C'est sous ce ministre que commencèrent à naître la marine et le

commerce extérieur du royaume. Une des grandes idées qui le

préoccupaient, c'était bien de donner à la France une marine importante

et redoutable; il sut aussi entrevoir, pour exécuter ce projet, quelles

étaient les mesures les plus sages et les plus efficaces. Au lieu de

construire des vaisseaux de guerre et d'employer une portion des revenus

publics à les équiper, il commença par améliorer les ports de mer sur

les côtes de la France, et il se fit donner les fonctions de

surintendant des affaires des colonies dont ils connaissait plus que

personne l'importance; il voulut lui-même encore les encourager par

l'influence de son nom; mais l'esprit absorbé par les révolutions que

son génie faisait subir au monde, et par les luttes intestines de la

monarchie, il ne travailla pas assez constamment à jeter les bases d'un

système colonial qui pût augmenter la puissance de la mère-patrie. Il

paraît plutôt qu'il avait pour principe d'affranchir le gouvernement du

soin de coloniser l'Amérique, et d'abandonner cette tâche à des

compagnies particulières, ne réservant pour ainsi dire à la couronne

qu'une redevance et une autorité nominale. Dès 1625, il mit ce principe

en pratique pour Saint-Christophe, la première des îles de l'Archipel du

Mexique, où les Français aient fondé un établissement. Il fit la même

chose pour la Nouvelle-France. Ainsi les colonies retombaient encore

sous le monopole. Le gouvernement ne faisant rien pour elles, il fallait

donner des avantages commerciaux aux compagnies qui se chargeaient de

les peupler. D'ailleurs «c'était l'usage d'un temps où la navigation et

le commerce n'avaient pas encore assez de vigueur pour être abandonnés à

la liberté des particuliers.»

Instruit par les représentations de Champlain de l'état du Canada, il

jugea que, pour donner l'essor à cette colonie qui languissait dans son

berceau, et la faire progresser, il était nécessaire de former une

compagnie puissante et qui eût un grand capital, parce que l'expérience

du passé, en France et ailleurs, avait appris que la classe des émigrans

n'était pas en état, par ses seules ressources et sans secours

étrangers, de se transporter en Amérique, d'y ouvrir des terres et

d'attendre le moment où elles lui fourniraient de quoi subsister.

En outre, les difficultés nombreuses qui s'élevaient tous les jours

entre le pouvoir politique et les sociétés qui exploitaient les

colonies, le déterminèrent à y établir une seule autorité afin d'éviter

des collisions fâcheuses, personne plus que lui ne sentant l'importance

de l'unité de pouvoir et d'action. Pour parer donc à ces deux

inconvéniens, il forma une association connue sous le nom des cent

associés, et il lui concéda à perpétuité la Nouvelle-France et la

Floride, à la réserve de la foi et hommage au roi, et de la nomination

des officiers de la justice souveraine, qui devaient être toutefois

désignés et présentés par la compagnie, lorsqu'elle jugerait à propos

d'en établir. L'acte de son établissement fut confirmé par les lettres

patentes du roi du 6 mai 1628. Ainsi cette contrée passa du régime royal

à celui d'une compagnie qui devint le modèle de ces sociétés puissantes

dites des Indes, qui ont brillé avec tant d'éclat, et dont celle

d'Angleterre surtout a acquis de nos jours un si vaste empire en Asie.

CHAPITRE III.

NOUVELLE-FRANCE JUSQU'A LA PAIX DE ST.-GERMAIN-EN-LAYE.

1613-1632.

Les persécutions politiques et religieuses et la conquête étrangère

déterminent les émigrations: exemple, les Irlandais et les

Ecossais.--Les Huguenots formellement exclus de la N.-France.--Grandes

espérances que donne en France la compagnie des cent associés.--Elle

envoie un armement considérable à Québec, sous les ordres de

Roquemont.--Acadie: le chevalier Alexander obtient de Jacques I la

concession de cette province pour la peupler d'Ecossais; et une partie

reçoit alors le nom de Nouvelle-Ecosse.--Une colonie y est envoyée et

s'en revient sans avoir débarqué.--Création d'une chevalerie à

l'occasion de cette contrée.--Guerre entre la France et l'Angleterre.

