Rien n'autorise donc à croire que les facultés intellectuelles des

Indiens fussent inférieures à celles des barbares qui ont renversé

l'empire Romain. S'ils ont succombé devant la civilisation, c'est que

cette civilisation leur est apparue tout à coup, sans transition, avec

toute la hauteur qu'elle avait acquise dans quinze siècles. On a voulu

leur enseigner en quelques années, ce qu'on avait mis soi-même tant de

temps à apprendre. Il aurait fallu les former graduellement, et non pas

faire briller tout à coup sur leur intelligence encore si faible, tout

l'éclat des feux étincellans du génie moderne.

Si les Indiens n'ont jamais été civilisés, s'ils étaient avec cela

susceptibles de le devenir, il est impossible non plus de croire qu'ils

soient venus même en contact avec aucune autre nation plus avancée

qu'eux, car ils en auraient conservé quelque chose. Ils ne connaissaient

point la vie pastorale; ils n'avaient ni vaches, ni moutons, et ils

ignoraient l'usage du lait pour la nourriture.[74] La cire leur était

également inconnue de même que le fer. Ils n'auraient jamais perdu

l'usage de ce métal, qui eût été d'un si grand avantage pour eux, s'ils

en eussent une fois acquis la connaissance. Doit-on inférer de là que

leurs ancêtres n'ont pas émigré de l'Asie, où toutes ces choses sont

connues et utilisées? D'où viennent donc les hommes de la race rouge?

