Nous avons vu plus haut quelle est la croyance des Sauvages touchant une

autre vie. Le grand dogme de l'immortalité de l'âme était répandu chez

tous les peuples de l'Amérique. La nature de l'homme se refuse à croire

que chez lui tout doit périr; et en effet s'il en devait être ainsi,

comment aurait-il jamais pu concevoir une immortalité qui aurait été si

étrangère au but de sa création. L'Indien, l'homme sauvage, trouvait

toute naturelle une vie qui ne finissait point; mais il ne pouvait

comprendre comment un esprit pouvait mourir. Sa foi était bien contraire

à celle du matérialiste civilisé, qui ne peut comprendre, lui, comment

il peut toujours exister.

Mais si les Sauvages croyaient à l'immortalité de l'âme, ils ne

pouvaient la concevoir séparée d'un corps; tout dans leur esprit prenait

des formes sensibles; c'est pourquoi ils allaient déposer religieusement

des vivres sur la tombe d'un parent ou d'un ami décédé; ils croyaient

qu'il fallait plusieurs mois pour se rendre dans le pays des âmes, qui

était vers l'Occident, et dont le chemin était rempli d'obstacles et de

dangers.

Ils avaient le plus grand respect pour leurs morts, et les funérailles

étaient accompagnées de beaucoup de cérémonies. Dès qu'un Indien était

expiré, les parens faisaient entendre des cris et des gémissemens qui

duraient des mois entiers. Le défunt était revêtu de ses plus beaux

habits; on lui peignait le visage, et on l'exposait à la porte de sa

hutte ses armes à côté de lui. Quelqu'un de sa famille célébrait ses

exploits à la chasse et à la guerre. Dans quelques tribus les femmes

pleuraient, dansaient et chantaient incessamment.

Au bout d'un certain temps, les amis procédaient à l'inhumation du

corps, qui était placé assis dans une fosse profonde et tapissée de

fourrures. Ils lui mettaient une pipe à la bouche, et l'on disposait

devant lui son casse-tête, son manitou ou dieu pénate, et son arc tout

bandé. On le recouvrait de manière à ne pas le toucher. On plantait

ensuite une petite colonne sur sa tombe, à laquelle on suspendait toutes

sortes d'objets pour manifester l'estime que l'on avait pour le défunt.

Quelquefois on y mettait son portrait taillé en bois,[66] avec des

signes indicatifs de ses hauts faits. Cette figure s'appelait

_Tipaiatik_, ou ressemblance du mort.

Ceux qui mouraient en hiver ou à la chasse, étaient exposés sur un grand

échafaud dressé dans la forêt, en attendant le printemps, ou qu'on les

rapportât dans leur village pour les y enterrer.[67] Ceux qui mouraient

à la guerre étaient brûlés, et leurs cendres ramassées soigneusement

pour être déposées avec celles de leurs ancêtres. D'autres fois le corps

était séché, et gardé dans un cercueil jusqu'à la fête des morts, qui

avait lieu tous les 8 ou 10 ans. C'était la cérémonie la plus célèbre

chez les Indiens.

[Note 66: Relation des Jésuites, Lallemant. (1646)]

[Note 67: Relation des Jésuites (1653).]

Lorsque l'époque de cette fête lugubre était arrivée, ils se

réunissaient pour nommer un chef. Ce chef faisait inviter les villages

voisins. Au jour fixé, tout le monde plongé dans la plus grande

tristesse, se rendait en procession au cimetière, où l'on découvrait

tous les tombeaux qui étaient livrés de nouveau à la lumière du jour et

aux regards des vivans. La foule contemplait longtemps dans un morne

silence ce spectacle, si bien fait pour inspirer les réflexions les plus

sérieuses, tandis qu'une femme poussait des cris plaintifs. Ensuite l'on

ramassait les os des morts, après en avoir enlevé avec de l'eau, les

chairs non encore réduites en cendres. Ces ossemens étaient recouverts

avec soin de peaux de castor; et l'on chargeait sur ses épaules les

précieux restes de ses parens, et la procession regagnait le village aux

accords des instrumens et des voix les plus belles. Chacun déposait en

arrivant dans sa hutte ce fardeau sacré avec tous les signes de la

douleur, et donnait un festin en mémoire des défunts de la famille. Les

jours suivans étaient remplis par des fêtes, des danses funèbres, et des

combats, espèces de tournois où se donnaient des prix. De temps en temps

l'on entendait des cris, que l'on appelait le cri des morts.

