Mais telle était l'organisation des Indiens, la placidité de leur

tempérament, que cet usage était reçu universellement parmi eux. Ils

oubliaient tous leurs anciens souvenirs; ceux de la patrie qui sont

gravés si profondément dans le coeur des hommes de la race européenne,

disparaissaient de leur mémoire comme s'ils ne s'y étaient jamais

arrêtés. Ce caractère particulier qui permettait de rompre sans grande

secousse les liens du sang les plus rapprochés, contribua sans doute à

la conservation d'une coutume à laquelle toutes ces peuplades libres se

soumettaient sans même pousser un murmure.

Les animosités nationales étaient héréditaires et difficiles à éteindre;

mais enfin on se lassait de verser le sang, et la paix devenait

nécessaire. La tribu qui en avait le plus de besoin devait faire les

premières démarches; ce qui demandait beaucoup de prudence. Il fallait

vaincre dans cette mesure préliminaire la répugnance d'un ennemi

vindicatif, et employer toutes les raisons d'équité et d'intérêt qui

pouvaient désarmer sa vengeance. Lorsqu'une tribu avait résolu de faire

les premiers pas, quelques uns de ses principaux chefs, accompagnés de

ceux qui devaient servir de médiateurs, se rendaient chez la nation avec

laquelle ils voulaient traiter de la paix. Le calumet était porté devant

eux. Ce symbole inviolable est une pipe de quatre pieds de long, dont la

tête de marbre rouge, est fixée à un tuyau de bois, orné de plumes et

d'hiéroglyphes de diverses, couleurs, le rouge indiquant l'offre d'un

secours, le blanc et le gris, de la paix.[59]

[Note 59: De la Potherie.]

Lorsque la députation est rendue dans le camp des ennemis, un des chefs

inférieurs remplit le calumet de tabac; et après y avoir mis le feu, il

l'élève vers le ciel, puis le baisse vers la terre, et le présente à

tous les points de l'horison, en invitant tous les esprits qui sont dans

le ciel, sur la terre et dans les airs à être présens au traité. Il

l'offre ensuite au chef héréditaire qui en tire quelques bouffées de

fumée, et les lance vers le ciel, et autour de lui vers la terre. Le

calumet est alors passé à tous les chefs suivant leur rang, qui le

touchent des lèvres. Un conseil est immédiatement tenu où le traité est

discuté. Si la paix est conclue, l'on enterre une hache rouge, cérémonie

qui est le symbole de l'oubli de l'animosité qui a régné jusque-là entre

les deux parties contractantes. L'échange des colliers qui étaient chez

ces peuples l'expression patente du traité, mettait le dernier cachet à

la transaction.

Les deux tribus se faisaient alors réciproquement des présens; c'étaient

des calumets, des peaux de daim ornées d'un beau travail, et d'autres

objets de prix. La coutume de se faire ainsi des présens est une de

celles qui sont répandues chez tous les peuples de la terre.

La guerre terminée, le Sauvage rentrait dans son repos léthargique. Le

travail chez les tribus indiennes était une occupation déshonorante

qu'ils abandonnaient aux femmes comme indigne de l'homme indépendant.

Leur plus vive imprécation contre un ennemi mortel, c'était qu'il fût

réduit à _labourer_ un champ; la même que celle que Dieu prononça contre

le premier homme. «Mais bientôt la faim venait le troubler dans sa hutte

d'écorce, et le faisait de nouveau sortir de son inaction. Alors cet

homme qu'on voyait, assis les jambes et les bras croisés, garder une

attitude immobile et stupide des journées entières, sortait de sa

léthargie, s'animait tout à coup, car la chasse était après la guerre la

seule occupation noble à ses yeux, il pouvait y acquérir de la gloire;

et à ce nom l'Indien apathique devenait un tout autre homme, il bravait

tout pour elle, les fatigues, la faim, et même la mort. La chasse ne se

faisait ordinairement que pendant l'hiver, parceque l'été le poisson

suffisait à la subsistance, et que d'ailleurs la fourrure des animaux

est moins belle alors que dans la saison froide. Toute la nation y

allait comme à la guerre; chaque famille, chaque cabane, comme à sa

subsistance. Il fallait se préparer à cette expédition par des jeûnes

austères, n'y marcher qu'après avoir invoqué les dieux. On ne leur

demandait pas la force de terrasser les animaux, mais le bonheur de les

rencontrer. Hormis les vieillards arrêtés par la décrépitude tous se

mettaient en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour

le porter et le sécher. Au gré d'un tel peuple, l'hiver était la belle

saison de l'année: l'ours, le chevreuil, le cerf et l'orignal, ne

pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse, à travers quatre à cinq

