une étude particulière de la vertu.» (Relation
des Jésuites, 1642-3.)
C'est pendant que le pays était encore agité par ces discordes, que le 5
février (1663) une forte secousse de tremblement de terre se fit sentir
dans presque tout le Canada, et dans une partie de la Nouvelle-York et
de la Nouvelle-Angleterre[91], laquelle fut suivie par d'autres plus
faibles qui se succédèrent, dans la première province, à des intervalles
plus ou moins éloignés jusque vers le mois d'août ou septembre.[92] Le
mal qu'elles causèrent fut moins grand que n'aurait pu le faire croire
la durée de ces perturbations de la nature si rares dans nos climats; il
se borna à la chute de quelques têtes de cheminées, et à des éboulemens
de rochers dans le St.-Laurent au-dessous du Cap-Tourmente, dont le
savant Suédois, Kalm, a cru reconnaître des traces lorsqu'il visita
cette localité en 1749[93].
[Note 91: Morton et Josselyn.]
[Note 92: «Les jours gras qui furent signalés entre autres par le
tremblement de terre effroyable et surprenant qui commença une demy
heure après la fin du salut du Lundy 5 de février, jour de la feste de
nos Saints-Martyrs du Japon, sçavoir sur les 5 h. ½ et dura environ 2
miserere; puis la nuit et ensuite les jours et nuits suivantes à
diverses reprises, tantôt plus fort et tantôt moins fort: cela fit du
mal à certaines cheminées, et autres légères pertes et dommages; mais un
grand bien pour les âmes... cela dura jusques au 15 de mars ou environ
assez sensiblement.» _Journal des Jésuites_.]
[Note 93: _Voyages dans l'Amérique du Nord. &c._]
Les Sauvages dans les bois disaient que c'étaient les âmes de leurs
ancêtres qui voulaient revenir sur la terre; et ils prenaient leurs
fusils et faisaient des décharges en l'air comme pour les effrayer et
les faire rentrer dans leur céleste demeure, craignant que leur nombre,
s'ils descendaient ici-bas, n'épuisât le gibier et n'affamât le pays.
Ces phénomènes, dont la répétition excitait de plus en plus la surprise
et l'étonnement des colons, achevèrent aussi de leur faire oublier les
différends qui divisaient les grands fonctionnaires, et qui dans le fond
n'intéressaient qu'un petit nombre de traitans; outre les menaces des
Iroquois qui, en rôdant sans cesse sur la lisière des bois, obligeaient
toutes les habitations françaises de se tenir sur leur garde.
Cependant dès l'année précédente, et lorsqu'on était dans le fort des
démêlés, le gouverneur avait jugé nécessaire de refaire son conseil, que
les troubles désorganisaient. Tous les anciens membres furent mis à la
retraite, et il en nomma de nouveaux, dont les opinions étaient plus en
harmonie avec les siennes. Il opéra encore d'autres changemens qui
firent une grande sensation à cause surtout de leur nouveauté; tout le
monde en regardait l'auteur comme un homme fort hardi, et ceux qui en
étaient les victimes feignirent de croire que cela était un exemple
dangereux à donner dans le système français de gouvernement partout
assez peu mobile de sa nature, et qui n'avait pas changé de caractère en
Canada[94].
[Note 94: «Ce moys icy il y eut changement de conseil, monsr. le
gouverneur en ayant de son authorité cassé ceux qui y estaient, et
institué 10 autres 4 à 4 pour chaque quatre moys de l'année, ensuite les
syndics ont été cassés et plusieurs autres choses nouvelles établies.»
_Journal des Jésuites, avril_ 1662.]
Mais son rappel vint l'interrompre au milieu de sa carrière de réforme.
Il fut remplacé (1663) par M. de Mésy. De retour en France, il passa au
service de l'empereur d'Allemagne, et fut tué l'année suivante en
défendant glorieusement le fort de Serin, sur les frontières de la
Croatie, emporté d'assaut par les Turcs commandés par le grand vizir
Kouprouli en personne, peu de temps avant la fameuse bataille de
St.-Gothard.
L'administration de ce gouverneur est remarquable par les changemens
qu'elle détermina dans la colonie. Le baron d'Avaugour contribua
beaucoup par sa droiture et par son énergie, à décider le roi à
travailler sérieusement à l'avancement de ce pays, et à y établir un
système plus propre à le faire prospérer. N'eût-il fait pour cela que
renverser les obstacles qu'opposait la petite oligarchie qui s'était
emparée alors de l'influence du gouvernement, il aurait encore bien
mérité du pays. Les querelles avec M. de Pétrée firent aussi ouvrir les
yeux sur les graves inconvénient de l'absence d'une administration
judiciaire, inconvéniens que l'évêque lui-même reconnut le premier, et
qu'il contribua efficacement à faire disparaître en appuyant, sinon en
suggérant, le projet d'établissement d'un conseil souverain.
