Cependant, ils prenaient tous les jours sur les Hurons une supériorité

décidée, que l'usage des armes à feu vint encore accroître. Les

Hollandais, les premiers fondateurs de l'Etat de la Nouvelle-York, alors

Nouvelle-Belgique, avaient commencé à en vendre aux Iroquois[86]. Le

chevalier de Montmagny fit des représentations à cet égard au gouverneur

de cette province, qui se contenta de répondre en termes vagues, mais

polis, sans changer de conduite. On le soupçonna même d'exciter

secrètement les Iroquois à la guerre, quoique les deux gouvernemens

fussent en paix. L'usage des nouvelles armes rendait ces barbares encore

plus redoutables. Les Hurons, qui ne paraissaient plus que l'ombre

d'eux-mêmes, s'aveuglaient sur l'orage qui les menaçait. Le fer et la

flamme désolaient leurs frontières, dont le cercle se rapetissait chaque

jour, et ils n'osaient remuer de peur de réveiller la colère de leur

ennemi, qui «voulait, disait-il, après avoir abattu la plupart de leurs

guerriers, ne faire avec eux qu'un seul peuple et qu'une seule terre.»

Le gouverneur français n'ayant point de troupes pour aller les défendre

dans leur pays, crut n'avoir rien de mieux à faire qu'à tâcher de leur

obtenir la paix, en employant pour cela l'influence que lui donnait la

supériorité du génie européen, à laquelle l'Iroquois même ne pouvait

entièrement se soustraire. Il s'aperçut que les deux partis avaient

besoin de repos. Il renvoya un des prisonniers iroquois, et le chargea

d'informer les cantons que s'ils voulaient sauver la vie aux autres, il

fallait qu'ils envoyassent sans délai des chargés de pleins pouvoirs

pour traiter de la paix. Cette menace eut son effet. Des ambassadeurs

vinrent la signer aux Trois-Rivières dans une assemblée solennelle et

nombreuse tenue sur la place d'armes du tort, en présence du

gouverneur-général. Un d'entre eux portant la parole, se leva, regarda

le soleil, puis ayant promené ses regards sur l'assemblée, «Ononthio,

dit-il, prête l'oreille, je suis la voix de mon pays. J'ai passé près du

lieu où les Algonquins nous ont massacrés ce printemps; j'ai passé vite,

et j'ai détourné les yeux pour ne point voir le sang de mes

compatriotes, pour ne point voir leurs corps étendus dans la poussière.

Ce spectacle aurait excité ma colère. J'ai frappé la terre, puis prêté

l'oreille; et j'ai entendu la voix de mes ancêtres, qui m'a dit avec

tendresse: calme ta fureur; ne pense plus à nous, car on ne peut plus

nous retirer des bras de la mort; pense aux vivans, arrache au glaive et

au feu ceux qui sont prisonniers; un homme vivant vaut mieux que

plusieurs qui ne sont plus. Ayant entendu cette voix, je suis venu pour

délivrer ceux que tu tiens dans les fers.» Il s'étendit ensuite sur le

sujet de son ambassade, et parla longtemps avec une grande éloquence.

[Note 86: Relation des Jésuites, et lettre du P. Jogues prisonnier des

Iroquois.]

Ce chef sauvage était bien fait de sa personne et de haute stature; il

avait de grands talens oratoires, était brave, hardi; mais fourbe et

railleur. Il revint plusieurs fois en Canada dans la suite chargé de

missions publiques.

Les Algonquins, les Montagnais, les Hurons, les Attikamègues furent

parties au traité. Parmi les Iroquois, il n'y eut que le canton des

Agniers qui le ratifia, parceque c'était aussi le seul avec lequel la

colonie fut en guerre ouverte.

Jusqu'à la fin de 1646, régna la paix la plus profonde. Toutes les

tribus faisaient la chasse et la traite ensemble, sans que la meilleure

intelligence cessât d'exister entre elles. Les missionnaires qui avaient

pénétré chez les Iroquois après la guerre, contribuaient beaucoup au

maintien de cet heureux état de chose, et paraissaient même avoir changé

les dispositions malveillantes des Agniers. Mais la paix avait déjà trop

duré au gré de ces peuples; et dans le temps où les hostilités

recommençaient entre les Hurons et les quatre cantons de la

confédération qui n'avaient pas signé le traité, une épidémie éclatait

qui fit de grands ravages dans le cinquième, tandis que les vers y

détruisaient aussi les moissons. La multitude crut que le P. Jogues,

l'un des missionnaires, était la cause de ces malheurs, et qu'il avait

jeté un sort sur la tribu. Un Iroquois superstitieux et fanatique le tua

d'un coup de casse-tête. Un jeune Français qui l'accompagnait subit le

même sort; on leur coupa à tous deux la tête et on les exposa sur une

palissade. Leurs corps furent jetés à la rivière.