Sont-ils les propres enfans du sol américain? Mais, d'un côté,

l'Amérique centrale aurait été jadis civilisée; les ruines de Palenque

et de Mitla sur le plateau du Mexique indiquent l'existence d'une nation

très avancée dans les arts; et de l'autre, la race rouge offre une

ressemblance frappante avec la race mogole. M. Ledyard, voyageur

américain, écrivait de la Sibérie, que les Mogols ressemblaient sous

tous les rapports aux Aborigènes de l'Amérique. Ces diverses

circonstances réunies et comparées semblent appuyer et détruire à la

fois les diverses hypothèses de l'ingénuité humaine. L'on a découvert

dans l'Amérique les traces d'un courant d'émigration venant du

nord-ouest et allant vers l'est et le sud. Les Tschukchi du nord-est de

l'Asie et les Esquimaux de l'Amérique paraissent avoir la même origine,

comme semble le prouver l'affinité de leurs langues. On a remarqué que,

quoique les Tschukchi et les Tungousses n'entendent rien à la langue des

Esquimaux, ceux-ci les regardaient néanmoins comme des peuples de la

même race qu'eux[75]. Les Tungousses de la Sibérie sont l'image de nos

Indiens; et si nous parcourons l'Amérique en partant du nord, nous

trouvons plus de langues primitives vers le golfe du Mexique que partout

ailleurs,[76] comme si les nations, arrêtées par le rétrécissement

soudain du continent en cet endroit, s'étaient précipitées les unes sur

les autres. Néanmoins aucune de ces langues n'a d'analogie avec celles

de l'Asie ou de l'Europe. Si l'on adopte l'hypothèse de l'émigration

asiatique,[77] il faut supposer que les Esquimaux et les Tschukchi

formaient la queue de cet immense torrent de population, qui s'est

arrêté au moment où ces deux peuples étaient, l'un sur la rive de

l'Amérique, et l'autre sur celle de l'Asie, séparés au détroit de

Behring par un bras de mer de quarante quatre milles géographiques de

largeur seulement. Les Californiens et les Aztèques prétendent, d'après

leurs traditions, venir du nord.[78] On a inventé bien des systèmes pour

expliquer l'origine des Indiens; les uns les font descendre des tribus

perdues d'Israël,[79] les autres des peuples de l'Atlas,[80] ceux-ci des

Chinois, ceux-là des nations polynésiennes; et en effet nous ignorons

combien le globe a subi de révolutions physiques dans les mers du sud et

dans l'océan Pacifique et Atlantique[81]; des continens peuvent y avoir

été submergés, et qui sait si les nombreuses îles qu'on y rencontre,

n'en sont pas des débris? Suivant la tradition des Indous, il existait

autrefois une région nommée Atala, laquelle s'est abîmée dans la

mer[82]. Mais, à l'aide de ces suppositions, on peut enfanter ainsi bien

des hypothèses, sans que les unes jettent plus de lumière sur la

question qui nous occupe que les autres. Jusqu'à ce que l'on ait des

données plus certaines; que l'étude comparée des races et des langues

américaines et asiatiques soit plus approfondie; que l'archéologie nous

ait mieux fait connaître, par ses découvertes, tous les secrets que peut

renfermer ce continent sur son ancienne histoire, il est donc plus sage

de se ranger à l'opinion qui paraît la plus vraisemblable, d'après

toutes les connaissances qui ont été recueillies jusqu'à ce jour,

savoir; que les Sauvages de l'Amérique septentrionale ont eu leur

berceau dans les déserts de la Tartarie.

[Note 74: «Il existe entre les Sauvages américains et les

Arabes-Bédouins d'Afrique et d'Asie, cette différence essentielle, que

le Bédouin vivant sur un sol pauvre d'herbage, a été forcé de rassembler

près de lui, et d'apprivoiser des animaux doux et patiens, de les

traiter avec économie et douceur, et de vivre de leur produit, lait et

fromage, plutôt que de leur chair; comme aussi de se vêtir de leur poil

plutôt que de leur peau; en sorte que par la nature de ces circonstances

topographiques, il a été conduit à se faire pasteur et à vivre

frugalement sous peine de périr tout à fait: tandis que le Sauvage

américain, placé sur un sol luxuriant d'herbes et de bocages, trouvant

difficile de captiver des animaux toujours prêts à fuir dans la forêt,

trouvant même plus attrayant de les y poursuivre, et plus commode de les

tuer que de les nourrir, a été conduit par la nature de sa position à

être chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair.»

Volney:--_Tableau des États-Unis._]

[Note 75: G. P. Muller: _Voyages et découvertes des Russes._]

[Note 76: Gallatin.]

[Note 77: Le P. Acosta supposait que l'Amérique avait été peuplée par le

nord de l'Asie ou de l'Europe ou par les terres qu'il supposait voisines

du Détroit de Magellan.]

[Note 78: Les _Chichimèques_ qui s'établirent sur le lac de Mexico, et

les Mexicains qui les subjuguèrent, venaient de la Californie. _Herrera,

&c._]

[Note 79: Arias Montanus, et une foule d'autres jusqu'à Adair, &c.]

[Note 80: Grotius.]

[Note 81: J. H. McCulloch: _Researches on America_, p. 35.]

[Note 82: Recherches Asiatiques.]

LIVRE III.

CHAPITRE I.

DISPERSION DES HURONS.

1632-1663.

Louis Kirtk rend Québec à la France en 1632.--Champlain revient en

Canada comme gouverneur, et travaille à s'attacher les Indigènes plus

étroitement que jamais.--Collége des Jésuites construit à Québec.--Mort

de Champlain, (1635).--M. de Montmagny le remplace.--Guerre entre la

confédération iroquoise et les Hurons; les succès sont partagés.--Le P.

Le Jeune établit le village indien de Sillery.--Fondation de Montréal

(1641), par M. de Maisonneuve.--Fondation de l'Hôtel-Dieu et du couvent

des Ursulines.--Paix entre toutes les nations indiennes; elle est rompue

par les Agniers.--M. d'Aillebout relève M. de Montmagny comme gouverneur

de la Nouvelle-France.--La guerre devient extrêmement vive entre les

Iroquois et les Hurons: succès prodigieux des premiers; les Hurons ne

pouvant leur tenir tête sont dispersés, les uns vers le lac Supérieur,

d'autres vers la baie d'Hudson, le reste vers le bas St.-Laurent

(1649-50).--La Nouvelle-Angleterre fait proposer au Canada un traité de

commerce et d'alliance perpétuelle.--M. de Lauson succède à M.

d'Aillebout.--Les Iroquois après leurs victoires sur les Hurons, lâchent

leurs bandes sur les établissemens français.--M. d'Argenson vient

remplacer M. de Lauson.--Le dévouement de Daulac sauve le Canada.--Les

Iroquois demandent et obtiennent la paix.--Le baron d'Avaugour arrive

comme gouverneur à Québec; remontrances énergiques qu'il fait à la cour

sur l'abandon de la colonie; on y envoie 400 hommes de

troupes.--Dissensions entre le gouverneur et l'évêque, M. de

Pétrée.--Célèbre tremblement de terre de 1663.--Rappel de M. d'Avaugour

auquel succède M. de Mésy.--La compagnie des cent associés rend le

Canada au roi et se dissout (1663).

