Ces contrées si variées, si étendues, si riches en beautés naturelles,

et qui portent, pour nous servir des termes d'un auteur célèbre,

l'empreinte du grand et du sublime, étaient habitées par de nombreuses

tribus nomades qui vivaient de chasse et de pêche, et formaient partie

de trois des huit grandes familles indiennes qui se partageaient le

territoire situé entre le Mississipi, l'Océan et la terre des Esquimaux.

Ces grandes familles sont les Algonquins, les Hurons, les Sioux, les

Chérokis, les Catawbas, les Uchées, les Natchés et les Mobiles. Elles

sont ainsi divisées d'après les langues qu'elles parlent, et que l'on a

appelées mères, par ce qu'elles n'ont aucune analogie entre elles, et

qu'elles ont un grand nombre de mot imitatifs qui peignent les choses

par le son. Tous les idiomes des diverses tribus sauvages dans les

limites de ce territoire, dérivent de ces huit langues; et généralement

tous ceux qui parlaient des idiomes de la même langue-mère,

s'entendaient entre eux, quelqu'éloignées les unes des autres que

fussent d'ailleurs leurs patries respectives.

Cette grande agrégation d'hommes était ainsi disposée sur le sol de

l'Amérique.

Les Mobiles possédaient toute l'extrémité sud de l'Amérique

septentrionale, depuis la baie du Mexique jusqu'à la rivière Tenessée et

le cap Fear. Les Uchées et les Natchés, peu nombreux, étaient enclavés

dans cette nation; les Natchés avaient un petit territoire borné par le

Mississipi; les Uchées étaient plus vers l'est, et joignaient les

Chérokis. Le pays des Chérokis était également éloigné de la baie du

Mexique que du lac Erié, de l'Océan que du Mississipi. Cette nation

avait pour voisins les Mobiles et les Uchées au nord, et les Catawbas à

l'est. Les Catawbas possédaient une contrée peu étendue au sud des

Mobiles et à l'ouest des Chérokis. La grande famille Algonquine occupait

près de la moitié de l'Amérique du nord, au levant du Mississipi. Son

territoire joignant les Mobiles au sud, s'étendait dans le nord, jusqu'à

celui des Esquimaux, sur la largeur qu'il y a du Mississipi à

l'Océan.[49] La superficie en était de 60 degrés de longitude et de 20

de latitude.

[Note 49: A. Gallatin: a _Synopsis of the Indian Tribes_.]

Les Hurons, dont le véritable nom est Yendats, mais auxquels les

Français donnèrent celui de Hurons, du mot _hure_, à cause de leur

manière particulière de s'arranger les cheveux, se trouvaient au milieu

d'elle sur les bords du lac Ontario, du lac Erié et du lac qui porte

leur nom. Les Sioux dont la vaste contrée était à l'ouest du Mississipi,

possédaient un petit territoire sur le lac Michigan au couchant. Ainsi

comme la Nouvelle-France embrassait le St.-Laurent et tous les lacs,

elle renfermait une partie des peuples qui parlaient des dialectes des

trois langues mères, la Siouse, l'Algonquine et la Huronne. A partir du

lac Champlain et du sud de la rivière des Outaouais en gagnant le nord,

le dialecte Algonquin était parlé dans l'origine; mais dans la suite des

migrations en sens contraire de peuples des deux autres dialectes,

portèrent ces langues en diverses parties du Canada.

Les principales tribus de la langue Algonquine qui habitaient la

Nouvelle-France, étaient au sud du St.-Laurent:

Les Micmacs, ou Souriquois, qui occupaient la Nouvelle-Ecosse, Gaspé et

les Iles adjacentes. Ils étaient peu nombreux; leur nombre n'a jamais

dépassé 4000.

Les Etchemins: ils habitaient les contrées que baignent la rivière

St.-Jean, la rivière Ste.-Croix, et qui s'étendent au sud jusqu'à la

mer.

Les Abénaquis étaient entre les Micmacs et les Etchemins, le

St.-Laurent, la Nouvelle-Angleterre, et les Iroquois.

Les Sokokis vinrent des colonies Anglaises se mettre sous la protection

des Français en Canada; ils étaient alliés aux Agniers.

Au nord du fleuve:

Les Montagnais habitaient les bords du Saguenay et du lac St.-Jean,

ainsi que les Papinachois, les Bersiamites, la nation du Porc-Epic, et

plusieurs autres tribus.