Après une violation aussi flagrante du droit des gens, les Agniers,

certains qu'il n'y avait plus de paix possible, prévinrent leurs ennemis

et se mirent de toutes parts en campagne, égorgeant tout ce qui se

rencontrait sur leur passage. Des femmes algonquines, échappées comme

par miracle de leurs mains, apportèrent aux Français la nouvelle de ce

qui se passait. C'était à l'époque où le chevalier de Montmagny était

rappelé et remplacé par M. d'Aillebout. Ce rappel inattendu avait causé

de la surprise. Voici ce qui y donna lieu. Le commandeur de Poinci,

gouverneur-général des îles françaises de l'Amérique, avait refusé de

rendre les rênes du gouvernement à son successeur, et s'était maintenu

dans sa charge contre l'ordre du roi. Cette espèce de rebellion avait eu

des imitateurs. Pour couper court au mal, le conseil de sa Majesté avait

décidé, que désormais les gouverneurs seraient changés tous les trois

ans; et c'est en conséquence de cette résolution que le chevalier de

Montmagny était mis à la retraite.

Plusieurs événemens importans ont signalé l'administration de ce

gouverneur, parmi lesquels l'on doit compter l'établissement de l'île de

Montréal, et le commencement de la destruction des Hurons, qui sera

consommée sous celle de son successeur. Les Jésuites étendirent aussi de

son temps fort loin le cercle des découvertes dans le nord et dans

l'ouest du continent. Tel était leur zèle, que le P. Raimbaut avait même

formé le dessein de pénétrer jusqu'à la Chine en évangélisant les

nations, et de compléter ainsi le cercle des courses des missionnaires

autour du monde. Quoique les conquêtes de ces intrépides apôtres se

soient faites en dehors de l'action de son gouvernement, elles n'en

jettent pas moins de l'éclat sur lui.

Ce gouverneur chercha à imiter la politique de Champlain; et comme lui

il travailla constamment à tenir les Sauvages en paix. S'il n'a pas

toujours réussi, il faut en attribuer la cause à l'insuffisance de ses

moyens pour en imposer à ces barbares et mettre un frein à leur

ambition. Néanmoins il sut, par un heureux mélange de conciliation et de

dignité, se faire respecter d'eux, et suspendre longtemps la marche

envahissante des Iroquois contre les malheureux Hurons.

D'Aillebout, son successeur, était venu en Canada avec des colons pour

l'île de Montréal qu'il avait gouvernée en l'absence de Maisonneuve. Il

avait été ensuite promu au commandement des Trois-Rivières, poste alors

plus important que cette île, de sorte qu'il devait connaître le pays et

ses besoins; mais il prenait les rênes du gouvernement à une époque

critique. Et ne recevant point de secours, il ne put conjurer l'orage

qui allait éclater sur ses alliés avec une furie dont on n'avait pas

encore en d'exemple.

En 1648, les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les Hurons,

qui perdaient un temps précieux en négociations avec les Onnontagués qui

les amusaient à dessein. Ce peuple infortuné avait même refusé

l'alliance des Andastes, qui lui aurait assuré la supériorité sur ses

ennemis; et il était retombé dans sa première sécurité. Les Agniers

n'attendaient que cela pour fondre sur lui à l'improviste. La bourgade

de St.-Joseph, ainsi nommée par les missionnaires, et située sur les

rives du lac Huron, fut surprise et brûlée, et sept cents personnes, la

plupart vieillards, femmes et enfans, les guerriers étant absens, furent

impitoyablement égorgées. Le P. Daniel qui y était depuis 14 ans, mourut

héroïquement au milieu de ses ouailles: il refusa de les abandonner, et

resta au milieu du carnage administrant le baptême et l'absolution.

Après avoir engagé ceux de ses néophytes qui étaient près de lui à se

sauver dans le bois, il s'avança tranquillement au devant des ennemis

comme pour attirer sur lui toute leur attention, et reçut la mort en

proclamant la parole de Dieu.