Kirtk s'avance contre Québec, puis abandonne son entreprise.--Il

rencontre en se retirant dans le bas du fleuve l'escadre de Roquemont et

s'en empare.--Québec réduit à la famine par cette perte, se rend l'année

suivante à Louis et Thomas Kirtk, ses frères, qui secourent les habitans

mourant de faim.--Le Cap-Breton pris par une partie de la flotte de

Kirtk, est repris par le capitaine Daniel.--Le chevalier la Tour attaque

le fort du cap de Sable défendu par son propre fils, et est

repoussé.--Le chevalier Alexander lui cède la N.-Ecosse, excepté

Port-Royal.--La France et l'Angleterre occupent en même temps

l'Acadie.--Traité de St.-Germain-en-Laye.

«Si l'on ne réussit pas, dit Lescarbot en parlant de colonisation, il

faut l'attribuer partie à nous même qui sommes en trop bonne terre pour

nous en éloigner, et nous donner de la peine pour les commodités de la

vie.» L'on a en effet reproché aux Français de n'être pas un peuple

émigrant; que leur passion pour les charmes de la société l'emportait

sur le désir d'améliorer leur condition, lorsqu'il fallait pour pour

cela sacrifier une jouissance qui leur était si douce; que leur

attachement enfin pour leur pays natal a formé un grand obstacle à

l'avancement de leurs colonies. Mais ce sentiment est commun à tous les

peuples, même à ceux qui sont à demi-nomades. _Dirons-nous_, répondait

le chef d'une peuplade indienne dont l'on voulait prendre le territoire,

_dirons-nous aux os de nos pères, levez-vous et marchez_. Il y a tout un

monde de souvenirs dans cette parole que nous révèle le passé sons la

forme la plus vraie et la plus expressive. La pensée de quitter pour

jamais la patrie est douloureuse pour tous les hommes; par cet exil qui

ne doit pas finir mille liens, qui les attachent d'une manière

imperceptible mais presqu'indissoluble au sol qui les a vus naître, sont

froissés et brisés tout d'un coup. Il n'y a que les motifs les plus

impérieux qui puissent les engager à rompre ainsi avec tout ce qui leur

a été cher, pour ne plus songer qu'à l'avenir avec ses chances et ses

craintes, ses illusions et ses cruels mécomptes. Aussi, si l'on examine

attentivement l'histoire des migrations qui ont pour ainsi dire signalé

chaque siècle, l'on trouve qu'elles ont eu toutes pour motifs une

nécessité absolue; tantôt c'est une guerre funeste, tantôt c'est

l'oppression la plus intolérable, une autre fois c'est une misère

tellement profonde que l'abandon de son pays pour s'en racheter est

vraiment un léger sacrifice.

Lorsque dans un pays existent quelques unes de ces causes, et que

l'esprit d'émigration se manifeste, la seule chose qui reste à faire au

gouvernement, c'est de chercher à diriger le flot de population qui

s'exile de manière que l'Etat non seulement n'en souffre point, mais au

contraire qu'il en retire encore des avantages.

Le dix-septième siècle fut pour la France l'époque la plus favorable

pour coloniser, à cause des luttes religieuses du royaume, et du sort

des vaincus, assez triste pour leur faire désirer d'abandonner une

patrie qui ne leur présentait plus que l'image d'une persécution

finissant souvent par l'échafaud ou le bûcher. Si Louis XIII et son

successeur eussent ouvert l'Amérique à cette nombreuse classe d'hommes,

le Nouveau-Monde compterait aujourd'hui un empire de plus, un empire

français! Malheureusement l'on adopta une politique contraire; et malgré

tous les avantages qu'on pût offrir aux catholiques, ceux-ci se trouvant

bien dans leur patrie, ne se levèrent point pour émigrer, Il en fut

ainsi en Angleterre des classes favorisées; elles ne bougèrent pas,

tandis que les républicains vaincus, les catholiques persécutés, les

dissidens foulés et méprisés, recevaient comme une faveur la permission

de passer dans le Massachusetts et la Virginie, où l'on s'empressa par

politique de laisser écouler ces mécontens si nuisibles dans la

métropole à la marche et aux projets du gouvernement.

Déjà le joug étranger chassait depuis longtemps les Irlandais et les

Ecossais de leur patrie. Dès 1620, les derniers pour se soustraire au

joug des Anglais, émigraient dans la Pologne, dans la Suède et dans la

Russie. Leurs conquérans eux-mêmes qui ont senti la pesanteur du joug

des Normands jusque dans le 14e siècle, et qui se sont ensuite

précipités dans les orages des révolutions politiques, n'ont

probablement pas échappé à cette influence attiédissante, lorsqu'ils

voyaient encore les sommités sociales de leur pays occupées par des

hommes de cette race, sous laquelle leurs pères avaient souffert tant de

maux. Cela joint aux persécutions religieuses dont une partie d'entre

eux était l'objet, devait diminuer leurs regrets en quittant un pays

dont le présent et le passé leur présentaient de si sombres images.