Le Huguenot, Louis Kirtk, garda Québec environ trois ans pour

l'Angleterre, et rendit cette ville à M. de Caen, conformément au traité

de St.-Germain-en-Laye, en 1632. La compagnie des cent associés ne s'en

mit en possession cependant que l'année suivante. Champlain, nommé de

nouveau gouverneur, arriva avec une escadre richement chargée, et

débarqua en Canada, où il trouva tout comme il l'avait laissé; il reprit

l'administration comme après une absence ordinaire. Une garde de soldats

armés de piques et de mousquets, entra tambour battant dans le fort

St.-Louis, qui fut remis à M. du Plessis Bochard.

Voyant le peu d'efforts que la France avait faits pour défendre ce pays,

il chercha suivant son ancien système, à s'attacher plus étroitement que

jamais les populations indiennes, surtout les Hurons. Il leur envoya des

missionnaires pour leur porter l'Evangile. Ces missionnaires étaient les

Jésuites, qui avaient remplacé les Récollets, exclus sous prétexte que,

dans une nouvelle colonie, ces moines mendians sont plus à charge

qu'utiles.

En même temps que la cour donnait des ordres très stricts pour défendre

l'exercice de tout autre culte que du culte catholique, elle n'envoyait

que des colons industrieux et de bonnes moeurs. De cette manière

l'émigration se composa ou d'ouvriers utiles, ou de personnes de bonne

famille, qui s'y transportaient dans la vue d'y jouir plus

tranquillement de leur religion, qu'elles ne pouvaient le faire dans les

provinces du royaume où les protestans étaient en majorité. Elle fut

plus abondante que de coutume. Le pays sembla enfin prendre une nouvelle

vigueur.

C'est vers cette époque, à la fin de 1635, que l'on commença la bâtisse

du collège de Québec. Cet édifice fut fondé par le Jésuite, René de

Rohaut, fils du marquis de Gamache, et placé sous l'administration de

son ordre, spécialement pour l'éducation. Le gouvernement y ajouta

ensuite de grands biens, et l'ordre lui-même en acheta d'autres.

Lors de l'extinction complète de cette communauté, en 1801, par décret

du gouvernement britannique, l'administration militaire s'empara du

collège; et le reste des biens fut abandonné à la régie d'une

commission, en violation des traités et du droit de propriété

privée[83]. Cependant, sur les remontrances de la chambre d'assemblée du

Bas-Canada, Guillaume IV reconnut la destination de cette fondation, et

ordonna que les revenus en fussent laissés à la disposition des

chambres; mais l'on ne voulut restituer le collège, dont on avait fait

une caserne, qu'à la condition que la province ferait bâtir un autre

local pour loger les troupes.

[Note 83: Un salaire de £200 fut pris sur les revenus de ces biens, pour

payer un ministre protestant en qualité de chapelain du collége!]

A peine venait-on de jeter les fondemens de ce premier temple élevé à la

science dans ce pays, que la joie publique fut troublée par la mort de

Champlain, arrivée le 25 décembre, (1635.)

Natif de Brouage en Saintonge, (Charente-Inférieure,) il embrassa, comme

beaucoup de ses concitoyens, le métier de la mer, et se distingua au

service d'Henri IV. Sa conduite ayant attiré sur lui l'attention du

commandeur de Chaste, celui-ci lui fournit l'occasion d'entrer dans une

carrière qui devait le mener à l'immortalité.