Pour assister à cette grande solennité, les Sauvages venaient d'une très

grande distance, quelquefois de 150 lieues. Ils étaient reçus avec toute

l'hospitalité qui distinguait les Indiens; on leur faisait des présens;

ils en donnaient à leur tour.

Après avoir accompli tous les devoirs imposés dans cette occasion, l'on

reprenait les ossemens, et on allait les porter dans la salle du

Grand-Conseil, où ils étaient suspendus aux parois. Un chef entonnait

alors le beau chant des funérailles: «Os de mes ancêtres, qui êtes

suspendus au-dessus des vivans, apprenez-nous à mourir et à vivre! Vous

avez été braves, vous n'avez pas craint de piquer vos veines; le maître

de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a donné une heureuse chasse

dans l'autre monde.

«La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et disparaît

plus vite que la flèche ne vole; elle est cet arc-en-ciel que l'on voit

à midi sur les flots du torrent; elle est l'ombre d'un nuage qui passe.

«Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines, et à

boire le sang de la vengeance.»

Dans bien des contrées on les portait en procession de village en

village. Enfin la solennité finie, on allait les déposer dans une grande

tombe tapissée des pelleteries les plus belles et les plus rares, où ils

étaient placés en rang à la suite les uns des autres. Les Sauvages y

déposaient tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Tandis qu'ils

descendaient ainsi, dans leur demeure commune, les restes de leurs

parens, les femmes se répandaient en gémissemens et en lamentations.

Chacun prenait ensuite un peu de terre dans la fosse, et la gardait

soigneusement prétendant qu'elle lui porterait chance au jeu.

Dans cette cérémonie, tout se passait avec ordre, modestie et décence.

Aucune nation n'a de solennité plus imposante, et qui soit faite pour

inspirer autant de respect pour la mémoire de ses ayeux, que la fête des

morts des Indiens. Cette pompe lugubre, ces chants graves et tristes,

ces dépouilles de tant de tombeaux, cette douleur universelle enfin,

devaient laisser dans l'âme l'impression la plus profonde! Seule la

sombre majesté des forêts est en harmonie avec un spectacle aussi

éloquent, et dont la grandeur semble être si au-dessus de nos moeurs

artificielles et de convention.

Les Sauvages avaient plusieurs sortes de fêtes; des danses, des jeux. La

fête des songes n'était autre chose que des saturnales, dans lesquelles

ils s'abandonnaient à tous les écarts d'hommes ivres ou insensés. Ils

allaient, dans leurs accès d'étrange folie, jusqu'à brûler leurs

villages. Heureusement qu'un village indien était reconstruit

presqu'avec autant de rapidité qu'il était détruit.

Ces peuples avaient une passion singulière pour les jeux de hasard. Le

plus célèbre était celui des osselets, qui se joue à deux, avec de

petits os à six facettes inégales, dont une noire, et une jaune-blanche.

Ces joueurs les faisaient sauter dans un bassin; et celui qui d'un coup

amenait tous les osselets la même facette en haut, gagnait la partie. Le

perdant était remplacé par un autre joueur. Ainsi tout le village y

passait. Quelquefois la lutte s'engageait entre deux villages. Dans tous

ces combats, les Sauvages montraient une ardeur effrénée. Ils

invoquaient les dieux, leur promettaient des sacrifices, leur

demandaient de bons rêves, indices certains, suivant eux, du succès. Ils

se portaient des défis en jouant, se querellaient, se battaient. Les

grandes parties duraient plusieurs jours, au milieu du bruit, des

applaudissemens, ou des imprécations. Tantôt la foulé immobile suivait

la partie avec une attention intense, tantôt, comme une mer troublée

jusqu'en ses fondemens, elle se débattait, se heurtait avec une

épouvantable confusion. Il semblait que les âmes de ces barbares fussent

agitées par mille passions diverses.