Désintéressé dans la compagnie des cent associés, le gouverneur n'avait
point non plus de motif pour la ménager.
Aussi sa retraite marqua-t-elle le terme de l'existence de cette
compagnie qui ne comptait plus que 45 associés. Sur le désir du roi, le
24 février 1663, elle fit acte de démission que le monarque accepta en
mars suivant. Cet événement fut accompagné d'un changement radical dans
l'administration tant civile que politique du pays, qui avait été témoin
peu d'années auparavant d'une pareille révolution dans ses affaires
ecclésiastiques.
CHAPITRE II.
GUERRE CIVILE EN ACADIE.
1632-1667.
La France redevenue maîtresse de toute l'Acadie par le traité de
St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concède au commandeur de
Rasilli, gouverneur, à Charles Etienne de la Tour et à M. Denis.--Ces
concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se
font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts
qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; réponse
favorable.--Traité de paix et de commerce entre l'Acadie et la
Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonné.--Héroïsme de sa femme qui
repousse deux fois les troupes de Charnisé, successeur de
Rasilli.--Trahie par un étranger qui se trouve parmi ses suivans, elle
tombe avec le fort qu'elle défend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre
ses soldats, et l'oblige elle-même d'assister à l'exécution une corde au
cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en
Acadie.--Cromwell y envoie une expédition qui s'empare de Port-Royal et
de plusieurs autres postes [1654]; et il concède à la Tour, qui se met
sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et à Brown,
cette province qui fut ensuite rendue à la France par le traité de Breda
en 1667.
Richelieu se fit rendre par le traité de St.-Germain-en-Laye les
portions de l'Acadie dont l'Angleterre s'était emparée; mais il n'avait
pas encore l'intention sérieuse de coloniser cette contrée, qui fut
abandonnée aux traitans. Laissés à leur propre cupidité, sans frein pour
réprimer leur ambition dans ces déserts lointains où ils régnaient en
chefs indépendants, ceux-ci s'armèrent bientôt les uns contre les
autres, et renouvelèrent en quelque sorte les luttes des châtelains du
moyen âge. Heureusement ils ne faisaient encore guère de mal qu'à
eux-mêmes.
L'Acadie fut divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la
propriété furent donnés au commandeur de Rasilli, à Charles Étienne de
la Tour, fils de Claude, et à M. Denis. Au premier échut Port-Royal et
tout ce qui est au sud jusqu'à la Nouvelle-Angleterre; le second eut
depuis Port-Royal jusqu'à Canceau; et le troisième, la côte orientale du
Canada, depuis Canceau jusqu'à Gaspé. Rasilli fut nommé gouverneur en
chef de toutes ces provinces.
La Tour, désirant faire confirmer par le roi de France la concession de
terre faite à son père en 1627, sur lu rivière St. Jean, demanda et
obtint des lettres patentes à cet effet, et en outre la concession, en
1634, de l'île de Sable, de dix lieues en carré sur le bord de la mer à
la Hève, et enfin de dix autres lieues en carré à Port-Royal, avec les
îles adjacentes. Mais le commandeur de Rasilli fut si enchanté, en
arrivant à la Hève, des beautés naturelles de ce lieu et des avantages
que présentait pour le commerce le havre assez grand pour contenir mille
vaisseaux, qu'il la demanda à la Tour qui la lui céda. Il fortifia le
port et y établit sa résidence.
Ayant reçu ordre de la cour de prendre possession de tout le pays
jusqu'à la rivière Kénébec, il y envoya une frégate, qui trouva un petit
fort à Pemaquid (Penobscot) que les colons anglais de Plymouth avaient
élevé pour y déposer leurs marchandises de traite. La frégate s'en
empara et y laissa garnison, emportant les marchandises à la Hève; ce
poste avait déjà été pillé en 1632 par un corsaire français. Peu de
temps après cette capture Rasilli mourut, et ses frères cédèrent ses
possessions d'Acadie à M. d'Aulnay de Charnisé, qui reçut aussi en 1647
les provisions de gouverneur général de cette province.