Champlain avait toutes les qualités nécessaires pour remplir la mission

dont il fut chargé. A un jugement droit et perspicace, à un grand

courage et une persévérance dont près de 30 ans d'efforts pour fonder

cette vaste province, sont la preuve, il joignait le don précieux, pour

un homme dans sa situation, d'une grande décision de caractère, personne

mieux que lui ne sachant prendre un parti dans une occasion difficile et

qui ne souffrait point de délai. Son génie pratique pouvait concevoir et

suivre sans jamais s'en écarter un plan compliqué. Il assura ainsi à son

pays la possession des immenses contrées de la N.-France, sans le

secours presque d'un seul soldat, et par le seul moyen des missionnaires

et d'alliances contractées à propos. Il a été blâmé de s'être déclaré

contre les Iroquois; mais l'on ne doit pas oublier que la guerre

existait entre les Indigènes lorsqu'il arriva dans le pays, et qu'il ne

cessa jamais de faire des efforts pour les maintenir en paix. Sa mort

fut un grand malheur pour les Hurons, qui avaient beaucoup de confiance

en lui, et qu'il aurait peut-être arrachés à la destruction qui vint

fondre sur eux peu de temps après.

On lui a reproché aussi de ne pas s'être imposé de suite comme médiateur

entre les parties belligérantes. Mais on oublie qu'il était impossible

alors de forcer les Indigènes à reconnaître une suprématie; il fut

obligé de subir les conséquences des événemens qu'il ne pouvait

maîtriser, dans l'intérêt de la conservation de son établissement.

Comme écrivain, il ne peut être jugé avec sévérité. Ce n'est pas dans un

marin du 17e siècle, que l'on doit chercher un littérateur élégant. Mais

on trouve en lui un auteur fidèle et un observateur judicieux et

attentif, rempli de détails sur les moeurs des Sauvages et la géographie

du pays. Il était bon géomêtre. L'esprit naturellement religieux, et

touché de l'humilité de l'école contemplative, il choisit de préférence

pour sa colonie, des moines de l'ordre de St.-François, parcequ'ils

étaient, disait-il, sans ambition. Les Jésuites firent tant à la cour,

qu'ils obtinrent ensuite de les remplacer; et, quelque soit le motif qui

les fit agir, il n'est pas douteux que leur influence fut d'un grand

service à Champlain. Plus d'une fois les rois de France, sur le point

d'abandonner la colonie, en furent empêchés principalement par des

motifs de religion; et dans ces momens-là, les Jésuites, intéressés au

Canada, en secondèrent puissamment le fondateur.

Champlain avait une belle figure et un port noble. Une constitution

vigoureuse le mit en état de résister à toutes les fatigues de corps et

d'esprit qu'il éprouva dans sa rude carrière. Il traversa l'Atlantique

plus de vingt fois, pour aller défendre les intérêts de Québec à Paris.

En perdant Henri IV, deux ans après la fondation de cette colonie, il

perdit un ami et un bon maître, qu'il avait fidèlement servi, et qui lui

aurait été d'un grand secours.

On lui donna pour successeur M. de Montmagny, chevalier de Malte, qui

résolut de marcher sur les traces de son prédécesseur.

L'établissement de la compagnie des cent associés avait fait tant de

bruit, que les Hurons en avaient conçu les plus vastes espérances. Loin

de suivre les avis prudens que Champlain leur avait si souvent donnés,

relativement à la conduite qu'ils devaient tenir avec la confédération

iroquoise, ils s'abandonnèrent, dans l'attente de secours imaginaires, à

une présomption fatale qui fut cause de leur perte.

Leur ennemi usa d'abord de stratagème, et les divisa pour les détruire

plus facilement. Il fit une paix simulée avec le gros de la nation, et,

sous divers prétextes, attaqua les bourgades éloignées[84]. L'on ne

découvrit la perfidie que lorsque le cri de guerre retentit pour ainsi

dire au coeur de la nation. Elle n'était pas préparée à repousser les

attaques d'un ennemi implacable, qui marchait précédé de la terreur. Les

Hurons perdirent la tête, et toutes leurs mesures se ressentirent du

trouble de leur esprit: ils marchaient de faute en faute. Rien n'humilie

davantage aujourd'hui, dit Charlevoix, les foibles restes de cette

nation, que le souvenir d'un si prodigieux aveuglement.