Les Algonquins, ou Lenni-Jenappes proprement dits, étaient répandus

depuis un peu plus bas que Québec jusqu'à la rivière St.-Maurice. Une de

leurs tribus était en possession de l'île de Montréal et de ses

environs.

Les Outaouais erraient d'abord dans la contrée qu'arrose la rivière qui

porte leur nom, au-dessus de Montréal, et s'étendirent ensuite jusqu'au

lac Supérieur.

Les tribus de la langue Huronne étaient:

Les Hurons ou Yendats, qui résidaient sur les bords septentrionaux du

lac Huron, du lac Erié et du lac Ontario, dont ils furent chassés

bientôt après l'arrivée des Européens par les Iroquois. Ne pouvant leur

résister, ils furent repoussés d'un côté vers le bas St.-Laurent, de

l'autre au-delà du lac Supérieur dans les landes arides qui séparaient

les Chippaouais de leurs ennemis occidentaux. Ramenés ensuite par les

armes puissantes des Sioux, on les vit au Sault-Ste.-Marie, à

Michilimackinac et enfin près du Détroit.

La bourgade des Hurons de Lorette à 6 milles de Québec, est un des

débris de cette nation jadis si puissante, et à laquelle les Iroquois

ses vainqueurs, et plusieurs autres tribus devaient leur origine. Cette

bourgade ne renferme à cette heure qu'un Huron pur sang; il est le fils

d'un des chefs, et est conséquemment chef lui-même. Il était né pour

avoir le malheur de survivre à sa nation.

Au sud du lac Erié, du lac Ontario et du fleuve St.-Laurent jusqu'à la

rivière Richelieu, dans le voisinage des Abénaquis, dominait la fameuse

confédération Iroquoise. Le nom propre des Iroquois était

_Agonnonsionni_: faiseurs de cabanes, parce qu'ils les faisaient plus

solides que les autres. Le premier nom leur a été donné par les

Français, et est formé du mot _Hiro_, avec lequel ils finissaient leurs

discours, et qui équivaut, à: _J'ai dit_, et de celui de Koué, cri de

joie ou de tristesse, selon qu'il était prononcé long ou court. Cette

confédération était composée des Agniers ou Mohawks, des Onnontagués,

des Goyogouins, des Onneyouths et des Tsonnonthouans.

Les Eriés et les Andastes dominaient autrefois entre le lac Erié et les

Iroquois; mais il n'existait plus que quelques restes de ces deux

nations infortunées au temps de la découverte du Canada, lesquels ne

pouvant résister à leurs puissans voisins, furent bientôt après

impitoyablement détruits.

Les contrées que baignent le lac Supérieur, le lac Michigan et le lac

Huron étaient encore habitées ou fréquentées par les Nipissings, les

Outaouais, les Miâmis que refoulèrent vers le nord les Pouteouatamis

venant du sud; par les Illinois, les Chippaouais, les Outagamis ou

Renards, peuple pillard et cruel, les Kikapous, les Mascontins, les

Sakis, les Malhomines, les Osages, les Missouris, les Menomonis, toutes

tribus de la langue Algonquine, et enfin par les Kristinots ou

Kilestinots de la langue siouse.

Une foule d'autres tribus appartenant soit à la famille des Sioux, soit

à celle des Hurons, soit à celle des Algonquins, habitaient des contrées

plus ou moins reculées, et venaient quelquefois se montrer aux

missionnaires et aux trafiquans européens sur les bords des lacs pour se

renfoncer ensuite dans les forêts et ne plus reparaître; tandis que

d'autres également inconnues venaient à main armée prendre la place de

plus anciennes, qui étaient forcées de reculer et d'abandonner leur

territoire.[50]

[Note 50: Les recherches intéressantes de M. Gallatin, intitulées: _A

synopsis of the Indian Tribes_ contiennent de grands détails sur les

diverses nations sauvages de l'Amérique septentrionale; elles se

trouvent dans le 2e. vol. des Transactions of the American Antiquarian

Society.]

Il serait impossible de pouvoir établir aujourd'hui quelle était la

population indienne de la Nouvelle-France à l'époque de l'apparition de

Cartier. Si l'on en jugeait d'après la variété des tribus, on serait

porté à croire qu'elle était considérable; mais des calculs sur lesquels

on peut se reposer avec confiance, la réduisent à un chiffre peu élevé.

