et qui portent, pour nous servir des termes d'un auteur célèbre,
l'empreinte du grand et du sublime, étaient habitées par de nombreuses
tribus nomades qui vivaient de chasse et de pêche, et formaient partie
de trois des huit grandes familles indiennes qui se partageaient le
territoire situé entre le Mississipi, l'Océan et la terre des Esquimaux.
Ces grandes familles sont les Algonquins, les Hurons, les Sioux, les
Chérokis, les Catawbas, les Uchées, les Natchés et les Mobiles. Elles
sont ainsi divisées d'après les langues qu'elles parlent, et que l'on a
appelées mères, par ce qu'elles n'ont aucune analogie entre elles, et
qu'elles ont un grand nombre de mot imitatifs qui peignent les choses
par le son. Tous les idiomes des diverses tribus sauvages dans les
limites de ce territoire, dérivent de ces huit langues; et généralement
tous ceux qui parlaient des idiomes de la même langue-mère,
s'entendaient entre eux, quelqu'éloignées les unes des autres que
fussent d'ailleurs leurs patries respectives.
Cette grande agrégation d'hommes était ainsi disposée sur le sol de
l'Amérique.
Les Mobiles possédaient toute l'extrémité sud de l'Amérique
septentrionale, depuis la baie du Mexique jusqu'à la rivière Tenessée et
le cap Fear. Les Uchées et les Natchés, peu nombreux, étaient enclavés
dans cette nation; les Natchés avaient un petit territoire borné par le
Mississipi; les Uchées étaient plus vers l'est, et joignaient les
Chérokis. Le pays des Chérokis était également éloigné de la baie du
Mexique que du lac Erié, de l'Océan que du Mississipi. Cette nation
avait pour voisins les Mobiles et les Uchées au nord, et les Catawbas à
l'est. Les Catawbas possédaient une contrée peu étendue au sud des
Mobiles et à l'ouest des Chérokis. La grande famille Algonquine occupait
près de la moitié de l'Amérique du nord, au levant du Mississipi. Son
territoire joignant les Mobiles au sud, s'étendait dans le nord, jusqu'à
celui des Esquimaux, sur la largeur qu'il y a du Mississipi à
l'Océan.[49] La superficie en était de 60 degrés de longitude et de 20
de latitude.
[Note 49: A. Gallatin: a _Synopsis of the Indian Tribes_.]
Les Hurons, dont le véritable nom est Yendats, mais auxquels les
Français donnèrent celui de Hurons, du mot _hure_, à cause de leur
manière particulière de s'arranger les cheveux, se trouvaient au milieu
d'elle sur les bords du lac Ontario, du lac Erié et du lac qui porte
leur nom. Les Sioux dont la vaste contrée était à l'ouest du Mississipi,
possédaient un petit territoire sur le lac Michigan au couchant. Ainsi
comme la Nouvelle-France embrassait le St.-Laurent et tous les lacs,
elle renfermait une partie des peuples qui parlaient des dialectes des
trois langues mères, la Siouse, l'Algonquine et la Huronne. A partir du
lac Champlain et du sud de la rivière des Outaouais en gagnant le nord,
le dialecte Algonquin était parlé dans l'origine; mais dans la suite des
migrations en sens contraire de peuples des deux autres dialectes,
portèrent ces langues en diverses parties du Canada.
Les principales tribus de la langue Algonquine qui habitaient la
Nouvelle-France, étaient au sud du St.-Laurent:
Les Micmacs, ou Souriquois, qui occupaient la Nouvelle-Ecosse, Gaspé et
les Iles adjacentes. Ils étaient peu nombreux; leur nombre n'a jamais
dépassé 4000.
Les Etchemins: ils habitaient les contrées que baignent la rivière
St.-Jean, la rivière Ste.-Croix, et qui s'étendent au sud jusqu'à la
mer.
Les Abénaquis étaient entre les Micmacs et les Etchemins, le
St.-Laurent, la Nouvelle-Angleterre, et les Iroquois.
Les Sokokis vinrent des colonies Anglaises se mettre sous la protection
des Français en Canada; ils étaient alliés aux Agniers.
Au nord du fleuve:
Les Montagnais habitaient les bords du Saguenay et du lac St.-Jean,
ainsi que les Papinachois, les Bersiamites, la nation du Porc-Epic, et
plusieurs autres tribus.