pieds de neige. Ces Sauvages que n'arrêtaient ni les buissons, ni les

ravins, ni les étangs, ni les rivières, et qui passaient à la course la

plupart des animaux légers, disaient rarement une chasse malheureuse.

Mais au défaut de gibier, on vivait de gland. Au défaut de gland, on se

nourrissait de la sève ou de la pellicule qui naît entre le bois et la

grosse écorce du tremble et du bouleau.» (Raynal).

Dans ces expéditions, la tribu se campait dans le voisinage d'un lac ou

d'une rivière, où elle se construisait des huttes à la hâte. En un clin

d'oeil une bourgade s'élevait au-dessus des neiges qui recouvraient

bientôt celle qu'elle avait abandonnée. C'est ainsi que partout dans

l'Amérique du nord, la population et les villes changeaient

continuellement de place, attirées qu'elles étaient par l'abondance de

la chasse ou de la pêche, qui variait tous les jours dans chaque

localité.

Un peuple qui n'était point ainsi fixé au sol, devait jouir de la plus

grande liberté; et, en effet, chacun vivait avec toute l'indépendance

qu'un homme peut posséder dans la société la plus libre.

La coutume et l'opinion, voilà quel était le gouvernement des tribus

sauvages. Il n'y avait point de lois écrites. On suivait les usages

traditionnels et l'instinct de la raison et de l'équité. D'ailleurs

l'autorité publique, le gouvernement, n'était appelé à agir que très

rarement, comme lorsqu'il fallait faire la guerre ou la paix, élire un

chef, ou enfin traiter avec une autre tribu pour quelque sujet que ce

soit; ou bien encore régler la marche d'une cérémonie publique, &c.;

mais jamais, ou presque jamais, ne statuait-il sur les matières

intérieures, c'est-à-dire, relatives à la conduite des citoyens; son

pouvoir n'allait pas jusque-là. La volonté générale, dit l'historien des

deux Indes, n'y assujettissait pas la volonté particulière. Les

décisions étaient de simples conseils qui n'obligeaient personne, sous

la moindre peine.[60] Si dans une de ces singulières républiques, on

ordonnait la mort d'un homme, c'était plutôt une espèce de guerre contre

un ennemi commun, qu'un acte judiciaire exercé sur un sujet ou un

citoyen. Au défaut de pouvoir coercitif, les moeurs, l'exemple,

l'éducation, le respect pour les anciens, l'amour des parens,

maintenaient en paix ces sociétés sans lois comme sans biens.

[Note 60: Relation des Jésuites (1644 et 45 p. 143.)]

On voit que le lien moral faisait toute la force de ces associations.

Dans les assemblées, chacun avait droit d'opiner sur les affaires

publiques et d'émettre son opinion selon son âge ou ses services. Dans

une société où les richesses étaient inconnues, l'intérêt ne pouvait

faire dévier les hommes de leurs devoirs; et comme jamais l'Indien ne

donnait rien aux anciens, ni à ses chefs électifs ou héréditaires, le

désintéressement comme la cupidité n'influaient point sur leur jugement.

L'un des plus forts liens qui tenaient les sociétés indiennes ensemble,

c'est le respect que la tribu avait pour chacun de ses membres. Il n'y

avait d'exception à cet égard que pour les services rendus à la chose

publique et pour le génie; la considération qu'ils attiraient était

toute personnelle, et n'entraînait aucune charge ni obligation onéreuse:

c'était le fruit moral de la reconnaissance.