Les tribus sauvages ne sont jamais nombreuses. Quelques voyageurs s'en

laissèrent d'abord imposer à cet égard par le langage métaphorique de

ces peuples, qui étaient d'ailleurs accoutumés à regarder une bourgade

de 1000 âmes, comme une ville considérable, et qui ne pouvaient encore

indiquer ce nombre que par une expression figurée. C'est ainsi que

longtemps encore après, en 1753, ils rapportèrent au colonel Washington,

que les Français venaient l'attaquer avec une armée aussi nombreuse que

les feuilles des forêts; et cette armée était composée de quelques

centaines d'hommes.

Des évaluations de population ont été faites avec le plus grand soin

pour les contrées situées entre le St.-Laurent et le Mississipi. Ces

calculs indiquent le chiffre de la population il y a deux cents ans, et

ils sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. Ils portent la

famille Algonquine, qui est de beaucoup la plus considérable, à 90,000

âmes; celle des Sioux orientaux à moins de 3000; celle des Hurons, y

compris les Iroquois, à environ 17,000; celle des Catawbas à 3000; celle

des Chérokis à 12,000; celle des Mobiles à 50,000; celle des Uchées à

1000, et celle des Natchés à 4000. Ce qui donne seulement 180,000 âmes

pour toute la population, preuve qu'elle était extrêmement

dispersée.[51] En effet, les peuples chasseurs ont besoin d'immenses

domaines; et malgré la vaste étendue des forêts de l'Amérique, les

tribus sauvages y manquaient souvent de subsistance, faute de trouver

assez de gibier. D'ailleurs si la population eût été dense, comment les

Iroquois, qui ne comptaient que 2200 guerriers en 1660[52], auraient-ils

pu se promener en conquérants depuis la Caroline jusqu'au fond de la

baie d'Hudson, et faire trembler au seul bruit de leur nom tous les

peuples de ces contrées?

[Note 51: Volney. _Tableau des États-Unis._]

[Note 52: Les Relations des Jésuites pour 1659-60 n'en portent le nombre

qu'à 1900.]

Cartier ne vit dans tout le Canada que quelques rares bourgades, dont la

plus considérable renfermait seulement cinquante cabanes; et le plus

grand rassemblement d'hommes qui eut lieu à Stadaconé dans l'hiver qu'il

passa sur la rivière St.-Charles, resta bien au-dessous de 1000. Il

aperçut dans les autres parties du pays à peine çà et là quelques traces

d'habitation. Joliet et le P. Marquette, Jésuite, parcoururent une

grande partie du Mississipi sans rencontrer la présence d'un seul homme.

Nous avons dit que la comparaison des différens dialectes parlés dans

l'Amérique septentrionale, à l'est de ce dernier fleuve, avait fait

découvrir huit langues-mères, et que l'on y avait divisé la population

en autant de grandes familles. D'après ces huit divisions radicales

d'une partie des hommes de la race rouge, qui sembleraient militer

contre l'hypothèse d'une seule voie d'immigration asiatique par le

nord-ouest de l'Amérique, ou peut-être même contre l'hypothèse de toute

immigration quelconque, on s'attendrait à trouver aussi des différences

entre eux tant sous le rapport physique que sous le rapport moral.

Cependant il n'en est rien; et la plus grande similitude régnait à cet

égard. La différence entre les Sauvages du Canada et ceux de la Floride

était à peine sensible.[53] Leurs personnes, leurs moeurs, leurs

institutions avaient le même caractère et la même physionomie. En

traçant le portrait des uns l'on fait celui des autres.

Ils étaient tous en général d'une belle stature. Elevés et sveltes,

indices de l'agilité plutôt que de la force, ils avaient cet air

farouche que donnent l'habitude de la chasse et les périls de la

guerre.[54]

[Note 53: Charlevoix. Volney prétend qu'il y a une différence notable

dans les traits de chaque nation sauvage de l'Amérique septentrionale,

cela peut être vrai; mais elle n'est pas assez grande pour faire dire

que chacune d'elles sort d'une race distincte: elle est peut-être plus

légère que celle qui distingue entre eux les peuples européens. Ce ne

sont que des nuances du type de la race rouge.]