Son premier acte, en prenant les rènes du gouvernement, fut d'abandonner
la Hève l'un des plus beaux ports de la Province et où le commandeur
avait fait un établissement florissant et à grands frais, et d'en
transporter tous les habitants à Port-Royal. Mais, soit rivalité dans la
traite des pelleteries où ils avaient tous deux engagé des sommes
considérables, soit mal-entendu au sujet des limites de leurs terres,
soit enfin jalousie de voisinage, la mésintelligence se mit bientôt
entre Charnisé et la Tour; elle alla si loin qu'ils ne trouvèrent point
d'autres moyens de vider leurs différends, qu'un appel aux armes. En
vain, Louis XIII écrivit-il une lettre au premier en 1638, pour fixer
les limites de son gouvernement à la Nouvelle-Angleterre d'un côté, et à
une ligne tirée du centre de la baie de Fundy à Canceau de l'autre, le
pays situé à l'ouest de cette ligne restant à son adversaire, excepté la
Hève et Port-Royal, qu'il garderait en échange du fort de la rivière
St.-Jean retenu par la Tour; cette lettre ne fit point cesser les
difficultés. Ils continuèrent à s'accuser mutuellement auprès du roi; et
Charnisé, ayant réussi à noircir son antagoniste dans l'esprit du
monarque, reçut l'ordre de l'arrêter et de l'envoyer prisonnier en
France. Il alla en conséquence mettre le siége devant le fort de
St.-Jean.
La Tour attaqué, tourna les yeux vers les colonies anglaises et
rechercha l'alliance des habitans de Boston. Comme les deux nations
étaient en paix, le gouverneur de cette ville n'osa point le soutenir
ouvertement; mais il voyait avec un secret plaisir les colons français
de l'Acadie se déchirer entre eux. Tant, écrivait Endecott à ce
gouverneur, tant que la Tour et d'Aulnay seront opposés l'un à l'autre,
ils s'affaibliront réciproquement. Si la Tour prend le dessus nous
aurons un mauvais voisin; je craindrais que l'on eût peu de sujet de se
réjouir d'avoir eu affaire avec ces Français idolâtres[95].
[Note 95: Lettre de John Endecott au gouverneur Winthrop, 19 avril 1643.
_Collections of Original papers relative to the History of the colony of
Massachusetts Bay._]
Cependant M. Winthrop permit peu de temps après à la Tour de prendre les
volontaires qui voudraient bien le suivre sur leur propre
responsabilité. Celui-ci nolisa de suite quatre vaisseaux et engagea 80
hommes dans le Massachusetts, lesquels, réunis aux cent quarante
protestans Rochellois qu'il avait déjà, le mirent en état non seulement
de faire lever le siége à Charnisé, mais de le poursuivre jusqu'au pied
des murailles de son propre fort.
Ce secours indirect ne lui fut pas donné sans susciter dans la
Nouvelle-Angleterre de l'opposition. De part et d'autre, en bons
puritains, l'on fit un étrange abus de la Bible pour prouver qu'on avait
raison et que son adversaire avait tort. Mais l'on réussit à démontrer
seulement qu'il est dangereux de laisser l'application de l'écriture
sainte à ceux qui sont intéressés à la mal interpréter. Le gouverneur
Winthrop, malgré ses beaux préceptes, avait su consulter les intérêts
matériels de sa province, et il ne put le dissimuler longtemps. «Le
doute pour nous, dit-il à ceux qui blâmaient sa conduite, était de
savoir s'il était plus sûr ou plus juste et plus honorable d'arrêter le
cours de la divine providence qui nous offrait l'occasion de secourir un
voisin infortuné en affaiblissant un ennemi dangereux, que de la laisser
marcher vers son but. Nous avons préféré la dernière alternative.» Tout
cela était pour se justifier d'avoir donné des soldats, des vaisseaux et
des armes au sujet rebelle d'un prince avec lequel on professait d'être
en paix!
Les États-Unis doivent une partie de leur grandeur au privilége qu'a eu
la Bible de fanatiser, pour ainsi dire, l'esprit de la nation plus
encore pour les choses de la terre que pour celles du ciel. Grands
lecteurs de l'ancienne loi des Juifs, ils montrent la même ardeur que
ceux-ci pour acquérir des richesses. Doit-on attribuer à cette lecture
la supériorité que les populations protestantes ont en général sur les
populations catholiques en matière de commerce, d'industrie et de
progrès matériels? La coïncidence nous paraît assez frappante pour
mériter d'être remarquée.