Dans le mois de mars suivant une autre bourgade, celle de St.-Ignace,

fut surprise et 400 personnes furent taillées en pièces; il ne se sauva

que trois hommes qui donnèrent l'alarme à la bourgade de St.-Louis, dont

les femmes et les enfans eurent seulement le temps de prendre la fuite;

quatre-vingts guerriers restèrent pour la défendre; ils repoussèrent

deux attaques successives; mais l'ennemi ayant pénétré dans le village à

la troisième, ils furent tués ou pris, après avoir combattu avec la plus

grande valeur. C'est au sac de ce village que les PP. Bréboeuf et

Lallemant furent faits prisonniers. On sait avec quel courage ces deux

missionnaires moururent, après avoir enduré les tourments les plus

affreux que peut inventer la cruauté raffinée des barbares.

Ces massacres furent suivis de plusieurs combats où le succès fut

d'abord partagé; mais à la fin l'avantage resta aux Iroquois, qui

gagnèrent une bataille où les principaux guerriers hurons succombèrent

accablés sous le nombre. Après d'aussi grands désastres, les débris de

la nation, saisis d'une terreur panique, abandonnèrent leur pays. En

moins de huit jours toutes les bourgades furent désertes, excepté celle

de Ste.-Marie, la plus considérable de toutes, et que la famine fit

bientôt également évacuer. Les habitants se retirèrent dans la

profondeur des forêts, ou chez les peuples voisins. Les généreux

missionnaires ne quittèrent point ces restes infortunés d'une grande

nation, et partagèrent avec eux leur exil. Ils proposèrent l'île de

Manitoualin (Ekaentouton) dans le lac Huron, pour retraite. C'est une

île de 40 lieues de longueur, mais étroite, qui était inoccupée, et où

la pêche et la chasse étaient abondantes. Les Hurons ne purent se

résoudre à s'expatrier si loin; ils ne voulurent pas même quitter

entièrement leur patrie, et se réfugièrent dans l'île de St.-Joseph, peu

éloignée de la terre ferme, le 25 mai 1649. Ils formèrent une bourgade

de 100 cabanes, les unes de 8 les autres de 10 feux, sans compter un

grand nombre de familles qui se répandirent dans les environs et le long

de la côte pour la commodité de la chasse. Mais le malheur les

poursuivait partout.

Comptant sur la chasse et la pêche, ils semèrent peu de maïs; mais la

chasse fut bientôt épuisée et la pêche ne produisit rien; de sorte

qu'avant la fin de l'automne les vivres commençaient à manquer. Quelle

perspective pour un long hiver! L'on fut bientôt réduit à la dernière

extrémité, à toutes les horreurs de la famine. L'on déterrait les morts

pour se nourrir de leurs chairs corrompues; les mères mangeaient leurs

propres enfans expirés sur leur sein faute de nourriture. Les liens du

sang et de l'amitié furent oubliés; et pour conserver des jours

presqu'éteints le fils se repaissait avec une effrayante énergie du

cadavre de l'auteur de ses jours. Les suites ordinaires de ce fléau ne

se firent pas attendre. Les maladies contagieuses éclatèrent et

emportèrent une partie de ceux que la faim avait épargnés. Les

missionnaires, comme toujours, se comportèrent en véritables hommes de

Dieu au milieu de ces scènes de désolation. Leur noble et généreuse

conduite repose la vue dans ce lugubre tableau.

Dans leur désespoir, plusieurs des malheureux Hurons attribuaient leur

situation à ces apôtres dévoués. Les Iroquois nos ennemis mortels,

s'écriaient-ils avec douleur, ne croient point en Dieu, ils n'aiment

point les prières, leurs méchancetés sont sans bornes, et néanmoins ils

prospèrent. Nous, depuis que nous abandonnons les coutumes de nos

ancêtres, ils nous tuent, ils nous massacrent, ils nous brûlent, ils

renversent nos bourgades de fond en comble. Que nous sert de prêter

l'oreille à l'Évangile, puisque la foi et la mort marchent ensemble.

Depuis que quelques uns de nous ont reçu la prière, on ne voit plus de

_têtes-blanches_, ajoutaient-ils dans leur expressif langage, nous

mourrons tous avant le temps. (_Relation des Jésuites_ 1643-4).

En effet, des tribus qui comptaient huit cents guerriers étaient

réduites à trente; il ne restait que des femmes et quelques vieillards.