[Note 54: Raynal.]

Les traits des Sauvages ne présentaient pas la même beauté. La figure

plus ronde qu'ovale, le teint cuivré, ils avaient les pommettes des

joues élevées et saillantes; leurs yeux noirs ou châtains, petits et

enfoncés, brillaient dans leurs orbites. Le front étroit, ils avaient le

nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux gros et longs. Les hommes

avaient peu de barbe et ils se l'arrachaient soigneusement à mesure

qu'elle paraissait, tant ils en avaient horreur. C'était un usage

universel en Amérique.[55] Les hommes difformes étaient extrêmement

rares parmi eux. Ils avaient la vue, l'ouïe, l'odorat et tous les sens

d'une sensibilité exquise.

[Note 55: Cela a été mis en doute; mais outre le témoignage des

meilleurs voyageurs, j'ai l'assurance positive de M. Stanislas Vassal,

que j'ai déjà nommé ailleurs.]

La même ressemblance existait dans leurs vêtemens, avec la différence

que pouvait apporter celle des climats. L'été, ils allaient presque nus.

L'hiver, ils ceignaient une peau d'élan ou d'autre bête sauvage, autour

de leurs reins; et une autre tombait de leurs épaules. Les griffes d'un

ours formaient des agraffes dignes d'un chef de guerre à ces manteaux

peints de diverses couleurs, et sur lesquels ils représentaient souvent

l'histoire de leurs exploits. Des espèces de boyaux ou guêtres de peaux

repassées, et ornées d'une broderie en poils de porc-épic, couvraient

leurs jambes, tandis qu'une belle chaussure de peau de chevreuil,

garantissait leurs pieds de la rigueur du froid. Cependant beaucoup

d'entr'eux en Canada se couvraient à peine le corps, même l'hiver, comme

l'atteste Jacques Cartier.

Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient un costume qui différait

peu de celui des hommes, excepté qu'elles avaient la tête et les bras

nus. Elles portaient des colliers de coquillages, dont elles

distribuaient aussi des branches sur le devant de leurs vêtemens

resplendissant de couleurs brillantes, où le rouge prédominait.

C'est dans la manière de se parer que se distinguaient les Sauvages des

diverses tribus. Ils se peignaient «le visage et le corps, soit pour se

reconnaître de loin, soit pour se rendre plus agréables dans l'amour ou

plus terribles dans la guerre. A ce vernis, ils joignaient des frictions

de graisse de quadrupède ou d'huile de poisson, usage familier et

nécessaire pour se garantir de la piqûre insoutenable des moucherons et

des insectes qui couvrent tous les pays en friche.[56]» Ils se

couvraient le corps de figures d'animaux, de poissons, de serpens, etc.,

avec des couleurs très vives et variées, selon leurs caprices. Ils

aimaient beaucoup le vermillon. Les uns se peignaient le nez en bleu;

les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, et le reste de la

figure en rouge; les autres se traçaient des bandes rouges, noires et

bleues d'une oreille à l'autre, et de plus petites sur les joues. Les

hommes s'arrangeaient les cheveux diversement, tantôt relevés ou

applatis sur la tête, tantôt pendans par tresses. Ils y ajoutaient des

plumes d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, et des touffes de poils

d'animaux, le tout placé de la manière la plus étrange. Ils portaient

des pendans aux narines et aux oreilles, des brasselets de peaux de

serpent aux bras; des coquilles leur servaient de décorations.

[Note 56: Raynal.]

Les Indiens n'avaient pour armes offensives que la flèche, espèce de

javelot hérissé d'une pointe d'os ou de pierre, et un casse-tête de bois

extrêmement dur, ayant un côté tranchant. Leurs armes défensives

consistaient en une espèce de cuirasse de bois léger, dont l'usage fut

abandonné lors de l'introduction des armes à feu, et quelquefois en un

long bouclier de bois de cèdre qui couvrait tout le corps.[57] Elles

parurent peu dangereuses aux Européens qui ignoraient leur manière de

combattre. Mais l'art de ces barbares consistait à surprendre leurs

ennemis et non à les attaquer de pied ferme; le casse-tête devenait une

arme terrible dans une attaque subite où le guerrier assommait d'un seul

coup son antagoniste endormi ou désarmé.