Les Algonquins, ou Lenni-Jenappes proprement dits, étaient répandus
depuis un peu plus bas que Québec jusqu'à la rivière St.-Maurice. Une de
leurs tribus était en possession de l'île de Montréal et de ses
environs.
Les Outaouais erraient d'abord dans la contrée qu'arrose la rivière qui
porte leur nom, au-dessus de Montréal, et s'étendirent ensuite jusqu'au
lac Supérieur.
Les tribus de la langue Huronne étaient:
Les Hurons ou Yendats, qui résidaient sur les bords septentrionaux du
lac Huron, du lac Erié et du lac Ontario, dont ils furent chassés
bientôt après l'arrivée des Européens par les Iroquois. Ne pouvant leur
résister, ils furent repoussés d'un côté vers le bas St.-Laurent, de
l'autre au-delà du lac Supérieur dans les landes arides qui séparaient
les Chippaouais de leurs ennemis occidentaux. Ramenés ensuite par les
armes puissantes des Sioux, on les vit au Sault-Ste.-Marie, à
Michilimackinac et enfin près du Détroit.
La bourgade des Hurons de Lorette à 6 milles de Québec, est un des
débris de cette nation jadis si puissante, et à laquelle les Iroquois
ses vainqueurs, et plusieurs autres tribus devaient leur origine. Cette
bourgade ne renferme à cette heure qu'un Huron pur sang; il est le fils
d'un des chefs, et est conséquemment chef lui-même. Il était né pour
avoir le malheur de survivre à sa nation.
Au sud du lac Erié, du lac Ontario et du fleuve St.-Laurent jusqu'à la
rivière Richelieu, dans le voisinage des Abénaquis, dominait la fameuse
confédération Iroquoise. Le nom propre des Iroquois était
_Agonnonsionni_: faiseurs de cabanes, parce qu'ils les faisaient plus
solides que les autres. Le premier nom leur a été donné par les
Français, et est formé du mot _Hiro_, avec lequel ils finissaient leurs
discours, et qui équivaut, à: _J'ai dit_, et de celui de Koué, cri de
joie ou de tristesse, selon qu'il était prononcé long ou court. Cette
confédération était composée des Agniers ou Mohawks, des Onnontagués,
des Goyogouins, des Onneyouths et des Tsonnonthouans.
Les Eriés et les Andastes dominaient autrefois entre le lac Erié et les
Iroquois; mais il n'existait plus que quelques restes de ces deux
nations infortunées au temps de la découverte du Canada, lesquels ne
pouvant résister à leurs puissans voisins, furent bientôt après
impitoyablement détruits.
Les contrées que baignent le lac Supérieur, le lac Michigan et le lac
Huron étaient encore habitées ou fréquentées par les Nipissings, les
Outaouais, les Miâmis que refoulèrent vers le nord les Pouteouatamis
venant du sud; par les Illinois, les Chippaouais, les Outagamis ou
Renards, peuple pillard et cruel, les Kikapous, les Mascontins, les
Sakis, les Malhomines, les Osages, les Missouris, les Menomonis, toutes
tribus de la langue Algonquine, et enfin par les Kristinots ou
Kilestinots de la langue siouse.
Une foule d'autres tribus appartenant soit à la famille des Sioux, soit
à celle des Hurons, soit à celle des Algonquins, habitaient des contrées
plus ou moins reculées, et venaient quelquefois se montrer aux
missionnaires et aux trafiquans européens sur les bords des lacs pour se
renfoncer ensuite dans les forêts et ne plus reparaître; tandis que
d'autres également inconnues venaient à main armée prendre la place de
plus anciennes, qui étaient forcées de reculer et d'abandonner leur
territoire.[50]
[Note 50: Les recherches intéressantes de M. Gallatin, intitulées: _A
synopsis of the Indian Tribes_ contiennent de grands détails sur les
diverses nations sauvages de l'Amérique septentrionale; elles se
trouvent dans le 2e. vol. des Transactions of the American Antiquarian
Society.]
Il serait impossible de pouvoir établir aujourd'hui quelle était la
population indienne de la Nouvelle-France à l'époque de l'apparition de
Cartier. Si l'on en jugeait d'après la variété des tribus, on serait
porté à croire qu'elle était considérable; mais des calculs sur lesquels
on peut se reposer avec confiance, la réduisent à un chiffre peu élevé.