Richelieu fit donc une grande faute, lorsqu'il consentit à ce que les

protestans fussent exclus de la Nouvelle-France; s'il fallait expulser

une des deux religions, il aurait mieux fallu, dans l'intérêt de la

colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui émigraient

peu; il portait un coup fatal au Canada en en fermant l'entrée aux

Huguenots d'une manière formelle par l'acte d'établissement de la

compagnie des cent associés.

Jusqu'à cette époque, il est vrai, ils en avaient été tenus éloignés

d'une manière sourde et systématique,[39] tout comme après la conquête

on a longtemps repoussé les Canadiens français du gouvernement, et comme

ils le sont encore aujourd'hui de certains départemens publics; mais il

s'en introduisait toujours quelques uns. Ce ne fut que quand Richelieu

eût écrasé les Huguenots à la Rochelle, qui fut prise en 1628, que l'on

ne se crut plus obligé de les ménager, et qu'ils furent sacrifiés à la

vengeance de leurs ennemis victorieux. Le système colonial français eût

eu un résultat bien différent, si on eût levé les entraves qu'on mettait

pour éloigner ces sectaires du pays, et si on leur en eût laissé les

portes ouvertes.

[Note 39: Il paraît enfin qu'il fut conclu (1616)... qu'à l'avenir les

Huguenots en fussent exclus...

_Premier établissement de la foi dans la N.-F_, par le P. Leclerc.]

L'on va voir tout à l'heure que le premier fruit de cette funeste

décision, fut la conquête du Canada, au profit de l'Angleterre, par ces

mêmes Huguenots qu'on persécutait dans la mère-patrie et que l'on

excluait de ses possessions d'outre-mer.

Nous avons déjà exposé les motifs de la formation de la compagnie des

cent associés, à laquelle furent abandonnées toutes les colonies

françaises de l'Amérique.

Elle obtint en même temps le droit de les fortifier et de les régir à

son gré; de faire la guerre et la paix; à l'exception de la pêche de la

morue et de la baleine, qu'on rendit libre à tous les citoyens, tout le

commerce qui pouvait se faire par terre et par mer, lui fut cédé pour

quinze ans. La traite du castor et des pelleteries, lui fut accordée à

perpétuité.

A tant d'encouragemens, on ajouta d'autres faveurs. Le roi fit présent

de deux gros vaisseaux à la société, composée de 107 intéressés. Douze

des principaux obtinrent des lettres de noblesse. On pressa les

gentilshommes, le clergé même, de participer à ce commerce. La compagnie

pouvait envoyer, pouvait recevoir toutes sortes de denrées, toutes

sortes de marchandises, sans être assujettie au plus petit droit. La

pratique d'un métier quelconque, durant six ans dans la colonie, en

assurait le libre exercice en France. Une dernière faveur, fut l'entrée

franche de tous les ouvrages qui seraient manufacturés dans ces contrées

éloignées. Cette prérogative singulière, dont il n'est pas aisé de

pénétrer les motifs, donnait aux ouvriers de la Nouvelle-France, un

avantage incomparable sur ceux de l'ancienne, enveloppés de péages, de

lettres de maîtrise, de frais de marque, de toutes les entraves que

l'ignorance et l'avarice y avaient multipliées à l'infini.

Pour répondre à tant de preuves de prédilection, la compagnie qui avait

un fond de cent mille écus, s'engagea à porter dans la colonie, dès l'an

1628, qui était le premier de son privilège, deux ou trois cents

ouvriers des professions les plus convenables, et jusqu'à seize mille de

l'un et l'autre sexe avant 1643.[40] Elle devait les loger, les nourrir,

les entretenir pendant trois ans, et leur distribuer ensuite une

quantité de terres défrichées, suffisante pour leur subsistance, avec le

blé nécessaire pour les ensemencer la première fois. (Raynal) Les colons

devaient être Français et catholiques. Richelieu, le Maréchal Defiat, le

commandeur de Razilli et Champlain étaient au nombre de ses membres; le

reste se composait de nobles, de négocians et de bourgeois des

principales villes du royaume.