Ces hommes si passionnés pour le jeu, l'étaient faiblement pour les

femmes. Plusieurs auteurs ont voulu fonder sur cette singularité qui

s'explique facilement, des hypothèses plus ou moins vraisemblables, et

sont parvenus seulement à pervertir la vérité. L'amour devient une

passion chez les Européens à mesure qu'il rencontre des obstacles. Chez

les Sauvages, «les plaisirs de l'amour y étaient trop faciles pour y

exciter puissamment les désirs.»

Dès que l'âge le permettait, les deux sexes pouvaient satisfaire leurs

désirs sans blesser les usages reçus. «Ils ne pensaient pas mal faire»

(Lescarbot). C'est dans cette liberté que l'on doit chercher les raisons

du manque de fécondité des femmes indiennes, et aussi dans l'usage où

elles étaient d'allaiter leurs enfans plusieurs années, pendant

lesquelles elles n'approchaient pas du lit de leurs maris; peut-être

encore dans la difficulté de nourrir une grande famille. Au reste, le

mariage était une institution reconnue. Celui qui voulait prendre une

épouse, s'adressait à son père et lui offrait un présent. Si le présent

était accepté, la fille devenait sa femme. Cependant il tâchait quelque

fois aussi de se la rendre agréable, et lui faisait la cour six mois ou

un an avant de la prendre dans sa maison.

La polygamie était permise; mais ceux qui avaient plusieurs femmes

étaient assez rares, à cause probablement des dépenses que causait un

ménage nombreux. Le divorce était aussi reçu, et le mari avait le droit

de répudier ou de tuer sa femme adultère. Les enfans resserraient

généralement les liens du mariage, et rarement le divorce avait lieu

entre le mari et la femme lorsqu'il leur en était né.

Les Sauvages étaient très attachés à leurs enfans;[68] ceux qui

n'étaient pas en âge de marcher, ne laissaient point leurs mères qui ne

les perdaient jamais de vue. Elles ignoraient l'usage de les nourrir du

lait d'une étrangère, abus si généralement répandu chez les nations

civilisées. Elles les allaitaient elles-mêmes jusqu'à trois ou quatre

ans, et quelquefois plus, et elles les portaient dans des espèces de

maillots fortifiés d'un côté par une petite planche, et que l'amour

maternel se plaisait à orner des ouvrages les plus délicats. Dans leur

marche, elles les suspendaient sur leurs dos; pendant l'ouvrage, à une

branche d'arbre près d'elles où ils étaient bercés par la brise. «S'ils

venaient à mourir, les parens les pleuraient amèrement. On voyait

quelquefois deux époux aller, après six mois, verser des larmes sur le

tombeau d'un enfant, et la mère y faire couler du lait de ses mamelles».

[Note 68: Relation des Jésuites, (1639.)]

Dès que les enfans pouvaient marcher, on les affranchissait de toute

gêne; on les abandonnait à leur jeune et capricieuse volonté[69]. Ils

contractaient ainsi dès l'âge le plus tendre cet amour de la liberté et

de l'indépendance que la civilisation n'a jamais pu dompter. Si

quelquefois les missionnaires en réunissaient quelques uns pour les

enseigner, tout à coup ils les voyaient s'enfuir, bondissant de joie en

brisant un joug qu'ils trouvaient insupportable. Le P. Daniel avait

établi pour eux une classe dans le collége de Québec, lors de sa

fondation; il crut un moment avoir triomphé des répugnances des Hurons

chrétiens à y envoyer leurs enfans; mais cette tentative n'eut aucun

succès. L'air des forêts fut toujours fatal à celui de l'école. Dès

qu'un jeune Sauvage est capable de manier l'arc, il s'accoutume à

l'usage des armes, et se forme en grandissant sur l'exemple de ses

pères, dont l'histoire des hauts faits déjà fait battre son jeune coeur.

La passion des combats étouffe en lui souvent celle de l'amour; il ne

rêve qu'à se distinguer, afin de pouvoir, à l'instar des guerriers les

plus renommés de la tribu, célébrer ses exploits dans les fêtes

publiques.

[Note 69: Relation des Jésuites, (1633).]

Dans les intervalles des expéditions de guerre ou de chasse, les

Sauvages s'élevaient des huttes ou se confectionnaient des armes, se

creusaient des pirogues ou se modelaient des canots d'écorce de bouleau.