Les tribus sauvages ne sont jamais nombreuses. Quelques voyageurs s'en
laissèrent d'abord imposer à cet égard par le langage métaphorique de
ces peuples, qui étaient d'ailleurs accoutumés à regarder une bourgade
de 1000 âmes, comme une ville considérable, et qui ne pouvaient encore
indiquer ce nombre que par une expression figurée. C'est ainsi que
longtemps encore après, en 1753, ils rapportèrent au colonel Washington,
que les Français venaient l'attaquer avec une armée aussi nombreuse que
les feuilles des forêts; et cette armée était composée de quelques
centaines d'hommes.
Des évaluations de population ont été faites avec le plus grand soin
pour les contrées situées entre le St.-Laurent et le Mississipi. Ces
calculs indiquent le chiffre de la population il y a deux cents ans, et
ils sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. Ils portent la
famille Algonquine, qui est de beaucoup la plus considérable, à 90,000
âmes; celle des Sioux orientaux à moins de 3000; celle des Hurons, y
compris les Iroquois, à environ 17,000; celle des Catawbas à 3000; celle
des Chérokis à 12,000; celle des Mobiles à 50,000; celle des Uchées à
1000, et celle des Natchés à 4000. Ce qui donne seulement 180,000 âmes
pour toute la population, preuve qu'elle était extrêmement
dispersée.[51] En effet, les peuples chasseurs ont besoin d'immenses
domaines; et malgré la vaste étendue des forêts de l'Amérique, les
tribus sauvages y manquaient souvent de subsistance, faute de trouver
assez de gibier. D'ailleurs si la population eût été dense, comment les
Iroquois, qui ne comptaient que 2200 guerriers en 1660[52], auraient-ils
pu se promener en conquérants depuis la Caroline jusqu'au fond de la
baie d'Hudson, et faire trembler au seul bruit de leur nom tous les
peuples de ces contrées?
[Note 51: Volney. _Tableau des États-Unis._]
[Note 52: Les Relations des Jésuites pour 1659-60 n'en portent le nombre
qu'à 1900.]
Cartier ne vit dans tout le Canada que quelques rares bourgades, dont la
plus considérable renfermait seulement cinquante cabanes; et le plus
grand rassemblement d'hommes qui eut lieu à Stadaconé dans l'hiver qu'il
passa sur la rivière St.-Charles, resta bien au-dessous de 1000. Il
aperçut dans les autres parties du pays à peine çà et là quelques traces
d'habitation. Joliet et le P. Marquette, Jésuite, parcoururent une
grande partie du Mississipi sans rencontrer la présence d'un seul homme.
Nous avons dit que la comparaison des différens dialectes parlés dans
l'Amérique septentrionale, à l'est de ce dernier fleuve, avait fait
découvrir huit langues-mères, et que l'on y avait divisé la population
en autant de grandes familles. D'après ces huit divisions radicales
d'une partie des hommes de la race rouge, qui sembleraient militer
contre l'hypothèse d'une seule voie d'immigration asiatique par le
nord-ouest de l'Amérique, ou peut-être même contre l'hypothèse de toute
immigration quelconque, on s'attendrait à trouver aussi des différences
entre eux tant sous le rapport physique que sous le rapport moral.
Cependant il n'en est rien; et la plus grande similitude régnait à cet
égard. La différence entre les Sauvages du Canada et ceux de la Floride
était à peine sensible.[53] Leurs personnes, leurs moeurs, leurs
institutions avaient le même caractère et la même physionomie. En
traçant le portrait des uns l'on fait celui des autres.
Ils étaient tous en général d'une belle stature. Elevés et sveltes,
indices de l'agilité plutôt que de la force, ils avaient cet air
farouche que donnent l'habitude de la chasse et les périls de la
guerre.[54]
[Note 53: Charlevoix. Volney prétend qu'il y a une différence notable
dans les traits de chaque nation sauvage de l'Amérique septentrionale,
cela peut être vrai; mais elle n'est pas assez grande pour faire dire
que chacune d'elles sort d'une race distincte: elle est peut-être plus
légère que celle qui distingue entre eux les peuples européens. Ce ne
sont que des nuances du type de la race rouge.]
[Note 54: Raynal.]