Tandis que la faim et la maladie décimaient ainsi la population de l'île

St.-Joseph, les Iroquois, au nombre de trois cents, s'étaient mis en

campagne, et l'on ignorait de quel côté ils porteraient leurs coups. La

bourgade de St.-Jean était la plus voisine depuis l'évacuation de celle

de Ste.-Marie, et on y comptait 600 familles. L'irruption des Iroquois y

fut regardée comme une bravade, et l'on marcha au-devant d'eux pour leur

donner la chasse. Ceux-ci les évitèrent par un détour, et se

présentèrent tout à coup au point du jour à la vue de St.-Jean. Ils

firent leur cri et tombèrent sur la population éperdue le casse-tête à

la main. Tout fut massacré ou traîné en esclavage. Le P. Garnier périt,

comme le P. Daniel, au milieu de ses néophytes. Mais rien n'ébranlait le

courage de ces religieux dévoués. Cependant les Hurons de l'île de

St.-Joseph étaient réduits à 300. Qu'étaient devenus les autres? La

famine et l'épidémie avaient chassé ceux qu'elles n'avaient pas tués, et

qui ne quittèrent ce lieu que pour aller mourir plus loin. Une partie

s'enfonça et périt dans les glaces en voulant gagner la terre ferme; les

autres, divisés par troupes, s'étaient réfugiés dans des lieux écartés

et dans les montagnes inaccessibles du Nord; mais les Iroquois comme des

loups altérés de sang les poursuivirent dans leur retraite, et firent un

affreux carnage de ces misérables épuisés par les souffrances inouïes

qu'ils avaient endurées. Ceux qui survivaient à St-Joseph ne s'y croyant

plus en sûreté, et s'attendant à être attaqués d'un moment à l'autre,

supplièrent le P. Ragueneau et les autres missionnaires de se mettre à

leur tête, de rassembler leurs compatriotes dispersés, et d'aller

solliciter du gouverneur français une retraite où ils pussent cultiver

tranquillement la terre, sous sa protection. Ils prirent la route du lac

Nipissing et de la rivière des Outaouais afin d'éviter les Iroquois,

route écartée dans laquelle cependant ils trouvèrent encore de terribles

marques du passage de ces barbares; et après avoir été deux jours à

Montréal, où ils ne se croyaient pas en sûreté tant leur terreur était

profonde, ils arrivèrent à Québec en juillet 1650, où le gouverneur les

reçut avec beaucoup de bienveillance.

De ceux qui ne les avaient pas suivis, les uns se mêlèrent avec des

nations voisines sur lesquelles ils attirèrent la haine des Iroquois;

d'autres allèrent s'établir jusque dans la Pensylvanie; ceux-ci

remontèrent au-dessus du lac Supérieur, et ceux-là enfin se présentèrent

à leurs vainqueurs, qui les reçurent et les incorporèrent avec eux. De

sorte que non seulement leur pays, mais encore tout le cours de la

rivière des Outaouais naguère très-peuplé, ne présentèrent plus que des

déserts et des forêts inhabitées. Les Iroquois avaient mis douze ans

pour renverser les frontières des Hurons, et ensuite moins de deux ans

pour disperser cette nation aux extrémités de l'Amérique.

A l'époque où d'Aillebout prenait les rênes du gouvernement, un envoyé

diplomatique de la Nouvelle-Angleterre arrivait à Québec pour proposer

au Canada un traité de commerce et d'alliance perpétuelle entre les deux

colonies, subsistant indépendamment des guerres qui pourraient survenir

entre les deux couronnes, et à peu près semblable à celui qui venait

d'être conclu avec l'Acadie. Cette proposition occupa quelque temps les

deux gouvernemens coloniaux. Le Jésuite Druillettes fut même délégué à

Boston pour cet objet en 1650 et 1651; mais les Français, dont le

commerce était gêné par les courses des Iroquois, voulaient engager la

Nouvelle-Angleterre dans une ligue offensive et défensive contre cette

confédération indienne. Cette condition fit manquer la négociation. Les

Anglais n'avaient point d'intérêt à se mêler de cette guerre, et ils ne

voulaient pas courir le risque d'attirer sur eux les armes de ces

Sauvages. (_Voyez_ dans l'Append. (B.) la réponse du gouvernement

fédératif de la Nouvelle-Angleterre).