[Note 84: Relation des Jésuites, (1640).]

Cependant, cette guerre entre les Sauvages suffit pour désabuser ceux

qui croyaient que la colonie pouvait faire la loi à toutes les nations

de l'Amérique depuis l'existence de la nouvelle compagnie; elle fit voir

que ce grand corps, qui en imposait tant de loin, n'était que néant, et

que rien n'était plus fallacieux que ses promesses.

C'est en 1636, que les Iroquois tentèrent une irruption dans le coeur du

pays des Hurons. Quatre ans plus tard, la guerre recommença avec plus de

vigueur que jamais; mais ceux-ci, instruits par leurs malheurs et

devenus plus circonspects, tenaient tête à leur ennemi, sur lequel ils

remportaient quelquefois des avantages signalés, car ils ne lui en

cédaient point en courage. Leurs désastres provenaient de leur

indiscipline et de leur trop grande présomption. Voyant cette opposition

inattendue, les Iroquois, toujours plus habiles, voulurent unir la

politique aux armes, et feignirent de menacer les Trois-Rivières, où

commandait M. de Champflour, et lorsqu'on s'y attendait le moins, ils

demandèrent la paix au gouverneur-général, et rendirent les prisonniers

français. Mais ce dernier ne tarda pas à reconnaître leur mauvaise foi,

et rompit la négociation.

Cependant sa situation était des plus pénibles, se trouvant pour ainsi

dire réduit à être témoin de la lutte des Sauvages, et exposé à leurs

insultes, sans pouvoir à peine, faute de troupes, faire respecter son

pavillon qu'ils venaient braver jusque sous le canon des forts, et

encore moins tenir la balance entre les deux partis. L'état de faiblesse

dans lequel on le laissait languir était un sujet d'étonnement pour tout

le monde; et l'on ne savait que penser de la conduite de la fameuse

compagnie des cent associés, qui donnait à peine signe d'existence. Le

progrès que faisait alors le Canada était dû entièrement à des efforts

individuels. L'établissement de Sillery et celui de Montréal furent

commencés par des particuliers.

Le commandeur de Sillery qui voulait, à la suggestion des Jésuites,

fonder une colonie composée exclusivement de Sauvages chrétiens,

chargea, en 1637, le P. Le Jeune de cette entreprise; lequel choisit un

emplacement à 4 milles de la ville sur le bord du fleuve pour les y

établir. Ce lieu conserve encore le nom du commandeur; mais le village

indien a été transféré à St.-Ambroise de Lorette, en arrière, vers le

pied des Laurentides.

L'établissement de l'île de Montréal fut commencé quatre ans après

(1641). Les premiers missionnaires avaient voulu engager la compagnie du

Canada à occuper cette île, dont la situation était avantageuse et pour

contenir les Iroquois et pour l'oeuvre des missions; mais elle n'avait

point goûté leur plan. Enfin, ce projet avait été repris par M. de la

Dauversière, receveur-général de la Flèche en Anjou, et il s'était

formé, sous ses auspices, une association de 35 personnes puissantes et

pieuses, pour faire en grand à Montréal ce qui avait été fait en petit à

Sillery. Elle obtint en 1640 la concession de cette île, et l'année

suivante Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, gentilhomme de

Champagne, et l'un des associés, arriva à Québec avec plusieurs

familles; il fut déclaré gouverneur de Montréal le 15 octobre 1642. Il y

éleva une bourgade palissadée et à l'abri des attaques des Indiens,

qu'il nomma Ville-Marie, pour les Français. Les Sauvages chrétiens, ou

voulant le devenir, devaient occuper le reste de l'île, où l'on

travaillerait à les civiliser graduellement et à leur enseigner l'art de

cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école de

civilisation, de morale et d'industrie, destination noble qui fut

inaugurée avec toute la pompe et la splendeur de l'église. Peu de temps

après, il y arriva un renfort sous la conduite de M. d'Aillebout de

Musseau, qui fut suivi d'un second l'année suivante.