[Note 57: Relation des Jésuites (1633)]

Le mot seul de guerre excitait chez les jeunes Sauvages une espèce de

frémissement plein de délices, fruit d'un profond enthousiasme. Le bruit

du combat, la vue d'ennemis palpitans dans le sang, les enivraient de

joie; ils jouissaient d'avance de ce spectacle, le seul qui fût capable

d'impressionner leur âme placide. Et comment en pouvait-il être

autrement? C'était la seule de leurs fibres qu'on eût excitée depuis

qu'ils étaient capables de sentir. Toute leur âme était là.

L'imagination excitée par le récit des exploits de leurs ancêtres, ils

brûlaient de se distinguer comme eux.

Les causes de guerre étaient peu nombreuses, mais fréquentes entre les

nations sauvages. Le droit de chasser ou de passer dans certaines

limites, la défense de leur propre territoire, ou la vengeance d'un

compatriote aimé, voilà ce qui donnait naissance ordinairement aux

luttes destructives de ces barbares. Mais chaque individu étant

parfaitement indépendant, il pouvait à tout moment, soit par amour des

combats ou du pillage, soit par haine ou vengeance, compromettre la paix

entre deux tribus et les entraîner dans une guerre mortelle: c'était

probablement là la cause de la plupart de celles qui se faisaient en

Amérique, et qui finissaient souvent par la destruction ou l'expulsion

de la tribu vaincue. Ainsi, la paix était sans cesse compromise, et

depuis le Mexique jusqu'à la baie d'Hudson, les peuples étaient dans un

état continuel d'hostilité.

Tous ceux qui étaient capables de porter les armes, étaient guerriers,

et avaient droit d'assister aux assemblées publiques et d'exprimer leur

opinion sur les matières en délibération. La guerre ne se décidait que

par la nation réunie: toutes les raisons étaient pesées avec maturité.

Si elle était décidée, les anciens s'adressaient à leurs guerriers pour

les exciter à combattre. «Les os de nos frères blanchissent encore la

terre, disaient-ils, ils crient contre nous; il faut les satisfaire.

Peignez vous de couleurs lugubres, saisissez vos armes qui portent la

terreur, et que nos chants de guerre et nos cris de vengeance

réjouissent les ombres de nos morts, et fassent trembler les ennemis

dont le sang va bientôt inonder la terre. Allons faire des prisonniers

et combattre tant que l'eau coulera dans les rivières, que l'herbe

croîtra dans nos champs, que le soleil et la lune resteront fixés au

firmament.»

Aussitôt le chant de guerre était entonné par tous les combattans, qui

demandaient qu'on les menât à l'ennemi. Ils se choisissaient un chef; et

leur choix tombait toujours sur celui que distinguaient d'anciens

exploits, une taille imposante, ou une voix forte et qui pût se faire

entendre dans le tumulte des combats et exciter l'ardeur des guerriers.

Le chef élu tâchait de se rendre favorable le Grand-Esprit, et le dieu

du mal par de longs jeûnes; il étudiait ses rêves qui étaient pour lui

des oracles. Enfin après avoir répété tous ensemble une prière, ils

commençaient la danse de guerre, l'image la plus énergique et la plus

effrayante de ces luttes mortelles. Tout se terminait par un festin

solennel où l'on ne servait que de la chair de chien. Le chef y

racontait ses exploits et ceux de ses ancêtres.

Dans leurs campagnes, les Indiens, tant qu'ils sont sur leur territoire,

marchent sans précaution, et dispersés pour la commodité de la chasse,

et se réunissent pour camper le soir; mais dès qu'ils mettent le pied

dans le pays ennemi, ils ne se séparent plus, et n'avancent qu'avec la

plus grande circonspection pour éviter les embuscades. Ils ne chassent

plus, n'allument plus de feu et se parlent par signes. Ils étudient le

pays qu'ils traversent; et ils déployent en cela une sagacité

inconcevable. Ils devinent une habitation de très loin par l'odeur de la

fumée. Ils découvrent la trace d'un pas sur l'herbe la plus tendre comme

sur la substance la plus dure, et ils lisent dans cette trace, la

nation, le sexe et la stature de la personne qui l'a faite, et le temps

qui s'est écoulé depuis qu'elle a été formée.[58] Ils s'appliquent à

dissimuler la route qu'ils suivent, et à découvrir celle de leur ennemi.