Cette année si funeste par la destruction de presque toute la nation

huronne, finit par la retraite de M. d'Aillebout, qui s'était vu avec

douleur réduit à être le témoin inutile de cette grande catastrophe. Il

s'établit et mourut dans le pays. M. de Lauson lui succéda. C'était un

des principaux membres de la compagnie des cent associés, et il avait

toujours pris une grande part à ses affaires. Il se montra aussi

incapable dans son administration que cette compagnie s'était montrée

peu zélée pour le bien de la colonie, qu'il trouva dans un état

déplorable. Les Iroquois, enhardis par leurs succès inouïs dans les

contrées de l'ouest du Canada, se rabattirent sur celles de l'est, et

leurs bandes se glissaient à la faveur des bois jusque dans le voisinage

de Québec. Ils tuèrent M. Duplessis Bochart, gouverneur des

Trois-Rivières et brave officier, dans une sortie qu'il faisait contre

eux. Mais ils s'aperçurent bientôt cependant qu'ils n'auraient rien à

gagner contre les Français. Ils prirent en conséquence le parti de

demander la paix, qui fut signée et ratifiée en 1653 et 1654. Elle

répandit une joie universelle parmi les Indiens, et ouvrit de nouveau

les cinq cantons au zèle des missionnaires[87].

[Note 87: Les PP. Lemoine, Chaumonot, Dablon, Lemercier, Mesnard, Fremin

y évangélisèrent.]

Cette paix en rendant libres toutes les communications, dévoila de

nouveaux intérêts et fit naître de nouvelles jalousies. Les quatre

cantons supérieurs, en faisant le commerce des pelleteries avec les

Français, excitèrent l'envie des Agniers, voisins d'Orange, qui dès lors

désirèrent la guerre, pour mettre fin à un négoce qu'ils regardaient

comme leur étant préjudiciable. Pour des raisons contraires ceux-là ne

voulaient pas rompre avec le Canada avec lequel ils pouvaient

communiquer plus facilement qu'avec la Nouvelle-Belgique. Dans cet état

de choses, la paix ne pouvait durer longtemps; et les Agniers qui

l'avaient signée malgré eux, n'attendaient qu'un prétexte pour se mettre

en campagne; ils le trouvèrent bientôt.

Vers 1655, la confédération acheva de détruire les Eriés, qui habitaient

les bords méridionaux du lac qui porte leur nom. Le canton des

Onnontagués vit dans cet événement une nouvelle raison de resserrer

d'avantage son alliance avec les Français; et inspiré par les

missionnaires, il pria M. de Lauson de former un établissement dans le

pays, chose que l'on désirait depuis longtemps. L'année suivante, le

capitaine Dupuis partit pour s'y rendre avec 50 colons. Les habitans de

Québec, répandus sur le rivage, les regardèrent s'éloigner comme des

victimes livrées à la perfidie indienne, et qu'ils ne comptaient plus

revoir. Cette petite colonie s'arrêta sur le lac Gannentaha (Salt Lake),

dans l'endroit où est aujourd'hui le village de Saline (Nouvelle-York).

Elle ne fut pas plutôt au milieu des Onnontagués qu'ils en devinrent

jaloux. Les Agniers avaient, à la première nouvelle du départ de Dupuis,

envoyé 400 hommes pour la surprendre en route et la détruire toute

entière s'il était possible; mais ils n'avaient pu l'atteindre. Ce

guet-apens fit reprendre les armes; et la guerre recommencée mit fin à

tous les avantages que les quatre cantons attendaient de leur traité

avec le Canada; les Onnontagués se refroidirent d'abord, et ensuite

conspirèrent contre leurs hôtes.

Les Hurons descendus avec le P. Ragueneau avaient été établis dans l'île

d'Orléans, où ils cultivaient la terre. Un jour une bande d'Agniers en

surprit 90 de tout âge et de tout sexe, en tua une partie et fit le

reste prisonnier. Ces malheureux ne se croyant plus en sûreté dans

l'île, revinrent à Québec, et de dépit de ce que les Français, à leur

gré, ne leur accordaient pas assez de protection, une partie d'entre eux

se donna tout à coup et sans réfléchir aux Agniers, puis ensuite

regretta sa précipitation. Ce peuple semblait avoir perdu la capacité de

se gouverner. Ils finirent les uns par passer aux Onnontagués, les

autres aux Agniers, et le reste par demeurer au milieu des Français.

C'est à cette occasion que les Agniers envoyèrent une députation de 30

délégués à Québec, pour réclamer les Hurons qui s'étaient donnés à eux.