Les traits des Sauvages ne présentaient pas la même beauté. La figure
plus ronde qu'ovale, le teint cuivré, ils avaient les pommettes des
joues élevées et saillantes; leurs yeux noirs ou châtains, petits et
enfoncés, brillaient dans leurs orbites. Le front étroit, ils avaient le
nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux gros et longs. Les hommes
avaient peu de barbe et ils se l'arrachaient soigneusement à mesure
qu'elle paraissait, tant ils en avaient horreur. C'était un usage
universel en Amérique.[55] Les hommes difformes étaient extrêmement
rares parmi eux. Ils avaient la vue, l'ouïe, l'odorat et tous les sens
d'une sensibilité exquise.
[Note 55: Cela a été mis en doute; mais outre le témoignage des
meilleurs voyageurs, j'ai l'assurance positive de M. Stanislas Vassal,
que j'ai déjà nommé ailleurs.]
La même ressemblance existait dans leurs vêtemens, avec la différence
que pouvait apporter celle des climats. L'été, ils allaient presque nus.
L'hiver, ils ceignaient une peau d'élan ou d'autre bête sauvage, autour
de leurs reins; et une autre tombait de leurs épaules. Les griffes d'un
ours formaient des agraffes dignes d'un chef de guerre à ces manteaux
peints de diverses couleurs, et sur lesquels ils représentaient souvent
l'histoire de leurs exploits. Des espèces de boyaux ou guêtres de peaux
repassées, et ornées d'une broderie en poils de porc-épic, couvraient
leurs jambes, tandis qu'une belle chaussure de peau de chevreuil,
garantissait leurs pieds de la rigueur du froid. Cependant beaucoup
d'entr'eux en Canada se couvraient à peine le corps, même l'hiver, comme
l'atteste Jacques Cartier.
Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient un costume qui différait
peu de celui des hommes, excepté qu'elles avaient la tête et les bras
nus. Elles portaient des colliers de coquillages, dont elles
distribuaient aussi des branches sur le devant de leurs vêtemens
resplendissant de couleurs brillantes, où le rouge prédominait.
C'est dans la manière de se parer que se distinguaient les Sauvages des
diverses tribus. Ils se peignaient «le visage et le corps, soit pour se
reconnaître de loin, soit pour se rendre plus agréables dans l'amour ou
plus terribles dans la guerre. A ce vernis, ils joignaient des frictions
de graisse de quadrupède ou d'huile de poisson, usage familier et
nécessaire pour se garantir de la piqûre insoutenable des moucherons et
des insectes qui couvrent tous les pays en friche.[56]» Ils se
couvraient le corps de figures d'animaux, de poissons, de serpens, etc.,
avec des couleurs très vives et variées, selon leurs caprices. Ils
aimaient beaucoup le vermillon. Les uns se peignaient le nez en bleu;
les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, et le reste de la
figure en rouge; les autres se traçaient des bandes rouges, noires et
bleues d'une oreille à l'autre, et de plus petites sur les joues. Les
hommes s'arrangeaient les cheveux diversement, tantôt relevés ou
applatis sur la tête, tantôt pendans par tresses. Ils y ajoutaient des
plumes d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, et des touffes de poils
d'animaux, le tout placé de la manière la plus étrange. Ils portaient
des pendans aux narines et aux oreilles, des brasselets de peaux de
serpent aux bras; des coquilles leur servaient de décorations.
[Note 56: Raynal.]
Les Indiens n'avaient pour armes offensives que la flèche, espèce de
javelot hérissé d'une pointe d'os ou de pierre, et un casse-tête de bois
extrêmement dur, ayant un côté tranchant. Leurs armes défensives
consistaient en une espèce de cuirasse de bois léger, dont l'usage fut
abandonné lors de l'introduction des armes à feu, et quelquefois en un
long bouclier de bois de cèdre qui couvrait tout le corps.[57] Elles
parurent peu dangereuses aux Européens qui ignoraient leur manière de
combattre. Mais l'art de ces barbares consistait à surprendre leurs
ennemis et non à les attaquer de pied ferme; le casse-tête devenait une
arme terrible dans une attaque subite où le guerrier assommait d'un seul
coup son antagoniste endormi ou désarmé.