[Note 40: Charlevoix et Raynal disent 16000; mais l'acte de

l'établissement de la compagnie dit 4000. Voyez _Edits et ordonnances_

p. 3.]

Une association revêtue d'aussi grands privilèges, et formée de tant de

personnes riches et puissantes, ayant pour chef le premier ministre du

roi, réveilla les espérances de tous les amis des colonies. En effet le

succès ne parut plus douteux. Elle prit sur le champ des mesures pour

secourir Québec, menacé de la famine. Plusieurs navires furent équippés

et mis sous les ordres de Roquemont, l'un des associés. Quantité de

familles et d'ouvriers, pleins d'espoir et de courage, s'embarquèrent

pour le Canada avec des provisions de toute espèce. Cet armement mit à

la voile en 1628; mais il ne devait pas parvenir à sa destination.

Après la destruction de Port-Royal par Argall, les Anglais abandonnèrent

l'Acadie. Ce ne fut que huit ans après, en 1631, que le chevalier

Guillaume Alexander, obtint de Jacques I la concession de cette province

pour y établir des Ecossais. Cette concession embrassait tout le pays

situé à l'est d'une ligne tirée depuis la rivière Ste.-Croix jusqu'au

fleuve St.-Laurent, dans la direction du nord. Cette contrée reçut le

nom de _Nouvelle-Ecosse_. C'est ainsi que l'on donna naissance à la

confusion qui causa tant de difficultés dans la suite entre la France et

l'Angleterre, l'une soutenant que la Nouvelle-Ecosse et l'Acadie étaient

deux noms qui désignaient une seule et même province; l'autre, qu'ils

désignaient deux pays distincts, parce que les limites de chacun

n'étaient pas semblables.

L'année suivante, le chevalier Alexander envoya des émigrans pour

prendre possession du pays; mais ils partirent si tard qu'ils furent

obligés de passer l'hiver à Terreneuve. Ils abordèrent au printemps de

1623 au Cap-Breton; et de là côtoyant l'Acadie, ils arrivèrent après

avoir visité deux ou trois ports, au cap de Sable, où ils trouvèrent les

Français qui n'avaient pas cessé d'occuper la contrée depuis l'invasion

d'Argall, et quantité d'aventuriers qui s'étaient joints à eux. Ils

n'osèrent débarquer, et revinrent en Angleterre, où ils firent la

peinture la plus exagérée de la beauté et de la salubrité de l'Acadie

ainsi que de la fertilité du sol. L'on crut sur leur parole que c'était

un vrai paradis terrestre. Il y eut un instant d'engouement. Le

chevalier Alexander se hâta de faire confirmer sa concession par Charles

I, qui fonda aussi l'ordre des chevaliers baronnets de la

Nouvelle-Ecosse, dont le nombre ne devait point excéder cent cinquante.

Cette chevalerie nouvelle fut pendant longtemps l'objet des railleries

des plaisans, qui la ridiculisèrent dans leurs écrits et dans leurs

discours. Pour pouvoir y être admis, il fallait travailler à

l'établissement de la Province. Cette condition remplie, le candidat

obtenait une concession de terre assez considérable, et un certificat du

gouverneur, qui lui donnait le droit de recevoir les honneurs de la

chevalerie, dont les lettres patentes devaient être confirmées par le

parlement. Aujourd'hui elles sont expédiées dans la même forme que

celles des autres ordres; et le nombre des chevaliers n'est plus limité.

La guerre entre les catholiques et les huguenots se ralluma en France.

Buckingham, qui était à la tête du cabinet de Londres, plein de

présomption, et aussi jaloux de Richelieu qu'il lui était inférieur en

génie, ne manqua point l'occasion de secourir ces derniers, reculés dans

la Rochelle, et de montrer ainsi sa haine contre le cardinal. Il vint

avec une armée formidable pour faire lever le siége de cette ville, et

envahir la France, se vantant d'aller dicter la paix à Paris. Mais son

armée ayant été battue dans l'île de Rhé, il eut la mortification d'être

obligé de se retirer, et de voir triompher son rival. La guerre ainsi

commencée entre les deux couronnes plus par vengeance personnelle que

par intérêt d'état, fut portée en Amérique.