Elle eut l'audace de demander au gouverneur d'être entendu dans une

assemblée générale des blancs et des Indiens, et celui-ci eut la

faiblesse de l'accorder. Elle parla avec insolence à cet homme incapable

qui ne savait pas même se faire respecter, et qui sembla dans cette

circonstance recevoir humblement la loi d'une simple peuplade iroquoise.

Ce gouverneur, dénué de toute énergie, eut pour successeur le vicomte

d'Argenson, qui débarqua à Québec en 1658. C'était au moment où la

guerre devenait la plus vive. Dupuis arrivait du lac Gannentaha. Il

avait été informé dans l'hiver par un Sauvage mourant, de ce que des

mouvemens de guerriers dans les cantons lui avaient déjà fait

pressentir, que la destruction de sa colonie avait été résolue. N'étant

pas assez fort pour résister, il dut songer au moyen de s'échapper. A

cet effet dès que le petit printemps fut venu, il donna un grand festin

aux Iroquois; et pendant qu'ils étaient encore plongés dans le sommeil

et dans l'ivresse, il partit par la rivière Oswego, avec tout son monde

dans des canots qu'il avait fait construire secrètement.

Le vicomte d'Argenson trouva le Canada en proie aux courses et aux

déprédations des Sauvages. On ne marchait plus qu'escorté et armé dans

la campagne. Les annales de cette époque contiennent des relations de

nombreux faits d'armes et d'actes de courage individuel extraordinaires:

tout le monde était devenu soldat.

En 1660, 17 colons, commandés par Daulac, furent attaqués par 500 ou 600

Iroquois dans un mauvais fort de pieux au pied du Long-Sault; ils

repoussèrent, aidés d'une cinquantaine de Hurons ou Algonquins, tous

leurs assauts pendant dix jours. Abandonnés à la fin par la plupart de

leurs alliés, le fort fut emporté et ils périrent tous. Un des quatre

Français qui restaient avec quelques Hurons lorsque l'ennemi pénétra

dans l'intérieur de la place, voyant que tout était perdu, acheva à

coups de hache ses camarades qui n'étaient que blessés, pour les

empêcher de tomber vivans entre les mains du vainqueur.[88]

[Note 88: Relation des Jésuites.]

Le dévouement de Daulac et de ses intrépides compagnons, sauva le pays,

ou du moins arrêta les premiers efforts de l'orage qui allait éclater

sur lui, et en détourna le cours. En effet, les ennemis, dont la perte

avait été très-considérable, furent si effrayés de cette résistance,

qu'ils abandonnèrent une grande attaque qu'ils s'en allaient faire sur

Québec, où la nouvelle de leur approche avait jeté la consternation.

Leur projet était, après s'être emparé de cette ville, de mettre tout à

feu et à sang dans le pays. Tous les couvens qui étaient de pierre à

Québec furent fortifiés, percés de meurtrières, et armés. Une partie des

habitans se retira dans les forts; les autres mirent leurs maisons en

état de défense. L'on se barricada de tous côtés dans la basse ville, où

l'on posa plusieurs corps de garde. Toute la population était sous les

armes et veillait nuit et jour, chacun étant déterminé de vendre

chèrement sa vie.

Un Huron, le seul des compagnons de Daulac qui s'échappa, informa le

premier les habitans de la retraite des Iroquois. On chanta le _Te Deum_

dans les églises en action de grâces; mais l'on ne fut complètement

rassuré que longtemps après, car l'on craignait encore que ces barbares

ne vinssent dans l'automne ravager les campagnes.

Cependant ils se lassèrent encore une fois d'une guerre dans laquelle

ils n'avaient de succès que sur des hommes isolés, et qui leur coûtait

beaucoup de monde. Ils commencèrent par retirer leurs partis du Canada,

et les cantons d'Onnontagué et de Goyogouin envoyèrent des députés à

Montréal pour demander la paix. Quoique l'on eût peu de confiance dans

la parole de ces Sauvages, le gouverneur pensa qu'une mauvaise paix

valait encore mieux qu'une guerre avec des ennemis qu'il ne pouvait

atteindre ni aller attaquer dans leur pays, faute de soldats. Ces deux

cantons, où il y avait plusieurs chrétiens, demandaient aussi un

missionnaire. Le P. Lemoine s'offrit d'y aller; il fut chargé de la

réponse du gouverneur et des présens qu'il leur envoyait.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 14 / 30 段