[Note 57: Relation des Jésuites (1633)]
Le mot seul de guerre excitait chez les jeunes Sauvages une espèce de
frémissement plein de délices, fruit d'un profond enthousiasme. Le bruit
du combat, la vue d'ennemis palpitans dans le sang, les enivraient de
joie; ils jouissaient d'avance de ce spectacle, le seul qui fût capable
d'impressionner leur âme placide. Et comment en pouvait-il être
autrement? C'était la seule de leurs fibres qu'on eût excitée depuis
qu'ils étaient capables de sentir. Toute leur âme était là.
L'imagination excitée par le récit des exploits de leurs ancêtres, ils
brûlaient de se distinguer comme eux.
Les causes de guerre étaient peu nombreuses, mais fréquentes entre les
nations sauvages. Le droit de chasser ou de passer dans certaines
limites, la défense de leur propre territoire, ou la vengeance d'un
compatriote aimé, voilà ce qui donnait naissance ordinairement aux
luttes destructives de ces barbares. Mais chaque individu étant
parfaitement indépendant, il pouvait à tout moment, soit par amour des
combats ou du pillage, soit par haine ou vengeance, compromettre la paix
entre deux tribus et les entraîner dans une guerre mortelle: c'était
probablement là la cause de la plupart de celles qui se faisaient en
Amérique, et qui finissaient souvent par la destruction ou l'expulsion
de la tribu vaincue. Ainsi, la paix était sans cesse compromise, et
depuis le Mexique jusqu'à la baie d'Hudson, les peuples étaient dans un
état continuel d'hostilité.
Tous ceux qui étaient capables de porter les armes, étaient guerriers,
et avaient droit d'assister aux assemblées publiques et d'exprimer leur
opinion sur les matières en délibération. La guerre ne se décidait que
par la nation réunie: toutes les raisons étaient pesées avec maturité.
Si elle était décidée, les anciens s'adressaient à leurs guerriers pour
les exciter à combattre. «Les os de nos frères blanchissent encore la
terre, disaient-ils, ils crient contre nous; il faut les satisfaire.
Peignez vous de couleurs lugubres, saisissez vos armes qui portent la
terreur, et que nos chants de guerre et nos cris de vengeance
réjouissent les ombres de nos morts, et fassent trembler les ennemis
dont le sang va bientôt inonder la terre. Allons faire des prisonniers
et combattre tant que l'eau coulera dans les rivières, que l'herbe
croîtra dans nos champs, que le soleil et la lune resteront fixés au
firmament.»
Aussitôt le chant de guerre était entonné par tous les combattans, qui
demandaient qu'on les menât à l'ennemi. Ils se choisissaient un chef; et
leur choix tombait toujours sur celui que distinguaient d'anciens
exploits, une taille imposante, ou une voix forte et qui pût se faire
entendre dans le tumulte des combats et exciter l'ardeur des guerriers.
Le chef élu tâchait de se rendre favorable le Grand-Esprit, et le dieu
du mal par de longs jeûnes; il étudiait ses rêves qui étaient pour lui
des oracles. Enfin après avoir répété tous ensemble une prière, ils
commençaient la danse de guerre, l'image la plus énergique et la plus
effrayante de ces luttes mortelles. Tout se terminait par un festin
solennel où l'on ne servait que de la chair de chien. Le chef y
racontait ses exploits et ceux de ses ancêtres.
Dans leurs campagnes, les Indiens, tant qu'ils sont sur leur territoire,
marchent sans précaution, et dispersés pour la commodité de la chasse,
et se réunissent pour camper le soir; mais dès qu'ils mettent le pied
dans le pays ennemi, ils ne se séparent plus, et n'avancent qu'avec la
plus grande circonspection pour éviter les embuscades. Ils ne chassent
plus, n'allument plus de feu et se parlent par signes. Ils étudient le
pays qu'ils traversent; et ils déployent en cela une sagacité
inconcevable. Ils devinent une habitation de très loin par l'odeur de la
fumée. Ils découvrent la trace d'un pas sur l'herbe la plus tendre comme
sur la substance la plus dure, et ils lisent dans cette trace, la
nation, le sexe et la stature de la personne qui l'a faite, et le temps
qui s'est écoulé depuis qu'elle a été formée.[58] Ils s'appliquent à
dissimuler la route qu'ils suivent, et à découvrir celle de leur ennemi.