Le chevalier Alexander, devenu ensuite comte de Sterling, encouragé par

la cour, saisit ce moment de reconquérir l'Acadie, avec l'aide du

chevalier David Kirtk, calviniste français, natif de Dieppe. Dix-huit

vaisseaux sortirent des ports d'Angleterre pour fondre à la fois sur

tous les établissemens de la Nouvelle-France. Kirtk, suivi de plusieurs

réfugiés de sa nation, et entre autres du capitaine Michel, associé de

de Caen, et qui commandait en second sous lui, fut chargé de prendre

Québec. Il s'empara dans le golfe St.-Laurent d'un des navires de la

nouvelle société, et de plusieurs autres bâtimens qui y faisaient la

traite et la pêche. Rendu à Tadoussac, il écrivit le 8 juillet 1628, une

lettre très-polie à Champlain, dans laquelle il lui disait qu'il était

informé de la disette qui régnait dans la colonie; que, comme il gardait

le fleuve avec ses vaisseaux, il ne devait pas attendre de secours, et

que s'il rendait la place, il lui accorderait les conditions les plus

favorables. Il envoya porter cette lettre par des Basques, enlevés dans

le golfe, et qui étaient chargés aussi de lui remettre les prisonniers

faits à la ferme du Cap-Tourmente incendiée par un détachement qu'il

avait envoyé pour cela.

Champlain qui avait appris la veille l'arrivée de Kirtk, jugea, après

avoir lu sa sommation, qu'il menaçait de trop loin pour être à craindre;

et il lui fit une réponse si fière qu'en effet l'amiral anglais n'osa

pas venir l'attaquer. En même temps pour dissimuler la disette qui

régnait dans la ville, il lit faire bonne chère aux envoyés qu'il garda

jusqu'au lendemain. Les habitans étaient alors réduits chacun à sept

onces de pois par jour, et il n'y avait pas 50 livres de poudre dans les

magasins. Kirtk n'aurait eu qu'à se présenter devant la place pour s'en

rendre maître; mais trompé par l'attitude de Champlain, il brûla toutes

les barques et autres petits vaisseaux qu'il y avait à Tadoussac, et

regagna le bas du fleuve.

Dans le même temps Roquemont, comme nous l'avons déjà dit plus haut,

parti de France après la conclusion de la paix, et qui ne s'attendait

probablement pas à rencontrer d'ennemis, entrait dans le golfe où il

apprit des Sauvages que Québec était tombé aux mains des Anglais. A

cette nouvelle, il dépêcha sur le champ onze hommes dans une embarcation

avec ordre de remonter jusqu'à cette ville pour s'assurer de la vérité

de ce rapport. Cette barque s'était à peine éloignée, qu'elle aperçut

six vaisseaux ennemis, et le lendemain entendit une vive canonnade.

C'était Kirtk qui en était venu aux mains avec Roquemont dont les

bâtimens plus petits, pesamment chargés et manoeuvrant difficilement,

furent pris avec tous les colons qu'il y avait dessus. Ce capitaine

oubliant qu'il portait toute la ressource d'une colonie prête à

succomber, loin de chercher à éviter le combat, parut vouloir le

désirer. Son imprudente ardeur laissa Québec en proie à la famine, et

fut cause de sa reddition l'année suivante. Tel fut le résultat de cette

expédition qui devait sauver le Canada, et qui, abandonné aux soins d'un

chef inexpérimenté, accéléra sa ruine.

Le gouverneur, auquel le rapport de la barque détachée par Roquemont,

avait fait pressentir la perte des secours qui lui étaient envoyés par

la nouvelle compagnie, ne fut point cependant découragé par ce malheur,

aggravé encore par le manque des récoltes. Il prit des mesures pour

faire durer ce qui lui restait de vivres aussi longtemps que possible.

Il acheta du poisson, que les Indiens, profitant de sa situation, lui

firent payer bien cher, et renvoya une partie de ses gens chez les

Sauvages afin de diminuer le nombre de bouches durant l'hiver qui

approchait.

Au moyen de ces arrangemens, l'on put à force de privations atteindre le

printemps. Dès que la neige fut disparue tous ceux qui étaient encore en

état de marcher, se mirent à courir les bois pour ramasser quelques

racines pour vivre. Beaucoup cependant ne pouvaient suffire à en trouver

assez pour satisfaire les demandes de leurs familles épuisées par la

faim. Champlain, ne se traitant pas mieux que le plus misérable des

colons, donnait l'exemple de la patience et excitait tout le monde à

supporter avec courage des souffrances qui devaient, sans doute, bientôt

finir.