Ces égards, les tribus, les nations, les observaient entre elles en

temps de paix; les envoyés et les ambassadeurs étaient reçus avec

distinction, et placés sous la protection et la sauvegarde de celles

chez lesquelles ils venaient pour négocier. Cependant les passions

humaines venaient jeter quelquefois la perturbation dans ces sociétés si

simples et si patriarcales. Comme elles n'avaient point de code, que

«les lois prohibitives n'étaient point sanctionnées par l'usage,»

l'homme lésé se faisait généralement justice lui-même. La tribu

n'intervenait que quand l'action d'un de ses membres lui portait

directement un préjudice grave, alors le coupable livrée à la vindicte

publique, périssait sous les coups de la multitude. Mais cela était

extrêmement rare. Il résultait de cette indépendance individuelle qui ne

voulait point reconnaître d'autorité supérieure pour juger les actes

privés, des inconvéniens sérieux.

Il semblerait impossible qu'une société assise sur des bases aussi

fragiles, pût se maintenir; mais comme tous ces peuples menaient une vie

vagabonde, il n'y avait ni commerce, ni transaction d'aucune espèce,

circonstance qui, jointe à l'absence de lois prohibitives, réduisait la

liste des offenses à très peu de chose. Aussi ces sociétés ne comptaient

point d'officiers civils; il n'y avait ni juges, ni prisons, ni

bourreaux.

L'absence de toute espèce de tribunaux judiciaires laissant à chacun le

soin de venger ses injures, enfanta l'esprit vindicatif qui

caractérisent les Sauvages. Une insulte ne restait pas sans vengeance,

et le sang ne pouvait se laver que par le sang. Cependant les querelles

particulières étaient excessivement rares, et quoique le corps de l'état

n'eût aucun pouvoir sur les individus, il réussissait ordinairement à

les apaiser. Car en sacrifiant sa vengeance privée au bien général qui

ne se sent pas agrandi? Et le Sauvage est très sensible à l'honneur.

Mais si le sang avait été versé, l'ombre du défunt ne pouvait être

apaisée que par des représailles. Un parent se chargeait de ce devoir

sacré. Il traversait s'il le fallait des contrées entières, souffrait la

faim et la soif, endurait avec plaisir toutes les fatigues pour

satisfaire l'ombre sanglante d'un frère ou d'un ami. La vengeance tirée

appelait une autre vengeance, et ainsi de famille en famille et de

nation en nation se continuait la lutte mortelle.

Cependant la raison des Sauvages leur avait laissé un moyen d'y mettre

fin, et de pacifier les cabanes en hostilité. Les présens apaisaient

l'ombre de celui qui était tombé sous les coups d'un meurtrier

repentant.

Chez les tribus indiennes, les ramifications des familles étaient

étendues et se suivaient fort loin. Des liens étroits resserraient ainsi

toute la peuplade. L'on avait le plus grand respect pour ses parens; et

les noeuds du sang étaient sacrés, tellement que le frère payait la

dette du frère décédé, et embrassait sa vengeance comme si elle eût été

la sienne propre. Les mendians étaient inconnus. La tribu recueillait

les orphelins.

Dans les peuplades où le chef l'était par droit d'hérédité, ce droit

s'acquérait par la descendance féminine, c'est à dire par la mère. Cette

loi de succession était très généralement répandue.

Chaque tribu, chaque village vivait dans une entière indépendance. Et

toutes les tribus présentaient la même uniformité dans leur organisation

sociale. Si dans quelques unes le chef était héréditaire, c'était plutôt

un privilège nominal que réel, parceque la mesure de son autorité était

toujours proportionnée à ses qualités, à son génie. Le chef indien

n'avait ni couronne, ni sceptre, ni gardes, et son pouvoir n'était que

l'expression populaire. Il n'était en réalité que le premier des hommes

libres de la peuplade. Cependant il n'en avait pas moins de fierté. Ne

savez-vous pas, disait un d'eux à un missionnaire, que je commande

depuis ma jeunesse, que je suis né pour commander, et que sitôt que je

parle tout le monde m'écoute.[61]

[Note 61: Relation des Jésuites.]

Dans une société ainsi constituée, la religion devait avoir peu

d'influence, ou plutôt son organisation est un indice certain qu'elle

n'avait pas de religion régulière ayant ses formes et ses cérémonies.