Ils aidaient aussi quelquefois aux femmes à cultiver les champs; mais

cela était rare, parceque le travail était déshonorant pour un guerrier.

Les Sauvages aimaient beaucoup à entendre raconter. Rangés en cercle

autour de leur feu, ou accroupis au pied d'un arbre qui les couvrait de

son ombrage, ils prêtaient une oreille attentive à des histoires

d'autrefois, dans lesquelles le narrateur, inspiré par l'intérêt de son

sujet et l'amour du merveilleux, mêlait les peintures poétiques, les

prodiges, les événemens extraordinaires, enfin tout ce qui pouvait faire

une vive impression sur l'esprit superstitieux de son auditoire. Souvent

des cris de surprise, d'enthousiasme ou d'admiration, venaient

l'interrompre. C'est ainsi que, dans la forêt, l'on oubliait les longues

journées qui ne se passaient pas à la chasse ou à la guerre.

Le don de l'éloquence est d'un immense avantage chez un peuple ignorant

ou barbare, où la parole est le seule véhicule pour la communication des

pensées. Si celui qui le possédait chez les Indiens réunissait avec cela

le courage, il pouvait espérer de devenir un des chefs de la tribu. Le

simple narrateur finissait souvent par devenir un orateur influent. La

langue indienne, pleine de figures, se prêtait admirablement à

l'éloquence.

L'histoire de la civilisation et des moeurs d'un peuple peut donner

d'avance une idée de la perfection de son langage; ce que nous avons

déjà dit dans ce livre, peut aider à faire juger de l'état dans lequel

se trouvaient les dialectes parlés en Amérique lors de sa découverte.

Nous ne devons pas nous attendre à trouver des idiomes perfectionnés et

enrichis par les découvertes qui sont le fruit des progrès de la

civilisation; mais en même temps nous les verrons en possession d'une

organisation complète et soumis à des règles exactes.[70] Nulle horde

n'a été trouvée avec une langue informe, composée de sons incohérens et

comme sortant des mains du chaos. Aucune langue sauvage ne porte les

marques d'une agrégation arbitraire, produit pénible et lent du travail

et de l'invention humaine. Le langage est né tout fait avec l'homme. Les

dialectes des tribus sauvages portent bien l'empreinte, si l'on veut, de

l'état dans lequel elles vivaient; mais ils sont clairs, uniformes, et

peuvent sans avoir été régularisés par le grammairien, servir de

véhicule à la précision de la logique, et à l'expression de toutes les

passions. «Tous ceux qui ont été analysés, abondent en formules comme en

combinaisons, en dérivés comme en composés. De même que toutes les

plantes qui tirent leur sève de la terre, ont des racines et des

vaisseaux capillaires, de l'écorce et des feuilles, de même chaque

langue possède une organisation complète, embrassant les mêmes parties

du discours. La raison et la parole existent partout liées ensemble

d'une manière indissoluble. L'on n'a pas plus trouvé de peuple sans

langue formée, que sans perception et sans mémoire». (Bancroft).

[Note 70: «Qu'on les appelle barbares tant qu'on voudra (les Sauvages)

leur langue est fort réglée».--Relation des Jésuites, (1633).]

Tous les hommes ont les organes de la voix formés de la même manière; de

là vient qu'ils sont susceptibles d'apprendre toutes les langues, les

sons primitifs étant essentiellement semblables. Cela est si vrai que

l'alphabet de notre langue peut servir à exprimer presque tous les sons

de celles des Sauvages avec quelques légères variations comme celles-ci.

Les Onneyouths changent l'_r_ en _l_. Ils disent Lobert au lieu de

Robert. Le reste des Iroquois rejette la lettre _l_, et tous, ils ne se

servent point de l'_m_, et n'ont aucune labiale. Des idiomes de cette

confédération, celui des Onneyouths est le plus doux, étant le seul qui

admette la lettre _l_, et celui des Tsonnonthouans le plus dur et le

plus énergique. Les dialectes Algonquins sont remplis de consonnes, et

par conséquent sans douceur; néanmoins il y a des exceptions, comme

l'Abénaquis abondant en voyelles, et qui pour cette raison est plus

harmonieux.