Et ils emploient pour cela divers stratagèmes. Ils marchent sur une
seule file l'un devant l'autre, mettant les pieds dans les mêmes traces,
que le dernier de la file recouvre de feuilles. S'ils rencontrent une
rivière, ils cheminent dedans. Cette tactique est facile pour les
Sauvages, parcequ'ils sont peu nombreux dans leurs expéditions Ce sont
généralement des partis de trente, quarante, cinquante hommes; rarement
excèdent-ils deux ou trois cents.
[Note 58: McIntosh. _Manners of the Indians._]
Lorsqu'ils atteignent leurs ennemis sans être découverts, le conseil
s'assemble et forme le plan d'attaque. Au point du jour, et lorsqu'ils
les supposent encore plongés dans le sommeil, ils se glissent dans leur
camp, font une décharge de flèches en poussant de grands cris, et
tombent sur eux le casse-tête à la main. Le carnage commence. Tel est le
système de guerre des Indiens; ils ne s'attaquent que par surprise; ils
tuent ceux qu'ils ne peuvent emmener, et leur enlèvent la chevelure. La
retraite se fait avec précipitation, et ils tâchent de la cacher, s'ils
ont lieu d'appréhender une poursuite. S'ils sont pressés de trop près,
les prisonniers sont égorgés, et chacun se disperse. Dans le cas
contraire, ceux-ci sont gardés avec soin et attachés la nuit à des
piquets de manière qu'ils ne puissent remuer sans réveiller leurs
vainqueurs. C'est dans ces longues nuits qu'ils entonnent le chant de
mort, et que leur voix mâle, mais triste, résonne dans la profondeur des
forêts. C'est dans cette situation affreuse que l'Indien déploie son
héroïsme, et qu'il brave la cruauté de ses bourreaux. «Je vais mourir,
dit-il, mais je ne crains point les tortures que m'infligeront mes
ennemis. Je mourrai en guerrier, et j'irai rejoindre dans le pays des
ombres les chefs qui ont souffert avant moi.»
La bourgade va au devant des vainqueurs, qui annoncent de loin leur
arrivée par des cris. On fait passer les prisonniers entre deux files
d'hommes qui les frappent avec des bâtons; Ceux qui sont destinés à la
mort sont livrés au chef de guerre, les autres au chef de la tribu. Les
premiers sont attachés à des poteaux, et l'on commence leur supplice qui
se prolonge quelquefois plusieurs jours. Mais si les bourreaux sont sans
pitié, la victime ne montre aussi aucune faiblesse; elle se fait gloire
de ses tourmens; elle vante ses victoires, compte les chevelures qu'elle
a enlevées, dit comment elle a traité ses prisonniers, et reproche à ses
vainqueurs qu'ils ne savent pas torturer. Elle pousse quelquefois le
sarcasme si loin, que ceux-ci perdant patience, terminent ses jours d'un
coup de casse-tête. Voilà jusqu'où les Indiens portaient le mépris des
souffrances, ou plutôt le fanatisme de la mort.
Il n'y avait généralement que les chefs qui étaient torturés ainsi. L'on
brûlait les autres; ou quelquefois on les gardait pour en faire des
esclaves. Les missionnaires français firent tout ce qu'ils purent pour
faire adopter aux Indiens un système plus humain, et c'est dans cette
vue qu'ils introduisirent l'usage de vendre les prisonniers, afin de les
arracher à la mort.
Ceux qui avaient été livrés au chef de la nation, étaient destinés à
remplacer les guerriers tués sur le champ de bataille. Ils étaient
adoptés par les familles des défunts, qui leur portaient toute la
tendresse et tous les égards qu'elles avaient pour ceux dont ils
tenaient la place.
Il est impossible de dire si les prisonniers ainsi adoptés, ou réduits
en esclavage, n'étaient pas plus malheureux que ceux qui avaient été
sacrifiés à la cruauté de leurs vainqueurs. Ils ne devaient plus songer
à revoir leurs parens, leurs amis, leur patrie, enfin tout ce qu'ils
avaient de plus cher, leurs femmes et leurs enfans. Ils devaient
s'incorporer à leur nouvelle famille et à leur nouvelle tribu, à tel
point qu'ils pussent haïr tout ce qu'elles abhorraient, fût-ce même leur
propre patrie, fût-ce même leur propre sang.