Les premiers Européens qui ont visité les Sauvages s'accordent presque

tous à dire qu'ils ne professaient aucun culte. Les Micmacs et leurs

voisins n'avaient ni adoration, ni cérémonies religieuses.[62] A l'égard

de la connaissance de Dieu, dit Joutel, «il ne nous a pas paru que les

Cénis en aient aucune notion certaine; il est vrai que nous avons trouvé

des tribus sur notre route, qui, autant que nous le pouvions juger,

croyaient qu'il y avait quelque chose de relevé qui est au-dessus de

tout; ce qu'ils faisaient en levant les mains et les yeux au ciel, dont

néanmoins ils ne se mettaient pas en peine; parcequ'ils croyaient aussi

que cet être relevé ne prend aucun soin des choses d'ici bas. Mais

d'ailleurs, comme ceux-là, non plus que ceux-ci, n'ont ni temples, ni

cérémonies, ni prières, qui marquent un culte divin, on peut dire de

tous qu'ils n'ont aucune religion.»[63]

[Note 62: Champlain.]

[Note 63: Les adorateurs du soleil, comme les Natchés, forment exception

à cette règle générale.]

On pouvait déjà anticiper ces témoignages, par l'absence de toutes lois

prohibitives ou obligatoires chez ces peuples, qui ne faisaient que ce

qui était juste à leurs propres yeux. L'existence d'un culte régulier

eût entraîné à sa suite certaines règles de morale qui auraient influé

sur la société civile. Mais l'indépendance du Sauvage rejetait les

restrictions imposées par une religion, comme il repoussait celles du

pouvoir civil: il voulait être lui-même son grand prêtre comme il était

son roi, son législateur et son juge.

Quoique les Sauvages de l'Amérique du nord ne pratiquassent point de

religion, ils reconnaissaient néanmoins l'existence d'êtres supérieurs

et invisibles, auxquels ils adressaient leurs prières spontanément

lorsqu'ils voulaient éviter un mal ou acquérir un bien. Ceux du Canada

disaient à Champlain, que chacun priait son dieu en son coeur comme il

l'entendait. Leurs prières n'avaient pas pour objet la possession du

bonheur dans une autre vie, parcequ'ils n'avaient aucune idée de la

moralité. Le succès, les grandes actions, indépendamment du droit et de

la justice, étaient les seuls titres qui leur ouvraient, après leur

mort, ce paradis dans lequel le guerrier qui s'était distingué par des

exploits, trouvait tout ce qui pouvait flatter ses sens, allumer son

imagination avide de jouissances. Une terre sans animaux ni ombrage,

frappée de stérilité, de maladies et de désolation, était la triste

patrie de l'homme vieilli dans l'indolence et mort sans gloire.

Etonné de la majesté de la nature qui se déploie à ses yeux avec tant de

richesses, de la marche invariable et régulière des astres qui ornent la

voûte des cieux, l'homme demeure comme anéanti dans sa faiblesse. Sa

raison consternée a besoin de croire à l'existence d'une cause première

qui règle et maintienne l'ordre de l'univers dans l'immensité duquel il

est comme perdu. Le Sauvage, qui n'a encore que des idées matérielles,

se plaît à se créer des liens avec les divinités qu'il voit dans tous

les êtres dont il ne peut comprendre la nature. C'est ainsi que son

intelligence trop bornée pour concevoir un être infini, éternel et

unique, qui gouverne le monde, voit cet être dans le soleil, dans les

fleuves, dans les montagnes, et même dans les animaux, mais sans liaison

ni rapport ensemble, comme se le représente le panthéisme; chacun de ces

êtres est l'émanation d'une divinité. Le bruissement des flots, c'est le

dieu de l'onde qui gémit; le murmure du feuillage, c'est la divinité des

bois qui soupire; le souffle du vent, c'est l'haleine de l'esprit

céleste qui passe. Il personnifie tout: un dieu habite dans sa cabane;

un autre folâtre autour de son front et abaisse sa paupière dans le

sommeil (Bancroft). Quoiqu'il n'ait ni culte, ni temple, ni autel, l'on

reconnaît facilement dans cette conception la base de la mythologie

payenne. Si les Indiens eussent fait un pas de plus, élevé des temples à

leurs dieux, la similitude aurait été frappante; mais le culte des

Grecs, par exemple, annonçait un peuple avancé dans la civilisation;

parceque l'on n'a pas encore trouvé de nation civilisée sans religion.