La même entreprise se continuait alors à Québec. Une petite colline

boisée séparait le collège des Jésuites de l'Hôtel-Dieu. L'on avait bâti

des maisons à l'européenne de chaque côté sous les murs de ces

monastères, pour loger les Sauvages et les accoutumer à vivre à la

manière des Français. Les Montagnais et les Algonquins aidèrent à

ceux-ci à défricher une partie du plateau sur lequel est assise la ville

haute; mais cette tentative n'eut pas plus de succès que les autres de

ce genre qu'on faisait ailleurs.

M. de Maisonneuve voulant visiter la montagne de Montréal, fut conduit

sur la cime par deux vieux Indiens qui lui dirent, «qu'ils étaient de la

nation qui avait autrefois habité ce pays. Nous étions, ajoutèrent-ils,

en très grand nombre, et toutes les collines que tu vois au midi et à

l'orient, étaient peuplées. Les Hurons en ont chassé nos ancêtres, dont

une partie s'est réfugiée chez les Abénaquis, d'autres se sont retirés

dans les cantons iroquois, quelques-uns sont demeurés avec nos

vainqueurs.» Ce gouverneur touché du malheur qui avait frappé cette

nation, leur dit de tâcher d'en rassembler les débris; qu'il les

recevrait avec plaisir dans le pays de leurs pères, où ils seraient

protégés et ne manqueraient de rien; mais tous leurs efforts ne purent

réunir les restes d'un peuple dont le nom même était oublié. Ce peuple

était-il le même que celui que Cartier avait visité à Hochelaga plus de

cent ans auparavant? Les annales des Sauvages remontent peu loin sans se

perdre; les premiers voyageurs ne pouvaient faire un pas dans les forêts

de l'Amérique sans entendre parler de tribus qui avaient existé dans des

temps peu reculés, selon nos idées, mais déjà bien loin dans celles de

ces peuples, dont chaque siècle révolu couvre l'histoire d'un profond

oubli. Il est au moins certain que la description de cette bourgade par

Cartier correspond à celle des villages iroquois.[85]

[Note 85: Gallatin. Colden. Ce dernier rapporte qu'il existait une

tradition chez les Iroquois, que leurs ancêtres avaient habité les

environs de Montréal.]

La sollicitude individuelle se portait non seulement sur les Aborigènes,

les Français en étaient aussi l'objet. On a dit comment le collége des

Jésuites avait été fondé. Un couvent pour l'éducation des filles et un

hôpital furent encore établis de la même manière. Presque tous les

établissemens de ce genre que possède le Bas-Canada, sont dus à cette

inépuisable générosité. En 1639 l'Hôtel-Dieu de Québec fut fondé par la

duchesse d'Aiguillon, et le couvent des Ursulines par une jeune veuve de

distinction, madame de la Peltrie. Elle y employa sa fortune et vint

elle-même s'y renfermer pour le reste de ses jours, qu'elle passa dans

l'exercice de toutes les vertus. Quel titre plus digne de respect peut

présenter leurs noms à la vénération de la postérité!

Cependant le chevalier de Montmagny luttait de toutes ses forces contre

les difficultés et les embarras de sa situation. Les colons ne

ramassaient pas encore assez sur leurs terres pour subsister toute

l'année, et toute tranquillité avait disparu du pays. Il fallait qu'il

protégeât les tribus amies contre les tribus hostiles, qu'il prévit les

attaques dirigées contre les habitations, enfin, qu'il eût l'oeil

partout à la fois; tout le monde était armé, et le laboureur ne

s'aventurait plus dans son champ sans emporter son fusil avec lui. (Le

P. Vimont, 1642-3.)

Voyant croître l'audace des Iroquois dont les bandes se glissaient ainsi

furtivement jusque dans le voisinage de Québec, et semaient l'alarme sur

les deux rives du St.-Laurent, il prit la résolution de mettre un frein

à leurs courses, et de bâtir un fort à l'embouchure de la rivière

Richelieu, par laquelle ils s'introduisaient dans la colonie. Les

barbares apprenant cela, réunirent leurs efforts pour empêcher la

construction de cet ouvrage, et ayant formé un corps de 700 guerriers,

ils fondirent sur les travailleurs. Mais quoiqu'attaqués à l'improviste,

ceux-ci les repoussèrent avec perte.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 13 / 30 段