Et ils emploient pour cela divers stratagèmes. Ils marchent sur une

seule file l'un devant l'autre, mettant les pieds dans les mêmes traces,

que le dernier de la file recouvre de feuilles. S'ils rencontrent une

rivière, ils cheminent dedans. Cette tactique est facile pour les

Sauvages, parcequ'ils sont peu nombreux dans leurs expéditions Ce sont

généralement des partis de trente, quarante, cinquante hommes; rarement

excèdent-ils deux ou trois cents.

[Note 58: McIntosh. _Manners of the Indians._]

Lorsqu'ils atteignent leurs ennemis sans être découverts, le conseil

s'assemble et forme le plan d'attaque. Au point du jour, et lorsqu'ils

les supposent encore plongés dans le sommeil, ils se glissent dans leur

camp, font une décharge de flèches en poussant de grands cris, et

tombent sur eux le casse-tête à la main. Le carnage commence. Tel est le

système de guerre des Indiens; ils ne s'attaquent que par surprise; ils

tuent ceux qu'ils ne peuvent emmener, et leur enlèvent la chevelure. La

retraite se fait avec précipitation, et ils tâchent de la cacher, s'ils

ont lieu d'appréhender une poursuite. S'ils sont pressés de trop près,

les prisonniers sont égorgés, et chacun se disperse. Dans le cas

contraire, ceux-ci sont gardés avec soin et attachés la nuit à des

piquets de manière qu'ils ne puissent remuer sans réveiller leurs

vainqueurs. C'est dans ces longues nuits qu'ils entonnent le chant de

mort, et que leur voix mâle, mais triste, résonne dans la profondeur des

forêts. C'est dans cette situation affreuse que l'Indien déploie son

héroïsme, et qu'il brave la cruauté de ses bourreaux. «Je vais mourir,

dit-il, mais je ne crains point les tortures que m'infligeront mes

ennemis. Je mourrai en guerrier, et j'irai rejoindre dans le pays des

ombres les chefs qui ont souffert avant moi.»

La bourgade va au devant des vainqueurs, qui annoncent de loin leur

arrivée par des cris. On fait passer les prisonniers entre deux files

d'hommes qui les frappent avec des bâtons; Ceux qui sont destinés à la

mort sont livrés au chef de guerre, les autres au chef de la tribu. Les

premiers sont attachés à des poteaux, et l'on commence leur supplice qui

se prolonge quelquefois plusieurs jours. Mais si les bourreaux sont sans

pitié, la victime ne montre aussi aucune faiblesse; elle se fait gloire

de ses tourmens; elle vante ses victoires, compte les chevelures qu'elle

a enlevées, dit comment elle a traité ses prisonniers, et reproche à ses

vainqueurs qu'ils ne savent pas torturer. Elle pousse quelquefois le

sarcasme si loin, que ceux-ci perdant patience, terminent ses jours d'un

coup de casse-tête. Voilà jusqu'où les Indiens portaient le mépris des

souffrances, ou plutôt le fanatisme de la mort.

Il n'y avait généralement que les chefs qui étaient torturés ainsi. L'on

brûlait les autres; ou quelquefois on les gardait pour en faire des

esclaves. Les missionnaires français firent tout ce qu'ils purent pour

faire adopter aux Indiens un système plus humain, et c'est dans cette

vue qu'ils introduisirent l'usage de vendre les prisonniers, afin de les

arracher à la mort.

Ceux qui avaient été livrés au chef de la nation, étaient destinés à

remplacer les guerriers tués sur le champ de bataille. Ils étaient

adoptés par les familles des défunts, qui leur portaient toute la

tendresse et tous les égards qu'elles avaient pour ceux dont ils

tenaient la place.

Il est impossible de dire si les prisonniers ainsi adoptés, ou réduits

en esclavage, n'étaient pas plus malheureux que ceux qui avaient été

sacrifiés à la cruauté de leurs vainqueurs. Ils ne devaient plus songer

à revoir leurs parens, leurs amis, leur patrie, enfin tout ce qu'ils

avaient de plus cher, leurs femmes et leurs enfans. Ils devaient

s'incorporer à leur nouvelle famille et à leur nouvelle tribu, à tel

point qu'ils pussent haïr tout ce qu'elles abhorraient, fût-ce même leur

propre patrie, fût-ce même leur propre sang.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 10 / 30 段