Le Sauvage croyait que le ciel et la terre avaient été créés par un être

tout-puissant; l'on peut inférer de là qu'il devait avoir une idée d'une

divinité suprême, à laquelle toutes les autres étaient soumises, et

cette croyance vague était devenue plus définie, après que les

missionnaires lui eurent enseigné l'existence d'un seul Dieu, sous le

nom de Grand-Esprit. Il embrassa ce dogme sans peine, parcequ'il ne

faisait que préciser une idée dont il était imbu déjà, il se répandit

parmi toutes les nations indiennes avec rapidité; ce qui l'a fait

prendre par quelques voyageurs comme une partie intégrante de leur foi

primitive.

Tous les êtres créés ayant ainsi leurs divinités, l'Indien a dû les

révérer ou les craindre selon le bien ou le mal qu'il croyait en

recevoir. Le chrétien aime et adore Dieu, parcequ'il est son créateur.

Le Sauvage n'a point établi cette relation entre lui et la divinité. Il

aime une divinité si elle lui fait du bien, pour le bien qu'elle lui

fait; il la craint si elle lui fait du mal, et tâche de se la rendre

favorable par des prières et des sacrifices, que quelques auteurs ont

voulu transformer en culte, mais qui n'en étaient que des germes

très-éloignés. Il n'y avait que l'actualité d'un bien ou d'un mal qui

excitât le Sauvage à tourner sa pensée vers le _Manitou_. Si la moisson,

ou la chasse, était abondante, il l'attribuait au manitou. Si un malheur

lui arrivait, il l'attribuait de même au courroux de ce dieu. «O

Manitou! s'écriait un père, entouré de sa famille, et déplorant la perte

d'un fils, tu es courroucé contre moi; détourne ta colère de ma tête et

épargne le reste de mes enfans.»

Lorsque les Indiens partaient pour quelque expédition, ils tâchaient de

se rendre les esprits favorables par des prières et des jeûnes. S'ils

allaient à la chasse, ils jeûnaient pour se rendre propices les esprits

tutélaires des animaux qu'ils voulaient poursuivre, et ensuite ils

donnaient un festin dans lequel ils prenaient garde de profaner les os

de cette même espèce d'animaux; en donner aux chiens, c'eût été

s'exposer à de grands malheurs.[64] S'ils allaient à la guerre, ils

recherchaient, comme on l'a vu déjà, la faveur d'Areskoui, si c'étaient

les Hurons, dieu des combats, par des sacrifices et des mortifications.

Lorsqu'ils étaient en marche, la grandeur ou la beauté d'un fleuve, la

hauteur ou la forme d'une montagne, la profondeur d'une crevasse dans le

sol, le bruit d'une chute ou d'un rapide, frappaient-ils leur

imagination, ils offraient des sacrifices aux esprits de ces fleuves et

de ces montagnes. Ils jetaient du tabac ou des oiseaux dont ils avaient

coupé la tête dans leurs eaux, ou vers leurs cimes. Les Cénis et les

Ayennis offraient les prémisses de leurs champs en sacrifice.

[Note 64: Leclerc. «Ils les jettent au feu ou dans la rivière, ou les

enterrent... Pour les bêtes qui n'ont point d'esprit, c.-à-.d. qui se

laissent prendre aisément, ils méprisent leurs os et les jettent aux

chiens.» _Relation des Jésuites_.]

Le dieu du mal[65] et celui de la guerre ne voulaient que des sacrifices

sanglans. Les Hurons offraient des chiens en holocauste. Les victimes

humaines n'ensanglantaient les fêtes des Sauvages qu'après une victoire.

Jogues rapporte que lorsqu'il était chez les Iroquois, ils sacrifièrent

une femme algonquine en honneur d'Agreskoué, leur dieu de la guerre.

«Agreskoué s'écrièrent-ils, nous brûlons cette victime en ton honneur;

repais-toi de sa chair, et accorde nous de nouvelles victoires.»

[Note 65: _Atahensic_ était le dieu du mal chez les Iroquois, et

_Jouskeka_ le dieu du bien.]