Chacun avait l'espoir que des secours seraient envoyés de France dès le

petit printemps; de fait l'on n'avait aucun doute à cet égard. Dès que

le fleuve fut libre de glaces, la population impatiente et les yeux

tournés vers le port, s'attendait donc à les voir paraître à tout

moment. Mais aucun navire ne se montrait. L'on resta dans cette pénible

anxiété jusqu'au mois de juillet, en proie à une famine qui allait

toujours croissante, car les racines qu'on allait chercher jusqu'à

plusieurs lieues, devinrent extrêmement rares. Enfin trois vaisseaux

parurent derrière la Pointe-Levy. La nouvelle s'en répandit

immédiatement avec la rapidité de l'éclair; mais la joie qu'elle causa

ne fut pas de longue durée, car bientôt l'on reconnut avec douleur un

drapeau ennemi au bout des mâts. Cependant, dans l'état auquel l'on

était réduit, personne ne songea à se défendre. Louis et Thomas Kirtk

qui commandaient cette escadre, furent reçus plutôt comme des

libérateurs que comme des ennemis. Les préliminaires de la capitulation

ne furent pas longs. La ville fut rendue le 29 juillet 1629; et aussitôt

les provisions y abondèrent. Les conditions accordées à la colonie et le

bon traitement que les habitans éprouvèrent de la part de Louis Kirtk,

les déterminèrent à y rester pour la plupart. La population de Québec ne

dépassait pas alors cent âmes.

L'amiral David Kirtk était resté Tadoussac avec le gros de son escadre,

qui était composée réunie, des trois bâtimens qui avaient pris Québec,

portant 22 canons, et de cinq vaisseaux de trois à quatre cents

tonneaux, montés chacun de cent vingt hommes.

Louis, son frère, resta chargé du commandement de la ville. Champlain

descendit avec Thomas à Tadoussac en route pour l'Europe. En descendant,

ils rencontrèrent de Caen qui arrivait de France avec des provisions et

qui ne pouvant les éviter fut pris après un combat opiniâtre. Le

chevalier Kirtk fit voile en octobre pour l'Angleterre, où Champlain,

débarqua, afin de rendre compte à l'ambassadeur de France de ce qui

s'était passé en Amérique, et de le presser de réclamer Québec, dont on

s'était emparé deux mois après la conclusion de la paix. Kirtk, en

arrivant à Plymouth, apprit que les différends entre les deux cours

étaient réglés. Mais il paraît qu'il en avait été informé avant la prise

de Québec. Croyant y trouver de riches dépouilles, il avait feint de

l'ignorer, pour tomber à l'improviste sur cette ville laissée sans

défense. Il fut bien étonné de voir qu'il ne s'était emparé que d'un

rocher habité par une centaine d'habitans épuisés par une longue famine,

et à qui il fallait commencer par donner de quoi vivre. N'ayant presque

rien trouvé non plus dans le magasin des pelleteries, tout le fruit de

sa mauvaise foi fut de s'être ruiné, sans avoir même été utile au prince

qu'il servait.

Cependant la prise de Québec n'entraîna pas la perte de toute la

Nouvelle-France, car plusieurs points étaient encore occupés par les

Français en Acadie; l'île du Cap-Breton avait été reconquise aussitôt

que perdue. La compagnie avait donné ordre à Roquemont avant de partir

d'aller à Brouage, ou à la Rochelle, se mettre sous la protection de

l'escadre du commandeur de Rasilli, qui devait le convoyer jusqu'en

Canada. Mais la paix ayant été conclue sur ces entrefaites, le

Commandeur avait été envoyé contre le Maroc dont l'empereur avait

mécontenté la France; et le bâtimens de la compagnie, après l'avoir

attendu quarante jours, partirent sous les ordres du capitaine Daniel,

en juin. Sans ce délai, Québec eut été ravitaillé et renforcé avant

l'arrivée de Kirtk. Une tempête dispersa sur les bancs de Terreneuve,

les vaisseaux de Daniel qui se trouva seul. Comme il approchait de la

terre, un navire anglais vint se mettre le long de lui à portée de

pistolet avec l'intention de l'attaquer; mais lorsqu'il eut aperçu 16

pièces de canon en batterie sur le pont de Daniel, il voulut vainement

s'esquiver; celui-ci l'accrocha et le prit à l'abordage sans difficulté.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 8 / 30 段