Les Indiens ne connaissaient point les lettres, ni conséquemment

l'écriture, ni les livres. Toutes leurs communications se faisaient par

le moyen de la parole, ou de figures hiéroglyphiques grossièrement

tracées. Nous pourrions conclure que les signes alphabétiques dérivent

de figures semblables, modifiées, abrégées dans l'origine d'une manière

infinie par le génie des peuples. La figure d'un animal gravée sur une

feuille d'écorce de bouleau, indiquait à un Indien le symbole de sa

tribu, et les autres marques tracées autour renfermaient un message de

ses amis. Tels étaient les signes qui constituaient l'écriture des

peuples de l'Amérique. Ce système était bon pour communiquer

laconiquement quelques sentences; mais il était insuffisant pour

exprimer une suite de raisonnemens, ou même les faits de l'histoire; du

moins ils ne savaient pas en faire usage pour un objet aussi important.

Le Sauvage qui peignait sa pensée sur l'écorce d'un arbre par une image,

employait aussi un style figuré dans la parole. Son intelligence n'était

point formée à l'analyse, il avait peu d'idées complexes et de

conceptions purement mentales. Il pouvait exprimer par des mots les

choses qui tombent sous les sens; mais il en manquait pour exprimer les

opérations de l'esprit. Il n'avait pas de nom pour désigner la justice,

la continence ou la gratitude. Cependant les élémens de son idiome

n'attendaient que l'appel de l'esprit, pour lui fournir les expressions

dont il pourrait avoir besoin.

Mais si sa langue n'était point surchargée de termes métaphysiques,

d'expressions complexes, elle possédait en revanche un coloris frais et

pittoresque avec ces grâces simples et naïves que donne la nature.

C'était le pinceau de Rubens, dont les couleurs brillantes et habilement

ménagées font oublier les défauts qui peuvent se trouver d'ailleurs dans

le tableau. Ses expressions hardies et figurées, et son allure libre et

toujours logique, la rendaient très propre à l'éloquence, et aux

réparties nobles et incisives à la fois.

Le geste, l'attitude, et l'inflexion de la voix, si naturels chez les

Sauvages, donnaient aussi beaucoup de force à l'expression de leurs

pensées. Ils employaient les métaphores les plus belles ou les plus

énergiques. Chaque mot qu'ils disaient allait au but; ils avaient le

secret de la véritable éloquence.

S'il est quelque chose qui distingue les langues américaines, c'est le

mode synthétique. L'Indien ne sépare pas les parties constituantes de la

proposition qu'il énonce; il n'analyse jamais; ses pensées sont

exprimées par groupes et font de suite un tableau parfait. L'absence de

toute raison réfléchie, de toute analyse logique d'idées, forme le grand

trait caractéristique des idiomes sauvages[71]. Toutes les expressions

doivent être définies, et les Algonquins ni les Iroquois, ne peuvent

dire _père_, sans ajouter le pronom, _mon_, _notre_, _votre père_, etc,.

Ils ont très peu de termes génériques. Chaque chose est désignée par un

nom propre; ils n'ont pas de mots pour indiquer l'espèce, mais

l'individu. Ils disent bien un _chêne blanc_, _rouge_; mais ils n'ont

pas de terme pour exprimer simplement un _chêne_. Ils en ont une foule

pour exprimer la même action modifiée par le changement d'objet. De là

une précision étonnante dans leur langage.

La nature des langues indiennes permet de ne faire qu'un seul mot du

nom, du pronom et de l'adjectif, et «ce composé peut ensuite prendre les

formes du verbe, et subir tous les changemens et comprendre en lui-même

toutes les relations que ces formes peuvent exprimer».[72] Cette

propriété a l'effet de varier à l'infini les expressions.

[Note 71: Bancroft.]

[Note 72: Spencer. _Smith's History of New-York._]

«Les terminaisons des verbes ne changent jamais, les variations

s'expriment par des mots ajoutés. Il y a souvent des transpositions

singulières de syllabes de différens mots; en voici un exemple. _Ogila_

signifie feu, et _Cawaunna_, grand; au lieu d'ajouter au premier mot, le

dernier, pour dire un grand feu, on mêle les deux ensemble pour n'en

faire qu'un seul, et l'on dit _Co-gila-waunna_. Il existe entre toutes

les langues indiennes depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit de

Magellan une analogie qui mérite d'être observée; c'est une disparité

totale dans les mots à côté d'une grande ressemblance dans la structure.