Le Sauvage qui avait mis la nature animée et inanimée sous l'influence

de nombreuses divinités, qui réglaient dans leur domaine invisible, le

destin de toutes choses, devait désirer avoir, lui aussi, un ange

tutélaire qui l'accompagnât partout et veillât sur lui. Le jeune

Chipaouais se peignait le visage de noir, et renfermé dans une hutte de

branches de cèdre bâtie sur la cime d'une montagne, il jeûnait des

semaines entières, jusqu'à ce qu'étant affaibli par les veilles et la

faim, et l'esprit en proie à une excitation fébrile, il vît un dieu en

songe. Ce dieu qui se manifestait à lui quelquefois sous la forme d'une

tête d'oiseau, d'un pied d'animal, etc., était son ange gardien pour le

reste de sa vie.

Un peuple qui n'avait pas de culte, n'avait pas besoin de prêtres. Si

quelqu'un appelait une divinité à son aide, et voulait se la rendre

propice, il offrait lui-même son sacrifice. Lorsque c'était la tribu, le

chef accomplissait cette oeuvre de propitiation.

Plus les hommes sont ignorans, et plus ils sont superstitieux. Les

Sauvages ajoutaient foi aux songes; ils croyaient que les êtres

supérieurs profitaient de leur sommeil pour leur communiquer des

avertissemens, ou des ordres. Ils s'empressaient de se rendre aux voeux

des esprits invisibles, et comme ils étaient persuadés que les plus

grands malheurs seraient la suite d'une désobéissance, nul sacrifice ne

leur coûtait pour se conformer à la voix venue d'en haut. Cependant

chacun restait libre d'interpréter ses visions à son gré, et s'il ne

voulait pas convenir que son génie avait raison, l'Indien rejetait ses

augures, ou même prenait un autre génie tutélaire plus favorable à ses

désirs; jamais il n'était persécuté pour avoir méprisé des croyances

regardées comme sacrées. C'est cette liberté qui empêcha de naître parmi

eux le scepticisme et l'incrédulité, ces deux anges de ténèbres enfantés

par la persécution et la haine. On a remarqué que les nations qui

jouissaient d'une grande liberté religieuse, étaient celles-là même qui

avaient le plus de religion. En effet, la religion doit être fondée sur

l'opinion; et il n'y a plus d'opinion dès qu'il n'y a plus de liberté.

Jamais la France n'a été plus irréligieuse qu'après la révocation de

l'édit de Nantes jusqu'au commencement de ce siècle. Il en a été de même

en Angleterre sous Charles II, alors que le peuple sceptique était

généralement indifférent sur la religion que le gouvernement lui

ordonnerait d'embrasser (Lingard).

Les Indiens qui avaient peuplé l'univers de divinités, et qui ne

portaient qu'avec une crainte superstitieuse leur pensée sur ce monde

invisible qui les environnait de toutes parts, devaient croire que la

nature avait doué quelques hommes du don d'en sonder les profonds

mystères. Ces hommes privilégiés étaient connus dans les forêts sous le

nom de devins, vulgairement jongleurs, et sous celui de médecins. Ils

prétendaient avoir une communication plus intime avec les esprits que

les autres hommes. Leur empire s'étendait sur toute la nature; ils

pouvaient faire tomber l'eau du ciel qui en refusait à la terre altérée,

détourner la foudre et prédire l'avenir. Ils avaient aussi le pouvoir de

favoriser les chasseurs en faisant tomber sous leurs flèches heureuses

un gibier abondant, ou d'attendrir le coeur d'une femme insensible aux

soupirs d'un amant désespéré. Ces grands avantages les rendaient un

objet de respect pour la multitude.

Ils ne soignaient qu'avec des simples, et accompagnaient

l'administration de leurs remèdes de cérémonies ridicules qui en

imposaient à la superstition du malade. Ils interrogeaient leurs dieux,

afin de savoir s'il guérirait ou non.

Le diable était toujours à leur service pour faire des prophéties. Ils

n'avaient qu'à s'enfermer dans une cabane, faire des contorsions,

pousser des cris, l'esprit des ténèbres soudain leur apparaissait; alors

le jongleur lui attachait une corde au cou, et le forçait, ainsi

enchaîné, à lui dévoiler l'avenir. Cet emploi que la crédulité vulgaire

rendait profitable, passait de père en fils chez les peuplades de

l'Acadie (Lescarbot).

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 11 / 30 段