Ce sont comme des matières différentes revêtues de formes analogues. Si

l'on se rappelle que ce phénomène embrasse presque de pôle à pôle tout

un côté de notre planète, si l'on considère les nuances qui existent

dans les combinaisons grammaticales (dans les genres appliqués aux trois

personnes du verbe, les réduplications, les fréquentatifs, les duels),

on ne saurait être surpris de trouver chez une portion si considérable

de l'espèce humaine une tendance uniforme dans le développement de

l'intelligence et du langage.» (_Voyage de Humboldt et Bonpland_).

Gallatin va encore plus loin; il est d'opinion que l'uniformité de

caractère dans les formes grammaticales et la structure de toutes les

langues indiennes, indique une origine commune à une époque très

reculée.

De tout cela, l'on peut conclure avec Duponceau que les formes

grammaticales qui constituent l'ordre, l'ensemble d'une langue, ne sont

pas l'ouvrage de la civilisation, mais de la nature; et qu'elles sont

une conséquence de notre organisation. Le caractère synthétique des

langues sauvages nous permet, selon les uns, de tirer une autre

conclusion encore plus certaine, c'est que les ancêtres des Indiens ne

descendent pas de nations plus civilisées qu'eux. Leurs langues

porteraient en elles-mêmes la preuve qu'elles n'ont jamais été parlées

que par des peuples plongés dans des ténèbres, où n'avait jamais lui la

lumière de la civilisation.

D'autres, parmi lesquels il faut compter Alexandre de Humboldt, disent

qu'aucune des langues de l'Amérique n'est dans cet état d'abrutissement,

que longtemps et à tort on a cru caractériser l'enfance des peuples; et

que plus on pénètre dans la structure d'un grand nombre d'idiomes, et

plus on se défie de ces grandes divisions de langues, en langues

synthétiques et langues analytiques, qui n'offrent qu'une trompeuse

simplicité.[73]

[Note 73: On lit dans le second entretien du comte de Maistre, que le

Sauvage est le descendant dégénéré d'un homme civilisé. «Par une suite

de la même erreur on a pris, dit-il, les langues de ces Sauvages pour

des langues commencées, tandis qu'elles sont et ne peuvent être que des

débris de langues antiques, _ruinées_ s'il est permis de s'exprimer

ainsi, et dégradées comme les hommes qui les parlent.» C'est à ce sujet

que cet écrivain plein d'imagination exprime l'opinion, que les castors,

les hirondelles et les abeilles sont des êtres dégénérés! _Soirées de

St.-Petersbourg._]

On s'est demandé quelquefois si les hommes de la race rouge étaient

doués de facultés intellectuelles aussi puissantes que ceux de la race

européenne. Si la même question avait été faite aux Romains, sur les

barbares qui envahissaient leur empire, ils auraient probablement

répondu comme nous le faisons aujourd'hui à l'égard des Sauvages. En

vain veut-on tirer des déductions, pour expliquer les efforts

infructueux qu'on a faits pour les civiliser, de la conformation

physique de leur crâne et de leur figure, même de leur teint, elles

seront toujours entachées de l'esprit de système, répudié avec raison de

nos jours dans la solution de questions de cette nature. Combien

n'a-t-il pas fallu de générations pour civiliser les barbares qui

inondèrent l'Europe dans les premiers siècles de l'ère chrétienne? Et

ils étaient venus s'asseoir au sein de populations policées et très

nombreuses; ils étaient entourés des monumens que les arts et les

sciences avaient élevés dans la Grèce, en Italie, dans les Gaules et en

Espagne. Si, au lieu d'avoir tous les jours sous les yeux une

civilisation aussi avancée, et vers laquelle ils étaient entraînés comme

malgré eux, puisqu'ils vivaient sous son influence immédiate, ils

n'avaient trouvé que des forêts et des bêtes sauvages, pourrait-on

calculer le temps qu'il leur aurait fallu pour sortir de la barbarie.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 12 / 30 段